Roderic sortit du manoir en bâillant à s’en décrocher la mâchoire.
Le soleil se levait à peine à l’horizon, tandis qu’une brise froide lui fouettait le visage.
« Bon sang… » songea-t-il. « On dirait que la saison revient, hein. »
Il poussa un nouveau soupir et poursuivit sa route vers la cour.
Il ne tarda pas à entendre des voix et des hennissements.
En tournant au coin du bâtiment, Roderic aperçut quinze chevaliers, cinquante soldats et ses quatre fidèles.
Mais son attention se porta vite au-delà d’eux.
Plusieurs grands chariots se dressaient près des portes, remplis à ras bord de centaines de pièges à ours en métal et de chausse-trapes.
Le sourire de Roderic s’élargit aussitôt.
« Parfait, » songea-t-il en se frottant les mains. « Ça va être amusant. »
Son imagination s’emballait déjà.
Roderic avait l’impression qu’il allait enfin réaliser un de ses rêves d’enfant : devenir le lapin de Pâques !
Sauf que les gens ne seraient pas ravis en découvrant ses œufs de Pâques.
Il fut tiré de son amusement par le bruit de pas qui approchaient.
« Jeune maître ! »
Roderic tourna la tête.
Edmund s’avançait déjà vers lui, une plume et du papier à la main.
« Tout est prêt, annonça-t-il. Nous pouvons partir dès que vous en donnerez l’ordre ! »
Roderic hocha la tête, satisfait.
« Pas de problème ? » demanda-t-il.
« Rien d’important, répondit Edmund en secouant la tête. Les dernières provisions ont été chargées ce matin, et tous les chevaux sont prêts. »
Roderic acquiesça.
« Bon travail », dit-il en tapotant le dos de son serviteur.
Son regard parcourut de nouveau la cour.
Les soldats grimpaient dans les chariots vides, tandis que les chevaliers commençaient à enfourcher leurs montures.
Puis son regard s’arrêta soudain sur quelqu’un.
« Oh, allez, » songea-t-il en fronçant les sourcils. « Qu’est-ce que c’est que ça, maintenant ? »
Arthur se tenait près de l’avant du groupe, vêtu d’une armure de la tête aux pieds.
On avait même sorti son destrier de guerre.
« Non, » songea Roderic en secouant la tête. « Ça n’arrivera pas. »
Sans réfléchir davantage, il se dirigea vers son père.
Arthur ne tarda pas à remarquer son approche et se retourna.
« Bonjour », dit-il d’un ton enjoué.
Avant qu’il pût ajouter quoi que ce soit, Roderic prit la parole.
« Ouais, bonjour, répondit-il en le détaillant de la tête aux pieds. Pourquoi tu portes une armure ? »
Arthur fronça légèrement les sourcils.
« Parce que je viens avec toi », répondit-il lentement.
Un bref silence s’installa entre eux.
Roderic le fixa sans la moindre expression.
« Non, tu ne viens pas », finit-il par dire.
Le visage d’Arthur se durcit aussitôt.
« Roderic… »
« Tu dois rester ici, l’interrompit Roderic. Le baron Deres enverra quelqu’un négocier au sujet de Margaret. »
Arthur se tut.
En désignant le manoir derrière lui, Roderic poursuivit :
« Et puisque tu es toujours le baron, tu devras le recevoir et accepter l’accord. »
Arthur jeta un regard aux hommes rassemblés et son expression changea légèrement.
De toute évidence, l’idée ne lui plaisait pas beaucoup.
« Tu comptes tout gérer toi-même à Riverwood ? » demanda-t-il.
Roderic hocha une fois la tête.
« C’est le plan, oui, répondit-il avec désinvolture. Je vais aider à évacuer les habitants, puis piéger les lieux. »
Arthur le dévisagea encore un instant, puis finit par pousser un soupir.
Lui aussi savait parfaitement à quel point Margaret comptait dans le plan de Roderic.
« Très bien, dit-il en se frottant la nuque. Je resterai ici. »
Roderic esquissa un sourire.
Alors qu’il se détournait, la voix d’Arthur l’arrêta.
« Roderic, dit-il lentement. Ne prends pas de risques inutiles. »
Le sourire de Roderic s’étira peu à peu en un large rictus.
« Je vais essayer. »
Cette réponse ne rassura pas Arthur le moins du monde.
À cet instant, une idée sembla également traverser l’esprit de Roderic.
« Ah, oui, dit-il. Quoi qu’ils proposent pour Margaret, accepte. »
Arthur haussa un sourcil.
« Quel que soit le montant ? » demanda-t-il avec hésitation.
« Oui. » Roderic acquiesça. « Mais je doute qu’Aldric soit pingre quand il s’agit de sa sœur. »
Arthur hocha lentement la tête et leva les yeux vers son fils.
« Compris. »
Sur ces mots, Roderic se retourna enfin vers les hommes qui attendaient.
Sans plus réfléchir, il porta les mains à sa bouche.
« Très bien ! » cria-t-il. « En route ! »
En quelques instants, l’avant du groupe se mit en mouvement.
Roderic rejoignit rapidement son carrosse et s’installa cette fois à l’avant, tandis que ses fidèles l’entouraient à cheval.
…
Le voyage jusqu’au Village de Riverwood fut heureusement assez court.
Quelques heures plus tard, les premières maisons de bois apparurent au loin.
Mais, contrairement à la dernière fois que Roderic s’y était rendu, les champs alentour étaient presque déserts.
À la place, des dizaines de villageois s’étaient rassemblés près de chez eux.
Des chariots étaient dispersés dans tout le village, tandis que les familles y chargeaient tout ce qu’elles pouvaient emporter.
Meubles, sacs de grain, outils et tout ce qu’on jugeait précieux s’entassaient en piles.
L’atmosphère était naturellement sinistre.
Les enfants s’accrochaient à leurs parents, tandis qu’on menait le bétail vers les chariots qui attendaient.
Les rues du village semblaient étrangement silencieuses, malgré les centaines de personnes qui les parcouraient.
Personne ne voulait partir.
Mais tous comprenaient ce qui les attendait s’ils restaient.
Un fermier âgé se tenait près d’un chariot, les yeux fixés en silence sur sa maison.
Roderic devinait presque à quel point il rechignait à partir.
« On ne peut pas lui en vouloir, » songea-t-il. « Il a probablement vécu ici toute sa vie. »
Devoir abandonner tout ce pour quoi il avait travaillé, c’était comme recevoir un coup de poing dans le ventre.
Malheureusement, ils n’avaient tout simplement pas le choix.
Roderic soupira, puis se tourna vers Frederic.
« Envoie deux cavaliers en éclaireurs, ordonna-t-il. Je veux qu’ils surveillent au plus près les routes près du territoire Deres. »
Frederic hocha aussitôt la tête.
Il partit vers l’avant et transmit les ordres de Roderic.
Peu après, deux cavaliers se détachèrent du groupe principal.
Roderic plissa légèrement les yeux.
« On ne peut pas se laisser surprendre, » songea-t-il. « S’ils envoient leur armée plus tôt que prévu sans qu’on le sache… »
Alors que les carrosses ralentissaient jusqu’à s’arrêter, il secoua la tête.
Chassant ces pensées, Roderic sauta du carrosse.
« Très bien, tout le monde ! » cria-t-il. « Dispersez-vous et donnez un coup de main aux habitants. »
« Tout ce qu’on peut transporter va dans les chariots vides. La nourriture et le bétail sont prioritaires ! »
Les soldats se mirent aussitôt à l’œuvre.
Roderic les regarda se disperser dans le village, puis se tourna vers les chariots chargés de pièges.
Pour l’instant, ils resteraient intacts.
Inutile d’installer quoi que ce soit tant que des centaines de villageois circulaient encore dans les rues.
« Une chose à la fois, » songea-t-il. « Si tout se passe bien, on a encore largement le temps. »
Un léger sourire passa sur son visage tandis qu’il contemplait le paisible village autour de lui.
« Profitons de cette tranquillité tant qu’elle dure. »
Bientôt, tout cet endroit deviendrait un champ de bataille.
Peut-être même plus tôt qu’il ne l’avait prévu.