Roderic adressa aux deux pères un dernier signe de tête, un large sourire aux lèvres.
« Restez auprès de vos fils, leur dit-il calmement. Ils auront besoin de vous à leur réveil. »
« Oui, Jeune Maître », répondirent les deux hommes d’une seule voix.
Sans ajouter un mot, Roderic tourna les talons et sortit de l’infirmerie.
Le capitaine Harris le suivit discrètement. Le regard rivé sur le dos de Roderic, il se posait mille questions.
Pourtant, pendant plusieurs longues minutes, aucun des deux ne parla.
Ils traversèrent les rues animées en direction du manoir Whitemane.
Tous ceux qui l’apercevaient s’écartaient et baissaient respectueusement la tête à son passage.
Une minute plus tard, le capitaine Harris ne put finalement plus se retenir.
« Jeune Maître… commença-t-il lentement. Puis-je vous poser une question ?
Roderic se contenta de tourner les yeux vers lui.
« Je t’écoute », répondit-il en agitant la main.
« N’aurait-il pas… fallu tout simplement exécuter Rick et Darrel ? demanda franchement le capitaine Harris. Après tout, ils ont attaqué un membre de la famille Whitemane. La loi les a condamnés à mort dès l’instant où ils ont levé leurs armes contre vous. »
Roderic regarda droit devant lui un instant.
« En temps normal, oui, répondit-il aussitôt. Mais ce ne sont que deux jeunes idiots indisciplinés. »
Le capitaine Harris garda le silence. Il se contenta de plisser légèrement les yeux en observant Roderic.
« Plus important encore, je l’ai fait pour leurs pères, poursuivit Roderic avec désinvolture. Ils servent fidèlement la baronnie depuis des décennies. Exécuter leurs fils aurait été du gâchis : nous aurions perdu deux chevaliers loyaux. »
Baissant la tête, le capitaine Harris se plongea dans ses pensées.
Il comprenait parfaitement ce que Roderic voulait dire.
Que les chevaliers démissionnent, éprouvent du ressentiment ou perdent simplement toute envie de servir… la baronnie n’en serait que plus faible.
« Remarquable », songea-t-il en hochant lentement la tête. « Le Troisième Jeune Maître a vraiment pensé à tout… »
Il ignorait que ce n’étaient pas les seules raisons de Roderic.
S’il n’avait pas eu à gagner la loyauté de deux chevaliers à deux sceaux, il aurait exécuté les garçons sans hésiter.
« Mais le capitaine Harris n’a pas besoin de savoir tout ça », songea Roderic avec un sourire.
Le capitaine Harris hocha lentement la tête pour lui-même, puis leva les yeux vers Roderic.
« Si je puis me permettre, dit-il, comment le Jeune Maître a-t-il imaginé une punition aussi… particulière ? »
Roderic sortit de ses pensées, et son sourire s’élargit encore.
« C’était simplement une décision prise sur le moment, répondit-il en haussant les épaules. Je crains de ne pas avoir de meilleure explication. »
Le capitaine Harris cligna des yeux.
« Une décision prise sur le moment ? »
Plus il y réfléchissait, moins il croyait à cette explication.
Cette punition avait satisfait les civils, épargné les deux chevaliers, renforcé la réputation de la famille Whitemane et même servi d’avertissement à tous les autres.
Tout cela avait-il vraiment pu être décidé en quelques secondes ?
Le capitaine Harris avait du mal à le croire.
Malgré tout, il choisit de ne pas insister.
« Je comprends », répondit-il en inclinant respectueusement la tête.
Après une brève pause, il reprit :
« Le baron souhaitera sans doute vous voir quand il apprendra ce qui s’est passé aujourd’hui. »
Roderic laissa échapper un petit rire et secoua légèrement la tête.
« Je suis sûr qu’il en a envie, oui, répondit-il. Mais il devra patienter : j’ai encore quelqu’un à voir. »
Le capitaine Harris haussa lentement un sourcil, sans ajouter un mot.
En silence, ils poursuivirent leur chemin dans les rues.
Les imposantes murailles qui entouraient le manoir Whitemane ne tardèrent pas à apparaître.
Les chevaliers qui gardaient l’entrée se redressèrent aussitôt et saluèrent.
« Bon retour, Jeune Maître ! lancèrent-ils à l’unisson. Bienvenue, capitaine Harris ! »
Roderic leur rendit leur salut d’un léger signe de tête, puis franchit les portes ouvertes.
Juste derrière elles l’attendait un homme d’âge mûr, rondouillard et familier, vêtu d’un uniforme de serviteur soigneusement entretenu.
Dès qu’il aperçut Roderic, ses yeux s’illuminèrent.
« Jeune Maître ! »
Un sourire sincère éclaira aussitôt le visage de Roderic.
« Edmund, le salua-t-il sans hésiter. Je te cherchais. »
Edmund cligna des yeux, surpris.
« Moi… vous me cherchiez, Jeune Maître ? » répéta-t-il lentement.
Roderic hocha aussitôt la tête.
Sans hésiter, il passa un bras autour des épaules du serviteur d’âge mûr, qui en fut abasourdi.
« Marchons, dit Roderic avec un grand sourire. Il me faut des vêtements neufs pour aller voir mon père tout à l’heure. »
Edmund se figea un instant.
Le corps raide, il se laissa pratiquement entraîner par Roderic vers le manoir.
Quand Roderic fut sûr de s’être suffisamment éloigné du capitaine Harris, il se tourna vers Edmund.
« Il faut vraiment que je te remercie, dit-il. Les herbes que tu avais mises dans mes affaires avant mon départ… elles m’ont sauvé la vie. »
Les yeux d’Edmund s’écarquillèrent.
« Elles… elles l’ont fait ? »
Roderic hocha la tête et lui donna une tape ferme dans le dos.
« Sans elles, je ne serais pas là aujourd’hui, répondit-il avec franchise. Alors… merci, Edmund. Je le pense vraiment. »
Pendant un instant, Edmund ne sut vraiment pas quoi dire.
Enfin, il secoua vivement la tête.
« Jeune Maître, je n’ai fait que mon devoir, comme tout serviteur devrait le faire… »
« Ne dis pas ça, l’interrompit Roderic avec un sourire. Nous savons tous les deux que ce n’est pas vrai. »
Edmund baissa la tête, soudain incapable de trouver ses mots.
Roderic eut un petit rire.
« Il y a encore une chose, dit-il. Quand j’aurai réglé mes problèmes d’argent, je t’augmenterai. »
Edmund tourna vivement la tête vers lui, la bouche grande ouverte.
« M… m’augmenter ? »
« Tu l’as plus que mérité, répondit simplement Roderic. À vrai dire, ça fait des années que j’aurais dû le faire ! »
Edmund s’immobilisa, complètement sans voix.
Il servait le Troisième Jeune Maître depuis des années.
Jamais, pas une seule fois, il n’avait imaginé entendre ces mots.
« Merci… Jeune Maître », murmura-t-il, la voix tremblante.
Edmund s’essuya vite les yeux, puis s’efforça de sourire.
« Je vais vous préparer un bain et des vêtements propres tout de suite, Jeune Maître. »
Roderic lui donna une nouvelle tape dans le dos, son sourire s’élargissant.
« Tu es un brave homme, dit-il. Espérons que mes “chers” parents ne s’en plaindront pas cette fois. »
Sur ces mots, tous deux disparurent dans le manoir.
…
Le capitaine Harris était resté là où il se trouvait.
Il avait saisi quelques bribes de la conversation, mais pas tout.
Cela avait toutefois suffi à dissiper toutes ses interrogations.
« Le Jeune Maître a vraiment changé », marmonna-t-il.
Le jeune noble timide, renfermé… voire inutile qu’il connaissait depuis des années avait disparu.
Un léger sourire se dessina lentement sur le visage du capitaine Harris.
« Non… peut-être a-t-il toujours été ainsi, songea-t-il. Son sceau d’aura lui a simplement donné la confiance nécessaire pour le montrer. »
Sans hésiter davantage, le capitaine Harris se mit lui aussi en route vers le manoir.
« Je devrais faire mon rapport au baron, songea-t-il. Il voudra connaître tous les détails. »
Quant à ses propres déductions, il les garderait pour lui encore un peu.
Mais le capitaine Harris ne fut pas le seul à remarquer le changement.
La nouvelle des événements du jour s’était déjà répandue dans toute la baronnie.
Civils, chevaliers et marchands se retrouvaient tous à discuter de ce qui s’était passé.
Il n’y avait presque personne qui n’eût entendu le nom de Roderic Whitemane.
Et, pour la toute première fois… il n’était pas prononcé avec mépris.