
Odely ne confirma ni ne démentit. Elle se contenta de le fixer, l'observant d'un regard scrutateur, et Ludville trouva cela profondément agaçant.
« Alors, pour gagner du pouvoir, tu es prête à t'asseoir à côté d'un fou qui court après une femme différente chaque jour. Quelle ambition remarquable. »
Il tournait sa proposition en dérision à mi-voix, puis il cracha, pour finir :
« Bien digne de cette famille. »
... C'était de la haine et du ressentiment à l'état brut envers la maison Cardel. Odely le regarda un instant, déconcertée. Tout avait commencé à l'instant où il avait entendu son nom de famille : depuis, son expression était devenue glaciale et chacune de ses paroles dégoulinait de dégoût, sans qu'il cherche même à le cacher.
Se pourrait-il qu'il se souvienne d'autre chose ?
S'il avait vraiment perdu tous les souvenirs qui la concernaient, il ne devrait pas non plus connaître la vérité sur la maison Cardel. Alors d'où venait cette hostilité ? Odely demanda doucement :
« Cela vous déplaît que je sois une Cardel ? »
Peut-être à cause de la franchise de la question, il resta un instant sans voix avant de laisser échapper un rire incrédule.
« Et si c'est le cas ? »
« Puis-je vous demander pourquoi ? »
« ... »
Un léger pli se forma entre les sourcils de Ludville. Pourquoi détestait-il les Cardel ? Fallait-il vraiment l'expliquer ? La maison ducale de Cardel, le sang noble, les descendants de héros, la bénédiction de l'Empire... Une famille sacrée qui perdurait depuis des siècles, intouchable.
Quand cela avait-il commencé ? Il n'en retrouvait ni la raison exacte, ni même le moment. Il savait seulement qu'à un moment donné, chacune de leurs paroles avait fini par sonner comme un mensonge, comme de l'hypocrisie. C'était une haine enracinée si profondément qu'elle défiait toute explication. Rien que de les regarder, son estomac se retournait. Ils le dégoûtaient. C'étaient des ordures qui puaient en prétendant vivre dans la dignité, des parasites qui n'avaient aucun droit d'exister en ce monde. Il voulait tous les écraser, les réduire en poussière, effacer leur lignée à jamais. La raison, c'était sûrement...
« Ugh. »
Une douleur aiguë lui traversa le crâne et Ludville pressa fort sa tempe, comme si le simple fait de la regarder suffisait à déclencher une nouvelle migraine.
« Ça va ? »
Surprise, Odely s'approcha d'instinct, prête à purifier sa douleur comme elle l'avait fait plus tôt.
« Vous n'avez pas à vous forcer à vous souvenir. »
« ... »
« Parfois, on n'aime pas quelqu'un sans raison particulière. C'est ainsi que fonctionne le cœur humain. »
Sa voix calme, ses yeux inquiets, la gentillesse qu'elle montrait sans même s'en rendre compte : tout cela atteignit Ludville en plein sur les nerfs. La colère embrasa ses yeux violets, et l'instant d'après il saisit brutalement le menton d'Odely.
« Une noble demoiselle disparue depuis trois mois surgit soudain dans le Nord, demande en mariage un homme qu'elle n'a jamais rencontré, et va jusqu'à dire que ça ne la dérange pas que j'insulte sa famille... »
Sa poigne se resserra tandis qu'il grondait d'une voix basse et rauque.
« Cesse de jouer les vertueuses. Je préfère de loin voir ton vrai visage. »
Des éclats d'émotion incontrôlée vacillèrent dans ses yeux violets, jusque-là vides. Ses lèvres s'entrouvrirent.
« Ta façon de parler... cette expression... »
Mais il ne put pas finir, comme s'il ignorait lui-même quels mots devaient suivre. La confusion s'attardait dans son silence. Craignant qu'il ne retrouve un nouveau fragment de souvenirs la concernant, Odely parla vite.
« C'est exact. »
« C'est exact... ? »
« Oui. Vous m'avez percée à jour, inutile de faire semblant plus longtemps. »
« Qu'est-ce que... »
« J'ai de l'ambition. »
Pour rester à ses côtés, il lui fallait une raison qu'il puisse accepter. Si elle lui disait qu'elle voulait seulement le protéger, il n'y verrait que de l'hypocrisie.
« Je veux me servir de Votre Altesse pour obtenir le pouvoir que je désire. »
Odely n'avait pas l'intention de lui dire que sa famille l'avait exploitée toute sa vie. Il penserait sûrement qu'elle inventait une histoire pitoyable pour le manipuler. Et puis, l'image de la « femme aux yeux bleus » que cherchait Ludville lui revint à l'esprit : fragile, délicate, un passé tragique, quelqu'un qui semblait pouvoir se briser à tout instant...
... Bien sûr.
Pour Ludville, elle avait toujours été celle qui mourait, quels que soient les milliers d'essais qu'il avait faits pour la sauver. Maintenant qu'il avait perdu ses souvenirs, il ne lui restait que l'impression de quelqu'un de fragile et de pitoyable.
Alors je deviendrai son exact opposé.
Elle veillerait à ce qu'il n'associe jamais Odely à la femme aux yeux bleus. En apparence, elle resterait calculatrice et distante, mais en son for intérieur, elle le ramènerait tout doucement sur le droit chemin, sans que personne ne s'en aperçoive, de plus près que quiconque.
« Il faut au moins que je devienne Grande-Duchesse pour accomplir ce que je veux vraiment. »
« ... »
Ce n'était pas tout à fait un mensonge. Ce qu'elle voulait vraiment, c'était le bonheur de Ludville, et sa paix. Cachant ses véritables sentiments, Odely reprit d'un ton froid.
« C'est pourquoi j'ai parlé de marché. Je souhaite vous proposer un mariage par contrat. »
À peine eut-elle prononcé ces mots qu'un vieux souvenir refit surface : dans sa vie précédente, la proposition que Ludville avait lâchée à l'instant où il l'avait vue. Les mots qu'elle venait de dire y ressemblaient étrangement.
Était-ce ce qu'il avait ressenti à l'époque ?
Garder un visage froid, tracer une ligne nette en n'y voyant qu'un simple contrat, tout en essayant désespérément de la sauver.
« Cinq ans. Si d'ici là vous jugez que je ne vous suis plus utile, vous êtes libre de mettre fin à l'accord quand vous le voulez. »
Odely ne détourna pas les yeux et soutint son regard.
« Les problèmes internes auxquels Votre Altesse fait face en ce moment, l'attention inutile venue de l'extérieur, votre position parmi la noblesse... Il y a beaucoup de domaines où je peux vous aider. Pas mal, en fait. »
Elle tapota légèrement sa propre tempe.
« Ah, et vos maux de tête aussi. »
« ... »
Ludville la dévisagea longuement, comme s'il n'en croyait pas ses oreilles. Puis il éclata soudain de rire, d'un rire sans joie, teinté d'un amusement tordu. Odely ne put que le regarder, interdite : c'était la première fois qu'elle voyait Ludville rire aux éclats. Elle l'avait vu maintes fois dans les souvenirs retrouvés, mais le voir en personne, c'était tout à fait différent.
« ... Voilà qui devient intéressant. »
Il leva la main et prit délicatement une mèche de ses cheveux argentés, enroulant lentement autour de ses doigts ces boucles qui lui descendaient jusqu'à la taille. Son sourire était nonchalant, et il y avait dans son geste de la moquerie, de la curiosité et une attente dangereuse.
« Je te donne quinze jours. Si tu parviens à susciter mon intérêt d'ici là... »
Ses yeux violets se plissèrent. Même dépouillés de ses souvenirs, ils portaient encore l'obscurité et la folie d'un homme qui avait vécu bien trop longtemps. Après avoir laissé le silence s'installer à dessein, il se pencha assez près pour lui murmurer à l'oreille :
« Alors je t'accorderai le mariage que tu veux. »
Ludville ne chassa pas Odely, mais il ne l'avait pas non plus vraiment acceptée.
« Pendant les quinze prochains jours, personne ne sera informé que la jeune dame séjourne ici. Pas même la maison Cardel. »
Le coin de ses lèvres se releva, comme s'il trouvait cette perspective bien plus divertissante. Peu après, il déclara le banquet terminé. Les portes du château du Grand Duc furent verrouillées, et plus aucune femme aux yeux bleus ne fut admise.
Quinze jours. Ce n'était qu'un bref sursis...
... Au moins, j'ai attiré son attention.
Odely fut escortée jusqu'à la plus belle chambre du château, plus luxueuse et plus somptueuse que n'importe quel appartement de noble, une chambre qu'une princesse impériale elle-même aurait pu envier. Elle comprit aussitôt ce qu'avait été cette pièce : c'était là que séjournaient temporairement les femmes qui avaient retenu l'intérêt de Ludville.
« Mademoiselle, voici votre chambre pour le moment. »
Le majordome en chef, Théodore, l'avait escortée jusque-là, et il s'inclina respectueusement avant de poursuivre.
« Ensuite, Son Altesse décidera elle-même de votre sort. »
Il l'avait formulé poliment, mais en réalité il voulait dire : de ce qu'on fera de vous.
Me voilà traitée comme toutes les autres.
Son attitude très professionnelle le montrait clairement : il ne croyait pas qu'elle resterait ici bien longtemps.