« Mademoiselle Odely ! »
Au même instant, la porte s'ouvrit à la volée. Théodore fit irruption dans la pièce, suivi du capitaine de la garde royale et de plusieurs chevaliers.
« Vous n'avez rien ? »
Son regard balaya rapidement la pièce. Zeke était toujours recroquevillé par terre, les mains sur la tête, en train de marmonner des paroles incohérentes entre deux sanglots.
« Que s'est-il passé, au juste... ? »
Voyant qu'ils peinaient à saisir la situation, Odely résuma en quelques mots ce qui venait de se produire.
« Un homme qui détourne les provisions du château depuis dix ans a été pris en flagrant délit de vol et, pris de panique, a tenté de me tuer. Je l'ai maîtrisé. »
Théodore resta d'abord interdit devant cette explication débitée d'une traite, puis finit par poser la question qui lui brûlait les lèvres.
« ... Qui l'a maîtrisé... ? »
« Moi. »
« ... Pardon ? »
Le vieux majordome avait beau avoir compris ce résumé expéditif, l'accepter était une tout autre affaire. Le visage figé, il demanda :
« Mademoiselle Odely... c'est vous... toute seule... qui l'avez maîtrisé... ? »
Son regard allait de Zeke, qui tremblait de tous ses membres sur le sol, à Odely, et de nouveau à Zeke.
« Ça s'est trouvé comme ça. »
« ...... »
Un silence gêné s'installa. Le capitaine de la garde, qui était resté un instant hébété, se ressaisit et se mit à ligoter Zeke, à peine conscient.
Pourtant, malgré la douleur atroce qui le tordait et les liens qui lui entravaient désormais tout le corps, Zeke s'époumona de plus belle :
« Mademoiselle Odely ne sait rien du tout ! »
Ses yeux débordaient d'un désir forcené de survivre, et d'une haine féroce envers cette réalité qu'il refusait de croire.
« Elle n'arrête pas de me traiter de voleur et de détourneur, mais ce ne sont que les accusations d'une étrangère ! Et puis qui accuse qui, ici ?! »
Il se frappait la poitrine pour clamer son innocence.
« Cela fait dix ans que je sers dans ce château. Dix ans, vous m'entendez ! »
Du ton à l'expression, il avait tout de l'homme victime d'une effroyable calomnie. Odely se contenta de le regarder de haut, sans rien dire. Son regard semblait le transpercer de part en part. Peu à peu, l'assurance de Zeke se fissura et sa voix devint de plus en plus affolée.
« Même si je ne m'occupais que de l'entrepôt, j'ai toujours fait de mon mieux ! Je ne vois même pas de quoi vous m'accusez. Je suis juste revenu ce soir terminer le rangement que j'avais laissé en plan dans la journée... »
« Assez. »
Odely le coupa net, aussi proprement qu'une lame bien aiguisée qui tranche la chair. Ce seul mot suffit à glacer l'atmosphère de la pièce.
« ...... »
Zeke croyait encore qu'il existait une issue. D'ordinaire, quand on est pris la main dans le sac, il n'y a plus rien à faire. Mais cette fois, c'était différent. Le seul témoin du crime était Mademoiselle Odely, une étrangère, et l'autre personne présente n'était autre que le majordome.
Théodore avait le cœur tendre. Zeke savait que s'il s'accrochait si obstinément aux principes, c'était justement pour cacher cette faiblesse. Il comptait donc jouer sur ses sentiments. Il pouvait faire toutes les mises en scène qu'il fallait : s'il s'agenouillait avec un air de martyr et une voix tremblante, même le majordome finirait sûrement par fléchir...
Seulement...
Étrangement, il n'arrivait plus à prononcer un mot de plus. C'était comme si quelque chose lui serrait la gorge, et sa langue habituellement si déliée refusait de bouger. Une jeune demoiselle noble gâtée, élevée dans du coton parce qu'elle était fragile : voilà l'image qu'il s'était forgée à la légère, d'après les rumeurs. La femme qui se tenait devant lui n'avait rien à voir avec elle. Il se sentait comme un imbécile qui aurait osé défier une montagne avec pour seule arme une épée.
Zeke déglutit et ne dit plus rien.
« Cessons de prétendre que des années de service confèrent une immunité. »
Elle prit enfin la parole. Son ton était calme, mais plus froid que la glace.
« Les preuves de tout ce que vous avez fait se trouvent dans le registre. J'ai pensé que vous deviez tenir un double registre, alors je l'ai cherché... et, sans surprise, j'en ai trouvé un. »
Odely ouvrit le tiroir du bureau, en sortit un registre qu'elle avait préparé à l'avance et le brandit devant ses yeux. À la vue de cette preuve irréfutable, les yeux de Zeke manquèrent de lui sortir de la tête et son visage se vida de toute couleur.
« C-comment avez-vous... ?! »
« Il était sous la lame de parquet mal fixée, sous votre lit. »
Odely répondit sans la moindre expression.
« Dans les romans, c'est généralement là que les gens cachent leurs affaires. J'ai vérifié au hasard... et il y était. »
En réalité, elle connaissait son emplacement grâce à sa vie précédente, mais elle mentit sans ciller.
Zeke resta un moment à la fixer, l'esprit vide.
Attends... Elle est entrée dans ma chambre ?
Quand ça ?
Ce matin encore, il avait vérifié que le registre était bien à l'abri. Cela voulait dire que c'était arrivé après...
« Il suffira de comparer l'écriture pour prouver que c'est vous qui l'avez rédigé. Et une fois que les données du registre auront été confrontées à l'inventaire réel, il n'y aura plus aucun doute possible. »
Odely exposait calmement chacun de ses crimes, mais Zeke ne l'écoutait plus.
« Vous... Vous êtes entrée dans ma chambre sans autorisation ? Qui est le vrai voleur, ici ?! C'est vous la voleuse ! »
Le visage cramoisi, il hurla à pleins poumons. Car sous cette lame de parquet, il n'y avait pas que le registre : il y avait aussi les bijoux qu'il avait volés dans le pavillon annexe. Des gouttes de sueur perlaient sur son front.
Mais même devant cet éclat désespéré, Odely ne cilla pas.
« Oh ? Je voulais simplement des preuves. N'est-ce pas un peu absurde que ce soit celui qui tenait un double registre qui se mette en colère ? »
Elle ne haussait pas la voix, elle ne se moquait pas non plus. Elle l'écrasait sous ses mots, tranquillement, posément et sans la moindre pitié. Son ton restait mesuré, mais la pression qui s'en dégageait était telle que Zeke avait l'impression de ne plus pouvoir respirer.
Si seul le double registre avait été découvert, il aurait peut-être encore trouvé un moyen de s'en sortir. Mais si l'on mettait aussi la main sur les bijoux, il n'y aurait plus aucune échappatoire. Détourner quelques provisions du château et voler des bijoux de valeur, ce n'était pas du tout le même poids : d'un côté, une faute professionnelle, de l'autre, un crime grave.
Pourtant...
Pourquoi ne parle-t-elle pas des bijoux ?
Elle... laisse simplement tomber cette partie-là ?
« ...! »
Une idée lui traversa soudain l'esprit comme un éclair.
Ne me dites pas... qu'elle les a empochés elle-même ?
Impossible. Ce n'est pas possible.
Pourquoi Mademoiselle Odely de la maison Cardel irait-elle convoiter une poignée de bijoux ? La famille Cardel est l'une des plus riches de l'Empire. Et surtout, c'est la célèbre Maison des Héros, admirée de tous.
Et pourtant... aurait-elle volé un voleur ?
Mais Zeke n'osa pas formuler ce soupçon à voix haute. À la seconde où il avouerait avoir volé les bijoux du pavillon annexe, il serait fini.
Odely se tourna vers Théodore et le capitaine de la garde.
« Je ne pense pas qu'il y ait quoi que ce soit à gagner à l'écouter davantage. Qu'en dites-vous ? »
« ...... »
Après un bref silence, Théodore acquiesça.
« ... Je n'ai rien à redire au jugement de Mademoiselle Odely. »
Le capitaine de la garde saisit Zeke sans ménagement par le bras et le remit sur ses pieds.
« Debout. Un type comme toi n'a pas le droit de continuer à parler. »
« A-attendez ! Laissez-moi parler à Mademoiselle Odely, je vous en prie ! Je crois que Mademoiselle Odely m'a pris quelque chose... quelque chose de précieux ! »
« Quoi ? Mademoiselle Odely ? Arrête de dire n'importe quoi. »
Zeke se débattit alors de toutes ses forces, mais personne ne lui prêta la moindre attention. Finalement, avant même d'avoir pu achever sa dernière supplique, il fut traîné hors de la pièce.