Odely passait ses journées au pavillon annexe, installée dans une routine tranquille. Elle se promenait dans le jardin avec Leona, lisait dans la vieille bibliothèque et bavardait pendant les repas des provisions qui arrivaient du village voisin. En apparence, elle n'était rien de plus qu'une invitée noble, polie et discrète.
« Mademoiselle, un arrivage de racines de wembella est venu ce matin. Si vous les faites infuser en tisane, elles devraient soulager le froid de vos mains et de vos pieds. »
Leona parlait avec fierté. Odely regarda le panier d'herbes que la petite serrait dans ses bras. La racine de wembella, réputée pour favoriser la circulation de la mana et apaiser le froid aux extrémités, était l'une des plantes médicinales les plus chères.
« Tu as dû te donner du mal pour les obtenir. »
« Hihi. »
Odely ébouriffa doucement les cheveux de la timide fillette, qui souriait en attendant visiblement un compliment, et prit en même temps une des racines pour l'examiner de près. Le violet était d'une vivacité peu naturelle, la racine étrangement légère, et au fond du panier, on distinguait des traces évidentes : quelqu'un avait coupé le bout des racines.
« Elles sont arrivées comme ça ? Tu as remarqué quelque chose d'inhabituel ? L'emballage, par exemple... »
« L'emballage ? Ah... C'était enveloppé en plusieurs couches. Je crois que c'était du papier recyclé. Il paraît que certaines boutiques font ça de temps en temps, selon ce qu'elles ont sous la main. »
Odely ne dit rien. Elle était simplement devenue certaine d'une chose.
Il n'a toujours pas l'intention d'arrêter de voler.
Son avidité jouait plutôt en sa faveur. S'il avait vendu le collier avant de disparaître, il aurait été bien plus difficile de rassembler des preuves et de le traduire en justice. Mais il continuait, et c'était heureux.
« Retourne dans ta chambre de bonne heure ce soir et repose-toi, Leona. »
« Hein ? Comme ça, tout à coup ? »
Ai-je fait quelque chose de mal ?
Ses yeux ronds s'écarquillèrent, perplexes.
« Mais si vous vous mettez à tousser en pleine nuit, Mademoiselle ? Il faut que je vous prépare tout de suite une tisane de gingembre... »
Comme pour l'apaiser, Odely glissa dans la main de Leona un petit bonbon, celui qu'elle gardait toujours sur elle pour après ses médicaments amers.
« Je m'en sortirai pour une nuit. J'ai déjà pris mes médicaments, et grâce à toi, je me sens bien mieux. »
« Mais... »
« Va bien dormir. Il paraît que le temps va se réchauffer demain, et tu devras peut-être aller en ville acheter des provisions. »
Leona hésita. Elles avaient passé chaque jour ensemble ces derniers temps et s'étaient rapprochées, alors elle n'avait visiblement pas envie de partir. Odely comprenait ce qu'elle ressentait, mais elle répéta d'une voix à la fois douce et ferme :
« Tu ne peux pas rester ici cette nuit. »
Sans saisir le sens de ces mots, Leona baissa la tête, déçue.
« En échange, pourrais-tu apporter ceci au majordome en chef ? Attends juste avant qu'il termine sa journée. »
Odely prit une seule racine de wembella, l'enveloppa dans du papier et la déposa dans les bras de Leona.
« Ceci ? »
« Il comprendra en la voyant. »
Leona s'en alla à contrecœur, en suçant le bonbon qu'Odely lui avait donné. La porte se referma. Odely se leva et noua les attaches de la cape qu'elle avait préparée à l'avance.
Cette nuit-là, comme d'habitude, le majordome en chef Théodore parcourait le couloir après avoir fini son travail. Son dos lui faisait mal d'avoir porté des piles de documents et de registres.
« Je vieillis vraiment. »
Il marmonna ces mots pour lui-même en se dirigeant vers ses quartiers, puis s'arrêta. Au bout du couloir, sous la lumière d'une lanterne, se tenait une petite silhouette.
« Monsieur le majordome. »
Théodore la reconnut aussitôt.
« ... Leona ? »
D'ordinaire, la gouvernante en chef supervisait les domestiques de rang inférieur, mais depuis que Leona avait été affectée au service de Mademoiselle Cardel, il s'était fait un devoir de se souvenir d'elle. Leona s'approcha avec précaution, s'inclina profondément et lui tendit quelque chose à deux mains.
« Mademoiselle m'a demandé de vous apporter ceci. »
C'était un objet enveloppé dans du papier fin. Quand il le déplia, il y trouva une seule racine de wembella.
« Ceci... n'est-ce pas l'herbe dont tu as confirmé l'arrivage ce matin ? »
« Oui, mais maintenant que je la regarde, quelque chose me paraît étrange. Elle commence déjà à se flétrir... »
« Attends. »
Théodore prit la racine et l'examina attentivement. Puis il se figea soudain.
« ... Ce n'est pas de la racine de wembella. »
« Non ? »
« C'est de la racine de lilpoa. Elle coûte à peine un cinquième du prix du wembella. Quelqu'un l'a teinte en violet pour la rendre convaincante. »
« Q-quoi ? »
Les yeux de Leona s'écarquillèrent. Elle avait failli en faire une tisane pour la servir à Mademoiselle.
« Comment peut-on faire une chose pareille ?! »
Le visage rouge de colère et d'incrédulité, elle déclara qu'elle irait confronter dès le lendemain matin le marchand qui avait livré les provisions. Mais Théodore pensait autrement : cela ne ressemblait pas au travail d'un marchand... Comme s'il avait compris quelque chose, il baissa un instant les yeux avant de se retourner aussitôt. Il comprenait pourquoi Mademoiselle s'était donné la peine de lui envoyer cette herbe. Ce n'était pas un simple rapport sur de la marchandise défectueuse, mais un signal : il se passait quelque chose au pavillon annexe.
« ... Je dois convoquer le capitaine de la garde. »
« ... Hein ? »
Pendant que Leona restait là, perplexe, Théodore s'éloigna en hâte dans l'obscurité.
Une ruelle où la lumière de la lune parvenait à peine. Une ombre dissimulée derrière le mur de pierre avançait avec une extrême prudence. C'était Zeke, le domestique chargé de l'entrepôt.
Depuis dix ans, il détournait peu à peu les provisions du château : grain, viande, herbes, ferrures, et tout ce sur quoi il pouvait mettre la main. Au début, ce n'était qu'une idée en passant.
De toute façon, c'est des restes. Quel mal y a-t-il ?
Mais le vol était devenu une habitude, l'habitude une routine, et la routine une corruption qu'il ne pouvait plus arrêter. Dix ans entiers sans s'être jamais fait prendre : ce parcours sans faute avait rendu Zeke de plus en plus audacieux.
... Finalement, je devrais le faire cette nuit.
Il avait décidé de tenter un dernier coup audacieux. Les petits détournements ne lui suffisaient plus. Le déclencheur avait été simple : tout avait commencé le jour où, errant dans le pavillon annexe, il était tombé sur une collection de bijoux de valeur. Un collier orné d'une pierre cramoisie, une bague exquisément travaillée, plusieurs parures luxueuses qu'il ne savait même pas identifier... Il ne les avait pas encore vendus, parce qu'il cherchait toujours un receleur, mais il était certain qu'ils le rendraient riche. Il ignorait pourquoi de tels trésors avaient été laissés à l'oubli dans un coin poussiéreux d'un bâtiment qui ne servait guère que de remise, et il s'en fichait. Une seule chose comptait : même après les avoir pris, personne n'avait remarqué leur disparition.
Je suis sûr d'en avoir vu un autre dans le pavillon annexe.
Depuis ce jour, Zeke avait recommencé à rôder autour du pavillon, dans l'espoir d'un nouveau gros coup. Mais les choses ne s'étaient pas passées aussi bien qu'il l'espérait : Mademoiselle Cardel avait choisi ce moment précis pour emménager au pavillon.
La petite princesse gâtée aurait-elle soudain voulu goûter à la vie de mendiante ?
Les nobles étaient vraiment impossibles à comprendre. Après avoir grommelé un moment, cependant, Zeke se rendit compte que la situation pouvait en fait jouer en sa faveur. Un parfait bouc émissaire venait d'apparaître.
Et si je mettais tout sur le dos de la demoiselle ?