Odely avait l'impression d'être victime d'une injustice. Elle n'avait rien affirmé de tel, elle avait seulement avancé quelques excuses.
Dès qu'il avait entendu Leona la dénoncer, Théodore était entré dans la chambre, et son premier geste avait été d'examiner le teint d'Odely. L'inquiétude passa sur son visage d'ordinaire sévère et lui creusa de fines rides entre les sourcils.
« Vous avez toujours mauvaise mine. »
Il sortit une petite boîte et la posa avec précaution sur la table.
« Ce sont des remèdes préparés par l'apothicaire. Il paraît qu'ils aident à retrouver des forces et à dissiper la fatigue. »
Après le paquet de médicaments, il déposa à côté un petit flacon de verre contenant un remède pour la digestion. Puis, sur un signe de sa part, un domestique qui attendait près de la porte apporta une boîte élégamment emballée et la déposa sur le lit.
« Un présent pour vous, Mademoiselle Odely », dit-il poliment.
Intriguée, Odely défit le ruban et ouvrit la boîte. À l'intérieur reposait un manteau bleu marine soigneusement plié, doublé deux fois pour conserver la chaleur du corps même au cœur de l'hiver du Nord. La doublure était en fourrure d'élan, et le tissu extérieur avait ce reflet discret propre aux étoffes fines et coûteuses.
Leona poussa une exclamation admirative.
« Il doit être léger et bien chaud. Il est tellement doux... Et il a l'air assez cher, en plus. »
Odely observa en silence tout ce que Théodore avait apporté, puis demanda sans détour :
« Vous avez payé tout ça avec votre propre argent ? »
Théodore la regarda un instant avec surprise, puis baissa la tête.
« Je ne pouvais tout de même pas puiser dans les fonds publics sans l'autorisation de Son Altesse. Et puis, veiller correctement sur une invitée fait aussi partie de mon devoir de majordome en chef. »
À ces mots, un vieux souvenir remonta soudain à la surface.
Dans sa vie précédente, après la mort de Leona, il ne restait plus personne auprès d'Odely. Ludville l'avait pratiquement séquestrée dans le pavillon annexe pour la maintenir en vie, si bien qu'elle croisait rarement les gens de la maison... Malgré cela, Théodore venait de temps en temps.
« Cet hiver est particulièrement rude. Et Son Altesse le Grand Duc... n'est pas vraiment attentionné. »
« Il faut bien que quelqu'un reste à vos côtés. Tant que vous serez la maîtresse de la maison Exepsion, je servirai Votre Altesse la Grande-Duchesse jusqu'au bout. »
Il était déjà ainsi à l'époque. Il lui achetait des gants et des écharpes avec son propre argent, lui apportait des médicaments et veillait sur elle discrètement, par mille petites attentions. C'était peut-être tout naturel : il était simplement comme ça. Minutieux et strict en toutes choses, il était pourtant incapable de négliger le moindre domestique, et Odely n'avait pas fait exception. C'était quelqu'un qui prenait soin d'elle en silence, sans que personne le sache.
Dans cette vie-ci, il s'était d'abord tenu à distance parce qu'elle était arrivée en tant que la femme aux yeux bleus. Mais au bout du compte, il était redevenu l'homme qu'il avait toujours été.
Odely le regarda sans rien dire, puis tendit la main vers le manteau. Elle enfila avec précaution une manche, puis l'autre, et la doublure de fourrure l'enveloppa doucement. Il était bien plus chaud qu'elle ne l'avait imaginé.
Un bref instant, ses yeux bleus suivirent la neige qui tombait derrière la fenêtre. Cet hiver ne serait peut-être pas si froid, après tout.
Enfin... je suis seule.
Leona refusait de la quitter d'une semelle, et il avait fallu déployer pas mal d'efforts rien que pour l'envoyer hors du pavillon. Apparemment, elle n'avait toujours pas digéré qu'Odely ait attendu seule dans l'annexe pour piéger Zeke, et elle était restée soupçonneuse jusqu'au bout, persuadée qu'être renvoyée voulait dire qu'Odely préparait encore une imprudence.
Mais cette fois, c'était différent. Elle pouvait y arriver sans se blesser. Ce serait aussi simple que de tourner une clé dans une serrure.
Odely laissa échapper un léger soupir et s'enfonça plus avant dans la réserve. Au bout du passage secret oublié depuis longtemps, elle se retrouva de nouveau devant le cercle magique interdit.
Enfin.
Quand elle avait décidé de le détruire, elle n'avait ressenti que de l'impatience. Mais maintenant qu'elle était revenue, son cœur était étrangement partagé. Peut-être parce que...
... une fois qu'il aura disparu, mon dernier lien avec Ludville disparaîtra aussi.
Même en sachant que ce cercle avait volé la moitié de la force vitale de Ludville, elle avait hésité, ne serait-ce qu'un peu.
Mais c'est quelque chose qu'on ne peut absolument pas repousser.
Devant elle s'étendait le sort endormi qui avait absorbé la force vitale de Ludville pour la lui transférer. En son centre se trouvait un emplacement vide, un creux qui semblait palpiter, exigeant de la vie. C'était la serrure capable d'activer ou de démanteler le sort, et seul un Cristal de Sang pouvait s'y loger.
Odely sortit le collier de sa poche, en détacha le cristal rouge sang et tendit lentement la main vers le centre du cercle.
Le Cristal de Sang était la clé. Une fois inséré, le sens dans lequel il tournerait dépendrait entièrement de celle qui le tenait : Odely. Si elle activait le sort, il drainerait jusqu'à la dernière goutte la force vitale de Ludville, le propriétaire du Cristal de Sang.
... Ludville.
Elle se rappela le moment où il lui avait offert sa vie sans la moindre hésitation. Au même instant, un souvenir qu'elle avait entrevu dans les souvenirs de Ludville remonta à la surface. Il datait de milliers d'années plus tôt. C'était sans doute un soir de printemps. De la fumée s'élevait de la cheminée et une chaude lumière filtrait doucement par les fenêtres.
« Je n'arrive toujours pas à croire que j'ai enfin quitté la famille Cardel, Sire Chevalier. »
L'Odely de son souvenir souriait. L'espoir faisait briller ses yeux bleus, et elle le regardait avec la dévotion aveugle d'une jeune fille amoureuse.
« J'aimerais que cet instant dure toujours. »
Ludville la regarda en silence. Après une longue pause, il répondit à voix basse :
« Moi aussi... J'aimerais que le temps s'arrête tel qu'il est... Je l'ai toujours souhaité... »
Odely sourit innocemment. Elle ne pouvait pas mesurer la profondeur de cet aveu, ni le désir désespéré qu'il cachait.
« Avez-vous un vœu, Sire Chevalier ? Un jour, je ferai en sorte qu'il se réalise ! »
Ludville resta longtemps silencieux. Sa pomme d'Adam bougea, et ses lèvres s'entrouvrirent plusieurs fois, comme s'il craignait qu'à l'instant où il prononcerait ces mots, tout s'effondre d'un coup.
« ... Je voudrais fêter votre trentième anniversaire avec vous. »
Il le dit enfin. Un vœu usé jusqu'à la corde à force d'avoir été porté trop longtemps, et pourtant chéri désespérément.
Trente ans. Dans sa vie précédente, Odely avait atteint cet âge pour la première fois, seule, après les funérailles de Ludville. Dès le départ, ce vœu était vain : jamais, dans aucune ligne temporelle, ils n'avaient vécu tous les deux jusqu'à ses trente ans. Si Ludville vivait, Odely mourait. Si Odely survivait, Ludville mourait.
... Je suis désolée.
Même dans cette vie, elle ne pouvait pas l'exaucer. Odely n'avait pas d'autre choix que de tourner le dos à son seul et unique souhait.
Parce qu'il faut que tu vives.
Elle ferma les yeux et s'obligea à chasser de son esprit ces souvenirs qui n'existaient désormais plus.