Alors que Roderic s’installait au fond de sa calèche, un sourire narquois se dessina malgré lui sur son visage.
« Voyons voir, marmonna-t-il en tapotant l’accoudoir de bois. Mon prochain grand objectif devrait évidemment être de faire dégager Margaret. »
C’était assez simple.
Plus longtemps une tumeur pareille resterait au sein de la famille, plus elle risquait de faire une bêtise.
« J’aimerais mieux la flanquer dehors, voire la tuer pour avoir envoyé un assassin à mes trousses, songea Roderic en croisant les bras derrière la tête. Mais ce n’est pas aussi simple qu’il y paraît. »
Sans parler de la tuer, même la chasser pourrait déclencher la guerre territoriale avant l’heure.
Et il était loin d’être prêt pour ça !
« Avant ça, il me faut trois choses, marmonna-t-il en levant les yeux. Du prestige, de l’argent et une petite force privée. »
Le plus important, c’était de gagner du prestige.
Sans un minimum de crédibilité, personne ne voudrait travailler pour lui et il n’aurait aucun moyen d’accéder à l’argent de la famille.
« Mais quel est le meilleur moyen de me faire un nom ? » se demanda-t-il en fronçant légèrement les sourcils.
Plusieurs idées lui vinrent aussitôt.
Il pouvait partir chasser des bêtes magiques, comme il l’avait fait dans la forêt.
Il pouvait parcourir le territoire en défiant les puissants.
Ou peut-être régler le compte de quelques fauteurs de troubles dans la baronnie.
Il finit par pousser un profond soupir.
« Je verrai bien une fois sur place, marmonna-t-il en s’étirant. »
Roderic ferma lentement les yeux.
Il ne pensait qu’aux bons petits plats bien assaisonnés et aux bains chauds qu’il pourrait prendre une fois rentré.
Le temps s’écoula tranquillement dans la calèche.
Bientôt, celle-ci ralentit nettement.
Roderic bâilla bruyamment et ouvrit les yeux.
Par la fenêtre, il vit peu à peu apparaître les murs familiers du manoir Whitemane.
« Me voilà de retour, dit-il avec un large sourire. »
À cet instant, sa calèche s’immobilisa complètement.
Quelques secondes plus tard, plusieurs petits coups résonnèrent contre la portière de bois.
« Jeune maître ? » lança une voix respectueuse depuis l’extérieur.
Roderic écarta lentement le rideau.
« Qu’y a-t-il ? » demanda-t-il en penchant légèrement la tête.
Le cocher, un homme simple d’une quarantaine d’années, se gratta l’arrière du crâne d’un air gêné.
« Toutes mes excuses, Jeune maître, mais une longue file s’est formée devant la porte principale. Plusieurs caravanes marchandes sont arrivées au manoir, apparemment. »
Roderic regarda derrière lui.
En effet, des dizaines de chariots s’alignaient le long de la route, tandis que des serviteurs et des ouvriers déchargeaient des caisses à la chaîne.
« Hum, et maintenant ? »
Le cocher esquissa un sourire désolé.
« J’ai bien peur que la calèche ne puisse pas avancer avant un bon moment… dit-il, sa voix s’éteignant peu à peu. Nous pouvons attendre ici ou… »
Roderic leva la main.
« Ce n’est pas grave, dit-il sans se troubler. Je descends ici et je finirai le trajet à pied. »
Le cocher s’inclina avec respect, puis ouvrit rapidement la portière et s’écarta.
Roderic se leva en grognant, étira les bras au-dessus de sa tête, puis prit une profonde inspiration.
Il sauta à terre et atterrit sur la belle route pavée, bordée d’innombrables boutiques et maisons médiévales modestes.
« Ça fait longtemps que je n’ai pas parcouru le territoire à pied, dit-il avec un large sourire. »
Sans compter les souvenirs dont il avait hérité, ce serait même la première fois.
Sans ajouter un mot, il rajusta les crochets dans son dos et se mit en route vers le manoir.
En avançant le long de la route, son regard dériva naturellement vers la longue file de chariots.
On déchargeait peu à peu des caisses remplies de fers à cheval, de clous, de selles, de rênes, d’outils et de toutes sortes d’autres fournitures.
Un peu plus loin, des forgerons et des palefreniers inspectaient aussitôt les marchandises, hochant parfois la tête d’un air satisfait.
« Hum, marmonna-t-il. Je crois avoir déjà vu cette caravane. »
Son regard glissa vers leurs bannières, où un lion doré était fièrement brodé sur un fond rouge sombre.
« Les Marchands du Lion d’Or, hein ? » marmonna-t-il en penchant la tête.
D’après ses souvenirs, c’était l’un des plus grands groupes marchands à visiter la région. Surtout, il vendait des tas d’articles dont ils avaient besoin.
« Quand même, une bannière au lion d’or ? » songea-t-il. « Ça me rappelle pas mal de choses de la Terre. »
Après un dernier coup d’œil à la caravane, Roderic eut un petit rire et reprit sa route vers le manoir.
Des ouvriers civils se hâtaient dans toutes les directions, se dirigeant droit vers les marchands pour les aider à décharger les caisses ou acheter ce dont ils avaient besoin.
Au milieu de toute cette agitation, plusieurs enfants couraient joyeusement dans les rues. Certains se faisaient gronder par leurs parents. D’autres s’éloignaient en vitesse avant que cela n’arrive.
« C’est plein de vie, songea-t-il avec un sourire. Une ville médiévale tout ce qu’il y a de plus ordinaire… c’est vraiment incroyable d’y vivre. »
Alors qu’il approchait des grilles de son manoir, un rire familier retentit bruyamment devant lui.
« Hahaha ! Je t’avais dit qu’il ne pourrait pas le soulever ! »
Roderic ralentit, les sourcils froncés.
« Cet enfoiré », pensa-t-il en jetant un coup d’œil à une boutique voisine.
Son regard se posa sur un petit groupe de badauds, qui entouraient un grand échalas familier et un gros lard au visage si laid que seule sa mère pouvait l’aimer.
Tous deux portaient de vraies épées à la ceinture et une armure de chevalier… du moins, les pièces qui leur allaient.
Ils se moquaient d’un homme décharné aux yeux enfoncés et aux joues creuses, qui peinait à soulever une petite caisse en bois remplie d’objets métalliques.
« Allez ! Allez ! cria le gros lard en riant comme un dément. Soulève-la, ou tu n’auras pas ton argent ! »
Le grand échalas s’accroupit et se mit à imiter l’homme.
« Allez, soulève-la ! Fais-le pour tes enfants ! » lança-t-il avant d’éclater de rire.
Et les civils qui les entouraient ? Ils se contentaient de regarder.
Certains esquissaient un sourire forcé. Les autres ne faisaient même pas semblant et observaient la scène avec horreur.
« Eh bien, dit Roderic en plissant les yeux. Si ce n’est pas Jabba le Hutt et Doofenshmirtz. »
Un sourire se dessina lentement sur son visage tandis qu’il ramassait une pierre par terre.
« Quelle belle occasion de me faire un peu de réputation… » ricana-t-il. « Et de prendre une revanche bien méritée, tant qu’à faire ! »