Le bruit de la porte qui se refermait replongea la pièce dans le silence. Bientôt, il ne resta plus que Théodore et Odely dans le bureau.
« Vous n'êtes blessée nulle part, Mademoiselle Odely ? »
« Je vais bien. »
C'était la première fois qu'elle utilisait son pouvoir fraîchement acquis dans un véritable combat, aussi avait-elle un peu la tête qui tournait. Mais endurer la douleur n'avait rien de nouveau pour elle, alors Odely préféra ne rien dire.
Théodore l'observa un moment, puis baissa la tête.
« Dire qu'un homme pareil a servi ce château pendant dix ans... En tant que responsable, j'en suis profondément honteux. »
Il laissa échapper un soupir discret et s'inclina plus bas encore.
« Cela est arrivé par ma négligence. Je vous présente mes plus sincères excuses pour le tort et la frayeur que vous avez subis, Mademoiselle Odely. Je suis prêt à accepter toute sanction que vous jugerez appropriée. »
Sans doute soupçonnait-il depuis un moment qu'un rat pillait les réserves du château. Mais l'entrepôt était tenu par plusieurs domestiques à tour de rôle, et Zeke volait si peu à la fois, et avec tant de soin, qu'il était presque impossible de remonter jusqu'à lui. De plus, chaque fois que l'inventaire ne concordait pas, il trafiquait les registres pour faire passer cela pour l'erreur d'un autre. Les petits soupçons s'étaient accumulés au fil des années, sans jamais déboucher sur la moindre preuve décisive. Et Théodore avait trop bon cœur : il n'avait sans doute pas voulu soupçonner quelqu'un qui servait le château depuis dix ans.
Comprenant sa situation, Odely ne le réprimanda pas. Elle lui tendit simplement, sans un mot, le coffret en argent qu'elle avait gardé avec elle, celui-là même que Zeke avait tenté de voler.
Si la chambre forte de Ludville n'avait pas perdu son sceau, ce coffret aurait été le seul véritable trésor du pavillon annexe. Odely savait mieux que personne qui souffrirait le plus de sa disparition, et c'était pour cela qu'elle l'avait mis à l'abri.
« Il est précieux pour vous, n'est-ce pas ? »
Théodore se figea et retint son souffle.
« Comment avez-vous... ? »
« Zeke essayait de le voler. Il avait l'air de valeur, alors j'ai pensé que vous sauriez peut-être ce que c'était. »
Les mains tremblantes, Théodore reçut précautionneusement le coffret.
Odely savait exactement ce que c'était. Elle savait aussi pourquoi il avait été rangé au fond d'un vieux tiroir du pavillon annexe plutôt que dans le trésor du Grand Duc : c'était la toute première récompense que l'Empereur avait jamais offerte à Ludville.
À l'époque, l'esclave connu sous le seul nom de « Lu » errait sur les champs de bataille, sans nom ni rang. Puis un jour, ses exploits militaires finirent par attirer l'attention de l'Empereur, qui lui offrit un coffret orné de luminite argentée. Mais Lu n'avait rien ressenti. Il avait beau n'avoir l'apparence que d'un jeune homme de dix-neuf ans, il abritait en lui un régresseur qui avait vécu des milliers de vies. L'Empereur, l'Empire, la récompense : tout cela n'était pour lui que du décor, des choses répétées d'innombrables fois... et effacées tout autant de fois.
Le jour même où il reçut ce coffret, Lu attira le regard du Grand Duc Exepsion. C'était son but depuis le tout début. Il ne s'était présenté au palais impérial que pour retenir l'attention du Grand Duc, et même la récompense de l'Empereur ne faisait que s'inscrire dans son plan. Tout se déroula exactement comme prévu : Lu obtint la fausse identité de fils illégitime de la maison Elbrecht, une famille noble tombée en disgrâce des décennies plus tôt, puis il devint le fils adoptif du Grand Duc. À ce stade, le coffret avait rempli son rôle.
« Où dois-je le ranger ? »
À la question de Théodore, Ludville, désormais héritier du Grand Duc, répondit calmement :
« Jetez-le. »
« Pardon ? Mais c'est un présent de Sa Majesté... Et il contient même une précieuse pierre de guérison. »
« Une pierre de guérison... Il y en avait une ? Elle ne me sert à rien. Prenez-la. »
Sur ces mots secs, il s'éloigna sans un regard. Le cadeau de l'Empereur avait été jeté comme un déchet, et c'est ainsi que la pierre de guérison était tombée entre les mains de Théodore. Et c'est elle qui lui avait sauvé la vie.
Un monstre avait attaqué sa voiture et l'avait renversée. Théodore avait été mortellement blessé, mais grâce à cette pierre, il était revenu vivant du seuil de la mort. À cet instant, ce n'était ni l'Empereur ni les dieux qui lui étaient venus à l'esprit, mais le dos indifférent de Ludville qui s'éloignait, après avoir simplement lâché : « Prenez-la. »
Théodore avait consacré toute sa vie à servir la maison Exepsion. Pour la première fois, il avait voulu offrir sa loyauté non pas à une famille, mais à un homme. Non par devoir, mais par gratitude envers celui qui lui avait sauvé la vie. Ce coffret marquait le début de ces sentiments.
Théodore ne l'avait jamais jeté. Il l'avait caché là où personne n'irait jamais y toucher, là où personne ne s'en souviendrait : au fond d'un vieux tiroir du pavillon annexe, devenu depuis longtemps un simple bâtiment de stockage. Il l'y avait scellé en silence, sans le déclarer, sans en parler à personne. Au fil des ans, il avait vu Ludville changer peu à peu, comme seigneur, comme commandant, puis comme Grand Duc, et il était resté à ses côtés tout du long. Tout avait commencé avec ce coffret.
C'est pour cela que, dans la vie précédente d'Odely, le jour où on le lui avait volé, Théodore était resté assis toute la journée en silence près de la fenêtre du bureau, sans prononcer un seul mot.
Dans ma vie précédente... il ne l'a jamais retrouvé.
Zeke avait fini par se faire prendre, mais il avait déjà arraché et vendu toutes les pierres et tous les ornements du coffret.
Théodore contempla longuement le coffret avant de baisser la tête, pour cacher l'émotion qui vacillait dans son regard. Quand il eut retrouvé son calme, il parla d'une voix rauque :
« ... Merci de l'avoir protégé, Mademoiselle Odely. »
Ces mots étaient bien plus qu'un simple remerciement : ils portaient le poids d'une loyauté vieille de nombreuses années. Avant même que ses mains cessent de trembler autour du coffret, Théodore se redressa et demanda respectueusement :
« ... Mademoiselle Odely, seriez-vous par hasard à bout de forces ? »
« Hm ? »
Prise au dépourvu par cette question soudaine, elle cligna des yeux, perplexe.
À partir de cet après-midi-là, une agitation inhabituelle régna dans la chambre d'Odely. Leona allait et venait sans cesse, apportant des tisanes et des serviettes chaudes pour faire des compresses, tandis que Théodore avait personnellement envoyé des messagers chez l'apothicaire et chez le tailleur.
« Buvez-la avant qu'elle refroidisse, je vous en prie. Vos mains sont encore glacées. »
Leona fit glisser la tasse vers elle en la grondant gentiment. Une douce vapeur chaude, au léger parfum de racine de wembella, flottait dans la pièce. Odely prit la tasse sans rien dire et en but une gorgée.
« On m'a dit qu'elle était assez puissante, alors vous aurez peut-être la tête un peu embrumée au début. Mais si vous continuez d'en boire, la chaleur reviendra dans vos mains et vos pieds, et vous dormirez bien mieux. »
Tout en expliquant, Leona ne quittait pas le teint d'Odely des yeux, les paupières plissées de soupçon.
« Depuis que vous m'avez renvoyée, Mademoiselle, j'ai l'impression que vous êtes encore plus pâle. C'est moi qui me fais des idées ? »
« ... Quand est-ce que je t'ai renvoyée ? »
« Vous l'avez fait. Et ensuite, vous êtes allée arrêter un voleur toute seule. Et maintenant, vous êtes blanche comme un linge. »
« ...... »
Odely resta sans voix. Elle ne put pourtant s'empêcher de se défendre.
« Je ne l'ai pas vraiment arrêté, tu sais. »
« C'est ça le plus important ?! »
« Et puis, j'ai toujours eu le teint pâle. »
Leona croisa les bras et déclara d'un ton ferme, nullement convaincue :
« Ça ne va pas du tout. Peu importe ce que vous direz, à partir d'aujourd'hui, je ne vous quitte plus d'une semelle. »
C'est alors que...
Toc. Toc.
Comme si on n'attendait que cela, quelqu'un frappa à la porte.
« Mademoiselle Odely, pardonnez-moi. »
C'était la voix calme et posée de Théodore. Leona en profita aussitôt pour la dénoncer.
« Monsieur Théodore, entrez, je vous en prie ! Mademoiselle n'arrête pas de répéter qu'elle va très bien ! »