Chapitre 70
C’était le deuxième jour depuis la visite des deux géants.
Slurp
« Ouf… »
La vieille femme se renversa dans son fauteuil en sirotant son thé chaud.
Se préparer à graver les nouveaux venus, des guerriers du Sud, lui avait donné un sentiment de nostalgie.
À vrai dire, elle doutait que l’un d’eux vienne vraiment du Sud, mais elle se dit que ce n’était pas son problème.
Après tout, chacun avait ses propres circonstances.
N’en allait-il pas de même pour elle ?
« Maraki… »
Plus de dix ans s’étaient écoulés depuis qu’elle avait quitté le Sud avec son fils unique pour s’installer ici.
Son fils, un guerrier prometteur, s’était fait un nom comme mercenaire et avait réussi à se tailler une place dans la ville.
Mais un jour, dix ans plus tôt, il était parti comme d’habitude dans les montagnes du Nord et n’était jamais revenu…
Depuis, elle avait continué à vivre ici, seule.
« Je pensais que je finirais simplement mes jours ici, dans le calme. »
Bien qu’elle ne pût quitter Tarak à cause des liens qui l’y retenaient, elle estimait avoir assez vécu et n’avait plus la volonté de continuer.
De plus, comme elle vivait dans un quartier résidentiel isolé de la ville, elle n’avait croisé personne de son passé…
« Mamie ! On est là ! »
« Hahaha ! Vieille, on t’a apporté de la viande pour te redonner des forces ! Allez, mangeons et devenons forts ! »
Un vacarme animé lui parvint de l’extérieur.
La vieille femme gloussa et se leva pour aller ouvrir la porte.
Cette rencontre inattendue avec les jeunes guerriers ne lui déplaisait pas.
… Elle lui rappelait aussi son fils, qu’elle ne reverrait plus.
« Au diable la viande. Mes dents sont trop fragiles pour mâcher correctement. »
Elle grommela et se plaignit, mais un léger sourire se dessina sur ses lèvres.
***
Après un copieux festin de viande, les préparatifs du rituel de gravure commencèrent.
Ils avaient apporté de la viande tendre, en pensant à la dentition de la vieille femme, mais elle en mangea plus qu’ils ne l’avaient prévu.
« On dirait que la plupart des gens du Sud raffolent de viande… »
Quel que soit son âge, le sang du Sud ne semblait pas changer.
« Sss… Ça fait du bien de manger de la viande après tout ce temps. Elle est de très bonne qualité, en plus. Hé hé hé… »
« Hahah ! On l’a choisie spécialement, en espérant que la journée serait belle. »
« Ne t’inquiète pas, mon garçon. Vu ton dévouement, je vais m’en occuper comme il faut. »
Ils avaient préparé toutes sortes d’objets étranges, notamment des aiguilles taillées dans des os de monstres et un liquide mystérieux obtenu en mélangeant du sang d’ogre à des produits chimiques.
« Allonge-toi ici… Et toi, Turbava, mieux vaut que tu restes dehors, tu vas me déconcentrer. Si quelqu’un vient se faire soigner, dis-lui de revenir dans une demi-journée. »
« Ne vous en faites pas, mamie. Je m’en occupe et je les renvoie. »
Turbava hocha la tête pour la rassurer et sortit.
« Euh… Je ne sais pas si c’est bien d’effrayer les habitants et de les renvoyer comme ça. »
La vieille femme claqua doucement la langue et secoua la tête, puis reporta son regard sur Halli, allongé sur l’établi.
« Oh là là. Celui-là est imposant. Ça ne va pas être une mince affaire. »
La gravure exigeait d’inciser des endroits précis selon des proportions bien définies.
Plus le corps était grand, plus la surface à graver était vaste, ce qui nécessitait davantage de matériaux et compliquait le travail du shaman.
Bien sûr, les effets de la gravure en étaient renforcés, si bien que les guerriers avaient tendance à préférer augmenter leur taille.
« Franchement, c’est la première fois que je grave un Grand Guerrier qui n’a pas commencé comme simple guerrier. Tss, tss, tss… »
Les deux gravures se faisaient aux mêmes endroits.
La « Gravure du guerrier », dont le motif de flammes partait du cœur pour remonter jusqu’au cou, se trouvait compliquée davantage encore par l’ajout de la « Gravure du Grand Guerrier ».
« Bon, allons-y. Mords là-dedans. »
« Hein ? Pas besoin, vieille dame. Allez-y, c’est tout ! »
« Hé hé… Ça va faire très mal, tu sais ? Tu ne préfères pas mordre là-dedans, plutôt que de le regretter après ? »
« Hahaha ! Inutile de vous inquiéter. Pour un vrai guerrier, la douleur n’est rien ! »
Comme la douleur n’avait aucun sens pour lui, il refusa sans hésiter le morceau de bois que lui tendait la vieille femme.
Devant une telle réponse, elle n’insista pas et entama aussitôt la gravure.
« Ouf… »
Elle poussa un léger soupir. Une faible lueur se mit à tourner autour des gravures sur son visage.
C’était la « Gravure du shaman », qu’elle avait apprise auprès de son maître, lorsqu’elle était son apprentie.
L’aiguille en os qu’elle tenait plongea profondément dans le liquide rouge sombre, puis en ressortit.
Elle la dirigea ensuite vers le cœur de Halli…
« Hein ? »
L’aiguille resta à la surface du muscle de sa poitrine, sans parvenir à le pénétrer.
« Celui-là a la peau si dure que l’aiguille ne rentre pas ! »
« Hein ? »
La difficulté était inattendue.
Son corps, semblable à celui d’un monstre, résistait désormais aux attaques dépourvues d’un certain niveau d’énergie…
Comme Halli affichait un air déconcerté, la vieille femme claqua la langue et retroussa ses manches.
« Ça suffit ! Je vais m’en charger moi-même, alors reste tranquille. Euh… Sans la viande, je n’aurais peut-être pas trouvé la veine ! »
Les gravures de la vieille femme se mirent à luire plus intensément, et une énergie pâle enveloppa l’aiguille en os.
Plusieurs heures plus tard.
L’opération se déroula tranquillement, sans incident notable.
***
[L’individu a rempli les conditions et atteint l’éveil. Vous avez acquis la compétence « Gravure de combat de Calcos ».]
Au moment où la dernière piqûre de l’aiguille s’enfonça sous son menton, sa vitalité déferla dans tout son corps.
Halli comprit rapidement ce qui venait de se passer.
Une partie de l’énergie vitale jusque-là dormante dans ses muscles et ses os était aspirée par la gravure achevée, activant d’un coup toutes ses capacités physiques.
« Incroyable… C’est bien plus efficace qu’un renforcement à l’“énergie vitale”. »
S’il infusait en plus l’aura dans la gravure…
Halli ne pouvait pas se reposer tant qu’il n’avait pas mis ses idées en pratique. Il s’exécuta donc aussitôt.
Le motif de flammes élaboré de la « Gravure du Grand Guerrier », sur sa poitrine, prit peu à peu une teinte rouge et se mit à flamber comme s’il était réellement en feu.
Puis…
« Ouah ! »
Une légère brume s’éleva de tout son corps.
Lorsqu’il serra le poing, un craquement menaçant retentit.
« Avec ça, je pourrais sûrement abattre un ogre à mains nues, sans utiliser la “Mutation corporelle”, non ? »
Transporté de joie, Halli reprit vite son calme et se tourna vers la vieille femme.
Elle s’était effondrée sur place, à bout de souffle, sitôt l’opération terminée.
« Quel dur à cuire. Pas un seul cri de douleur ! Tu es devenu insensible, ou quoi ? »
« Vieille dame, ça va ? »
« J’ai simplement dépensé trop d’énergie et je suis épuisée. Ça fait plus de dix ans que je n’avais pas pratiqué de gravure ; c’était inévitable que je peine en m’y remettant aussi brusquement. »
La vieille femme avait le visage blême et couvert de sueur. Halli se sentit mal à l’aise.
Vu son âge, elle avait dû fournir beaucoup d’efforts pour transpercer son corps robuste.
« S’il reste encore tant de gravures à faire et qu’elle en est déjà là, ça risque de poser problème… »
Il était convaincu qu’il ne pouvait pas la laisser dans cet état.
Il faudrait lui servir trois repas par jour, à base de viande et d’aliments sains, et renforcer sa condition physique par une activité régulière et une bonne gestion du stress.
« Vieille dame… »
« Je dois me reposer, alors laisse-moi. À ce rythme, je vais finir par mourir. »
La vieille femme tituba jusqu’à son lit et s’y effondra.
Il devrait trouver un moment pour en parler plus tard.
Après avoir déposé le reste du paiement sur l’établi, il sortit et vit Turbava somnoler sur une chaise.
« Hé, Turaba ! »
« Euh… Hein ? Halli ? C’est terminé ? »
Turbava se frotta les yeux et se leva quand Halli l’appela, puis les écarquilla, stupéfait.
« Oh, oh ! C’est la Gravure du Grand Guerrier ! »
« Hahaha ! »
Le guerrier du Sud regarda Halli avec admiration et étonnement, sans cesser de s’émerveiller.
La gravure n’était pas le simple motif de flammes que portaient les guerriers, mais une flamme vibrante et vivante, qui partait de sa poitrine et remontait jusqu’à son cou, entièrement visible sur le haut de son corps nu.
« Ah ! Voilà pourquoi ! »
Halli comprit alors pourquoi les guerriers du Sud des générations précédentes tenaient tant à porter ce genre de tenue.
« Ce n’était pas seulement pour montrer leurs muscles, mais aussi leurs gravures ! »
Même si cela s’expliquait par des facteurs régionaux, écologiques et culturels, ce n’était pas ce qui préoccupait Halli pour l’instant.
Il avançait les épaules en arrière, la démarche assurée, et il semblait que l’admiration de son entourage était encore plus grande qu’avant.
« Turaba, si les effets de la gravure sont aussi bons, pourquoi seuls les guerriers du Sud l’utilisent-ils ? La technique n’a pas l’air si bien gardée. »
Si un shaman qui en connaissait les secrets pouvait quitter le Sud librement, il aurait tout le loisir de divulguer cette technique.
Pourtant, je n’avais jamais vu personne d’une autre région utiliser des gravures.
« Eh bien, c’est à cause des effets secondaires. Il y a toutes sortes de conditions qui compliquent les choses. Surtout, la gravure puise constamment dans ta vitalité. »
La force vitale commençait à s’épuiser dès que la gravure était appliquée.
Bien sûr, les effets de renforcement étaient plus puissants, mais chacun avait une capacité différente à les supporter.
« Les gens du Sud naissent avec une vitalité naturellement forte. Cette méthode nous convient bien. »
Les gens des autres régions préféraient concentrer leurs efforts sur l’entraînement de leur aura, pour renforcer leur corps au besoin : c’était plus efficace pour eux.
Autrement dit, les guerriers du Sud étaient relativement moins doués pour manier l’aura…
« Je vois. Enfin, en tant que fier Grand Guerrier du Sud, ça ne me concerne plus vraiment ! Wahahahah ! »
« Exactement ! Mon ami, un Grand Guerrier ! Grompf ! »
« Hahaha ! »
« Kéhéhé ! »
Le rire des deux hommes résonna dans la ruelle.
Bien sûr, personne ne protesta contre leur comportement.
***
« Ah ! Seigneur Heinrich ! Êtes-vous certain que vous pouvez déjà vous lever ? »
« Ahaha, une petite promenade ne me fera pas de mal. À vrai dire, j’aurais pu me lever plus tôt, mais mon prêtre guérisseur était très strict. »
« Tout de même… Ne vaudrait-il pas mieux rester prudent jusqu’à votre rétablissement complet ? »
Heinrich échangea quelques mots chaleureux avec la sainte, qui s’inquiétait pour lui.
Son état s’était considérablement amélioré et il était désormais autorisé à sortir de la salle de soins.
Par chance, c’était un jour important : le moment tombait à pic.
« La délégation du Royaume elfique part aujourd’hui. Vu nos relations passées, il est normal que je vienne lui faire mes adieux, n’est-ce pas ? »
Après bien des péripéties, la délégation elfique retournait enfin dans son pays.
Heinrich avait noué de nombreux liens avec son chef, Laphori ; il convenait donc qu’il vienne au moins le saluer une dernière fois.
Après ces adieux, ils auraient du mal à se revoir.
« C’est rare qu’un Haut Elfe dirige une délégation, pour commencer. »
Comme ils étaient les chefs de leur peuple, ils ne quittaient pas les abords de l’Arbre-Monde, sauf pour des occasions exceptionnelles comme celle-ci.
Tandis qu’ils conversaient devant le portail, la délégation elfique arriva, guidée par un prêtre.
Deux autres membres accompagnaient Laphori et la délégation.
Cecily, candidate au rang de Haut Elfe, et Harris, un elfe que Halli leur avait présenté.
« Seigneur Heinrich. J’ai appris que vous aviez été grièvement blessé ; êtes-vous vraiment en état d’être ici ? »
« Oh, je vous assure que tout va bien, seigneur Laphori. »
Les adieux entre l’Église et la délégation furent échangés de part et d’autre.
Comme ils étaient restés assez longtemps, beaucoup s’étaient liés d’amitié avec eux. Les adieux prirent donc un certain temps, mais le moment du départ finit par arriver.
Vroum
« Nous allons donc partir. Nous n’oublierons pas la gentillesse dont l’Ordre a fait preuve durant notre séjour. »
« Nous espérons que nos relations resteront aussi bonnes. Au revoir… »
Après les derniers adieux échangés entre saint Liesta et Laphori, la délégation elfique disparut dans le tourbillon bleu du portail.
Ils allaient désormais voyager plusieurs jours jusqu’à l’extrémité orientale du continent, d’où ils traverseraient la mer pour rejoindre le Continent d’Émail par leurs propres moyens. Avec Harris.
Mon cœur battait la chamade, comme celui d’un explorateur sur le point de découvrir un nouveau continent.