
Au comportement du majordome en chef, Odely comprit qu'on la traitait comme « une femme qui avait attiré l'attention du Grand Duc ». On la chérirait un temps, puis, dès qu'il se serait lassé, on la jetterait. Un instant, un sentiment amer monta en elle.
Mais je ne suis pas venue ici pour être traitée comme quelqu'un de spécial.
Elle se le rappela en silence et repoussa fermement ces sentiments, comme on époussette la poussière de ses vêtements. Une femme digne d'un mariage par contrat de cinq ans... Cela suffisait. C'était une raison de rester à ses côtés, le droit de demeurer près de lui, et elle n'avait besoin de rien d'autre. Tout ce qu'elle voulait, c'était détourner l'attention de Ludville d'elle-même avant la fin de ces cinq années, vers n'importe quoi : l'avenir plutôt que le passé, les possibilités plutôt que la perte, une vie qui lui appartiendrait vraiment.
Je dois l'aider à trouver un vrai bonheur.
Alors qu'elle renouvelait sa résolution...
« Dans ce cas, avec votre permission. »
Le majordome en chef s'inclina dans les règles de l'art et se détourna sans la moindre hésitation. Ses gestes étaient rodés, ceux de quelqu'un qui accomplit une tâche déjà exécutée bien des fois. C'était bien naturel : parfois, l'occupante de cette chambre changeait après quinze jours, parfois après un seul.
« Un instant. »
Odely l'arrêta.
« Je préférerais loger dans le pavillon annexe, à l'écart du château, plutôt que dans cette chambre. »
« Pardon ? »
La main de Théodore, posée sur la porte, s'immobilisa une fraction de seconde.
« Si vous parlez du pavillon annexe, au-delà des domaines extérieurs... il n'y en a qu'un. »
« C'est celui-là. »
C'était une demande absurde. Le majordome en chef plissa les yeux, comme pour déterminer si elle parlait sérieusement. D'ordinaire, quand des nobles formulaient ce genre d'exigences déraisonnables, ce n'était qu'une façon polie de réclamer une chambre encore meilleure. Mais Odely se tut après avoir parlé, sans rien demander d'autre.
« Je dois vous prévenir que le bâtiment est très ancien. Il sert pratiquement d'entrepôt, à présent. Une bonne partie nécessite des réparations et rien n'y a été rangé convenablement. Si cette chambre ne vous convient pas, la résidence principale compte de nombreuses chambres d'invités bien plus belles. »
« Je l'ai vu en venant. Il avait l'air paisible et isolé. Cela me suffira amplement. »
« ... Si vous préférez vraiment une atmosphère aussi solitaire, je ne vous en empêcherai pas. »
Théodore semblait sincèrement partagé : devait-il refuser, ou simplement accepter ?
« J'aimerais choisir où je loge. Je pense avoir droit au moins à cette liberté-là. »
La liberté... Elle invoquait ses droits rien que pour s'installer dans ce qui était pratiquement un entrepôt abandonné ? Réprimant sa perplexité, Théodore s'inclina poliment.
« Dans ce cas, je ferai préparer le pavillon annexe immédiatement. Je veillerai à faire vérifier le chauffage, l'éclairage et la literie. »
« Merci. »
Une fois sorti de la chambre, Théodore plissa les yeux.
... Comme c'est étrange. N'est-elle pas censée être la précieuse benjamine de la maison Cardel ?
Il connaissait bien les rumeurs qui entouraient la troisième demoiselle : elle serait née avec une constitution frêle, élevée dans l'amour et l'affection de sa famille, et on la disait même gâtée, exigeante et difficile, contrairement aux héros qu'avait produits sa lignée. Pourtant, la jeune demoiselle qu'il avait devant lui n'avait rien à voir avec ces rumeurs. Elle avait elle-même demandé le vieux pavillon sombre pour logement.
Une fois les préparatifs terminés, Théodore l'y conduisit avec ses affaires. Elle y entra sans la moindre hésitation, comme si cela avait toujours été sa chambre, et à la regarder en silence, il se sentait de plus en plus perplexe. Quelque chose clochait. Tout chez elle était suspect, et il aurait été plus simple de trouver ce qui ne l'était pas.
Pourquoi Son Altesse tolérerait-il qu'une femme pareille reste au château ?
La réponse semblait évidente : tout simplement parce qu'elle l'intéressait. Rien de plus. Théodore ravala le soupir qui menaçait de lui échapper.
Il a fallu qu'elle apparaisse maintenant, justement...
Il ne pourrait jamais le dire à voix haute. Son maître n'était plus l'homme qu'il avait été, comme s'il avait traversé un fleuve dont on ne revient pas. L'homme qu'on appelait le Grand Duc au sang de fer ne se serait jamais comporté ainsi, et pourtant, désormais, de telles choses arrivaient tous les jours. L'impulsion avait remplacé la raison, la folie la stratégie. Le luxe, les femmes, le vin, le massacre... Il était devenu l'image même du tyran. Si cette jeune demoiselle jetait de l'huile sur le feu de sa folie pour gagner son intérêt, ce serait un désastre pour la maison du Grand Duc.
Cette seule idée lui donnait le vertige, mais Théodore enfouit en silence tous ses doutes et toutes ses craintes au fond de lui. Le visage impassible, il s'inclina.
« Je vais bientôt choisir des servantes pour s'occuper de vous. »
De toute façon, il n'y avait rien qu'il puisse faire.
Elle sera renvoyée dans quinze jours, comme toutes les autres.
Pourtant, à regarder cette jeune demoiselle, qui ne ressemblait en rien à toutes les femmes venues ces trois derniers mois, une pensée lui traversa l'esprit sans qu'il s'y attende. Et si, cette fois, c'était différent ? Quelqu'un capable d'apporter enfin la paix à Son Altesse était-il vraiment apparu... ?
... Impossible.
Même la fameuse « femme aux yeux bleus » n'était qu'une illusion, un fantôme qui n'existait pas. Tout ce que Théodore pouvait espérer, c'était que la situation n'empire pas. Après une dernière révérence, il se détourna discrètement et s'éloigna, le visage parfaitement neutre, mais le poids d'une résignation silencieuse pesait lourdement sur son dos.
Si Odely avait tenu à loger dans le vieux pavillon hors du château, c'était pour une raison précise, et pas seulement parce que l'endroit lui semblait familier. Il y avait quelque chose qu'elle devait d'abord faire.
Ludville n'a plus aucun souvenir de ce qu'il a fait... ni de la résolution qu'il a prise.
Le jour où Odely était revenue dans le passé était exactement celui où Ludville lui avait fait sa demande, dans sa vie précédente. Tout s'était donc déroulé de la même façon jusqu'à il y a trois mois, quand Ludville était revenu dans le passé et avait perdu ses souvenirs. Alors cela devait toujours être là, même s'il l'avait oublié. Ayant vu ses souvenirs, Odely savait.
Ça devrait se trouver quelque part par ici.
Dès que le majordome en chef fut parti, Odely se dirigea droit vers la réserve. Quand elle ouvrit la porte, d'innombrables vieilleries gisaient là, enfouies sous des couches de poussière. En regardant autour d'elle, elle repéra une vieille horloge accrochée à un mur.
Trouvé.
Le temps lui avait ôté ses couleurs et même son balancier avait disparu. Ce n'était plus qu'un rebut abandonné, que personne ne regardait. Sans hésiter, Odely s'approcha et tâta le dessous de l'horloge. Ses doigts trouvèrent une minuscule rainure en retrait. Clic. À l'instant où elle appuya, des engrenages cachés se mirent à tourner quelque part à l'intérieur.
Puis elle fit lentement tourner les aiguilles à rebours et les plaça avec précision sur 6 et 12. Le 12 juin. Le premier anniversaire de mariage de Ludville et d'Odely, le jour où il lui avait offert une bague.
« ... »
Ce fut seulement alors qu'elle comprit ce que signifiait le mot de passe. Elle resta figée un bref instant.
... Mais ce n'est pas ce qui importe pour le moment.
Ce n'était pas le moment de se perdre dans de vieux souvenirs.
Criiiii...
Dans un grincement sinistre, toute l'horloge bascula lentement vers l'avant. Une portion de mur parfaitement dissimulée coulissa, révélant un étroit passage à peine assez large pour qu'une seule personne s'y faufile. Relevant l'ourlet de sa robe, Odely s'enfonça dans l'obscurité.
Au bout du passage apparut une petite salle voûtée, sans le moindre rayon de lumière, presque comme une grotte cachée. Le sol était gravé d'innombrables runes magiques. C'était la dernière méthode que Ludville avait employée dans sa vie précédente pour sauver Odely.