Chapitre 52
Le nouvel avatar que je pouvais invoquer reçut le nom d’« Hubert ».
Je m’étais torturé l’esprit et avais hésité sans fin avant de me décider.
Comme me limiter au son « Ha », comme la fois précédente, réduisait les possibilités, je décidai cette fois de rompre avec cette habitude et de les élargir en optant pour un « H ».
… Voilà le nom qui finit par s’imposer, après que je me fus inutilement creusé la tête pour une décision dont personne d’autre n’aurait rien eu à faire.
En réalité, l’important était la compétence que j’avais acquise.
La compétence initiale de Hubert était « Évaluation ».
Elle lui permettait de consulter les informations sur les objets. Une capacité impressionnante.
« On se croirait dans un vrai jeu. »
Cependant, peut-être parce qu’il ne la maîtrisait pas encore, les informations qu’il obtenait manquaient de précision.
Pour l’instant, il ne pouvait consulter que les données générales sur un objet.
« Après tout, je viens tout juste d’acquérir cette capacité. Elle a encore une belle marge de progression. »
La première mission de Hubert, futur marchand, consistait à préparer des objets pour que Halli les utilise pendant qu’il se battait dans la Forêt des Bêtes.
Il se rendit dans différentes villes, choisit des armes adaptées à Halli grâce à « Évaluation » et confia à un artisan du cuir la confection d’un casque à partir de la tête d’une bête.
<Hache à deux mains à double tranchant en acier noir>
-Hache à deux mains forgée par un artisan chevronné à partir d’un alliage d’acier noir, lourd et résistant. Solide et difficile à abîmer, elle est cependant très lourde et exige une force hors du commun pour être soulevée.
<Casque en tête de panthère noire>
-Casque confectionné par un artisan ordinaire à partir de la tête d’une panthère noire monstrueuse. L’accent ayant été mis sur l’apparence, mieux vaut ne pas en attendre une protection supérieure à celle qu’offre le matériau.
Hubert s’appliqua également à préparer la tenue que Halli porterait pour ses débuts officiels.
En y mettant généreusement mes goûts personnels.
Et voilà le résultat.
Il se tenait juste là, devant nous.
Au cœur de Tarak, dans le comté d’Aionia du Nord, au royaume de Tulc, situé à l’ouest du continent.
Des murmures s’élevèrent.
« Mon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ? »
« C’est un barbare du Sud ? Qu’est-ce qu’il fait dans l’Ouest ? »
« Maman, c’est quoi, ça ? »
« Chut, ne regarde pas ! Rentrons vite. »
Les passants ne quittaient pas Halli des yeux.
Il avait reçu le même genre de regards de la part des gardes à la porte de la ville.
« Hé hé, j’ai quand même fière allure. »
Les regards admiratifs pleuvaient sur Halli.
Son apparence avait de quoi attirer les yeux de tous ceux qui l’entouraient.
Il dépassait les deux mètres et ses yeux féroces évoquaient ceux d’une bête sauvage.
Une peau de cuir attachée à la tête d’une panthère noire lui couvrait les épaules et le dos comme une cape.
Un collier de dents de bêtes lui pendait au cou, et les muscles intimidants de son torse nu frémissaient.
Des motifs indéchiffrables, tracés à la teinture rouge, marquaient son visage et son corps, tandis que les manches d’une grande hache à double tranchant dépassaient de ses deux épaules, l’arme étant attachée dans son dos.
Pour armure, il n’avait que quelques pièces de cuir renforcées de plaques métalliques sur les points vitaux.
On aurait dit un guerrier barbare sorti d’un conte, une vision qu’on ne croisait plus de nos jours.
Héhéhé.
Il rit doucement, redressa les épaules et s’avança d’un pas assuré.
Subjugués par ses muscles impressionnants, les passants détournaient vite le regard et s’écartaient de son chemin.
En réalité, ses vêtements exubérants ne relevaient pas seulement de ses goûts personnels.
Il voulait devenir un héros dont l’influence s’étendrait à tout le continent.
Pour un héros, la renommée comptait autant que les capacités.
Un homme fort connu de quelques-uns, ou un autre connu de tous.
Inutile de préciser lequel des deux se rapprochait le plus d’un héros.
Marquer les esprits et faire forte impression était aussi essentiel pour Halli, qui aspirait à devenir un héros.
« Oui, c’est ça. Ce n’est pas seulement pour me faire plaisir. »
Grâce à cette justification, Halli, le robuste guerrier barbare, attira tous les regards tandis qu’il traversait la rue principale en direction de la Guilde des mercenaires.
***
Boum !
La porte de la guilde s’ouvrit à la volée, comme si elle allait se briser.
Tous les regards se tournèrent aussitôt vers l’entrée.
« Je voulais juste pousser doucement, mais j’ai oublié la force de Halli. »
Un peu gêné intérieurement, Halli n’en était pas moins un vrai homme et ne s’attardait pas sur de telles broutilles.
Il traversa le hall d’un pas assuré et se dirigea vers le comptoir.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
« Un barbare ? »
Peut-être parce que la ville était réputée pour son industrie mercenaire, l’intérieur de la guilde avait une atmosphère soignée et plutôt raffinée.
Des comptoirs semblables à ceux d’une banque occupaient la salle, et des gens faisaient la queue en attendant leur tour.
Rude, mais pas dépourvu de bonnes manières, Halli se plaça tranquillement au bout de la file la plus courte.
Comme il avait un peu de temps devant lui, il se dit qu’il pouvait tout aussi bien s’occuper l’esprit : le temps passerait plus vite.
« Hhhh… pfff… »
Son souffle rauque lui échappa malgré lui, faisant sursauter la personne devant lui.
« Hem, hem… Maintenant que j’y pense, j’ai une affaire urgente à régler… »
En marmonnant, la personne s’éloigna prudemment de la guilde, tout en jetant sans cesse des coups d’œil derrière elle.
« Ah, je n’ai pas mangé et j’ai faim. Je ferais mieux d’aller manger avant de revenir. »
« Incroyable, j’avais complètement oublié : j’avais un rendez-vous. »
Les personnes devant lui s’écartèrent l’une après l’autre, et la file raccourcit rapidement. Bientôt, ce fut au tour de Halli.
« Tss, tss, tss… Les gens, de nos jours, oublient si facilement. »
Il claqua doucement la langue en secouant la tête devant cette triste réalité.
Mais s’ils avaient des affaires urgentes à régler, qu’y pouvait-on ?
Pendant qu’il attendait, Halli relâcha la position de squat avec laquelle il avait tenu les deux manches des haches, puis se redressa.
« Avec une hache de chaque côté, le poids est bien réparti. Et comme les manches d’une hache à deux mains sont longues, c’est parfait. »
Malgré tout, ce poids suffisait à peine à le faire transpirer.
Il remit soigneusement les haches en place sur son épaule et s’approcha du comptoir.
« Que puis-je pour vous ? »
Devant cette masse de muscles de plus de deux mètres, l’employée l’interrogea avec prudence.
« Hahahaha ! Je suis évidemment venu chasser à la Forteresse d’Acier ! C’est bien pour ça que cette ville existe, non ? »
Son rire éclata, sonore et franc.
Voilà pourquoi Halli était venu spécialement à Tarak.
Il voulait chasser les divers monstres qui apparaissaient dans les montagnes au-delà de la Forteresse d’Acier, obtenir davantage d’informations génétiques et devenir plus fort.
En réalité, je ne connaissais pas grand-chose à la Fédération tribale du Sud ni aux tribus barbares. M’y rendre directement aurait donc été risqué.
Mieux valait me faire passer pour l’un des leurs là où aucun habitant du coin ne risquait de me reconnaître.
Une fois devenu plus fort et célèbre, une occasion se présenterait d’elle-même.
Les autres avatars étant eux aussi occupés, ils ne pouvaient plus aider Halli. Mais il avait déjà pris la bonne direction, et cela lui suffisait.
Et pour gagner en célébrité, mieux valait suivre les procédures officielles. Il s’était donc rendu exprès à Tarak afin de s’enregistrer comme mercenaire avant de partir dans les montagnes.
Halli avait deux projets en tête.
Soit devenir un barbare assez influent pour faire bouger la Fédération tribale du Sud, soit se faire un nom dans le monde des mercenaires et devenir le Roi des mercenaires.
Je peux devenir les deux.
En réalité, c’était son objectif.
Pahahaha !
Il n’était encore qu’un débutant, tout juste devenu mercenaire…
Et c’est ainsi que Halli, le guerrier barbare, devint mercenaire et prit la route de la chaîne de montagnes du Nord.
***
Heinrich montait tranquillement la garde, une fois de plus, au Grand Temple de Rosellia.
Comme prévu, sa dernière période de service s’était déroulée dans un calme absolu.
Quelles étaient les chances qu’une urgence survienne dans ce temple ?
Probablement proches de zéro à l’infini.
Tandis qu’il y réfléchissait, je répartissais l’énergie mentale dont je disposais entre mes autres avatars.
Hmm ?
Il percevait de l’agitation dans le temple, du côté du chemin menant aux quartiers des grands prêtres.
Il semblait qu’il se passait quelque chose au sein de l’Ordre.
Il était curieux, mais se dit que, si c’était une information qu’il devait connaître, il finirait bien par l’apprendre. Il allait donc laisser tomber quand…
« Oh ! Sir Heinrich, bonjour ! Il fait si beau aujourd’hui ! »
La sainte apparut dans le couloir intérieur.
Pour préciser, il tombait en réalité une pluie fine et régulière.
« Quand il pleut, les vers sortent. Ils sont si adorables quand ils se tortillent, vous ne trouvez pas ? »
Il ne comprenait pas vraiment ce qu’elle voulait dire, mais chacun ses goûts.
« Oui… Ces longs vers luisants qui se tortillent… très mignons. Oui. »
« Vous comprenez, sir Heinrich ! Vous voyez à quel point les vers sont adorables, comme ces petites créatures se tortillent avec tant de grâce ! »
« Hahaha… Mais, se passe-t-il quelque chose au sein de l’Ordre ? Vous avez l’air un peu excitée. »
Il changea vite de sujet avant que la conversation ne prenne une direction insupportable.
Si c’était une chose qu’Heinrich n’était pas censé savoir, la discussion s’arrêterait là, ce qui ne serait pas plus mal…
« Oh ! Nous venons de décider d’une collaboration avec une autre faction. »
Il semblait qu’il avait le droit d’être au courant.
Même si la sainte avait l’air un peu tête en l’air, elle devait certainement savoir garder pour elle les informations confidentielles.
… N’est-ce pas ?
« Le Royaume elfique, sur le Continent d’Émail, a accepté d’envoyer un Haut Elfe. Il pourrait nous aider à retrouver le descendant du Roi immortel. »
Le Continent d’Émail était petit, à peine un quart de la taille du Continent d’Ion, où ils se trouvaient.
La plupart de ses habitants appartenaient à des races non humaines.
En réalité, le Continent d’Émail ressemblait presque à une coalition de peuples non humains.
« Les Hauts Elfes occupent une position très élevée au sein du Royaume elfique, si je ne m’abuse… Vous voulez dire qu’ils traverseront la mer pour venir nous aider ? »
Le Continent d’Émail, où les elfes étaient majoritaires, n’avait jamais été envahi par le Roi immortel. De plus, les elfes formaient à Outerica une minorité qui vénérait l’Arbre-Monde. Leur participation n’en était que plus surprenante.
« Bien sûr, ils ont leurs propres intérêts dans cette collaboration. Le Royaume elfique n’apprécie peut-être pas les humains, mais il entretient de bonnes relations avec notre Ordre du Dieu suprême ! »
Les elfes qui vénéraient l’Arbre-Monde ne niaient pas l’existence du Dieu suprême. Reconnaître et respecter son existence était une chose ; choisir qui vénérer en était une autre.
L’Ordre du Dieu suprême ne rejetant pas les autres religions, les deux cultes se respectaient mutuellement et entretenaient des échanges réguliers.
« Mais est-ce que je peux être au courant ? On dirait que cette décision a été prise tout récemment. »
« L’annonce ne tardera pas, de toute façon. Nous devons nous préparer à accueillir l’émissaire du Royaume elfique. »
Heureusement, la sainte semblait avoir bien réfléchi à ce qu’elle pouvait lui révéler.
« Et quelqu’un de votre stature, sir Heinrich, doit être au courant ! C’est remarquable : moins d’un an après votre baptême, vous êtes déjà presque au niveau d’un évêque en matière de pouvoir sacré. Vous pourriez même atteindre le rang de sainte ! »
… Elle avait bien évalué ce qu’elle pouvait lui dire, pas vrai ?
D’après mon expérience, la sainte avait toujours témoigné une affection particulière à Heinrich.
On disait qu’elle se montrait chaleureuse envers ceux qui possédaient un puissant pouvoir sacré, mais son attitude envers lui différait nettement de celle qu’elle avait avec les autres.
« Ce n’est pas une mauvaise nouvelle pour moi. Si la sainte me l’a dit elle-même, personne ne peut me le reprocher. »
J’avais tout de même peur que cette naïve jeune femme ne se fasse duper par un méchant et ne révèle par inadvertance des informations importantes.
« Je vais devoir rester dans les parages pour m’assurer que ça n’arrive pas. »
Hors de question de laisser notre gentille sainte se faire exploiter !
« Ah ! Ma pause est terminée ! Je n’ai pas vu le temps passer en discutant avec vous, sir Heinrich. Je dois aller observer les vers ! À bientôt ! »
Sur ces adieux lancés sans attendre de réponse, la sainte disparut comme le vent.
« … Dire qu’elle utilise ses pouvoirs pour observer des vers. »
Je me rappelai avoir croisé la sainte un jour de pluie.
Heinrich avait beau tenir un parapluie, il était trempé, tandis que la sainte, assise dans un jardin à observer les vers, restait parfaitement sèche, comme si les gouttes de pluie ne pouvaient traverser une barrière invisible autour d’elle.
« Elle a même béni et soigné les vers grâce à son pouvoir sacré. »
La première fois que j’avais vu des vers bénis par une sainte, j’en étais resté stupéfait.
Même les fidèles n’avaient pas facilement accès à un tel luxe.
Inutile de continuer à réfléchir à son sujet.
Je soupirai doucement et changeai de sujet.
« Maintenant, ces Hauts Elfes du Royaume elfique… »
Leur venue était une inconnue.
Comme je ne savais rien de concret à leur sujet, je me demandais quel impact ils auraient.
« Pourvu qu’ils ne découvrent rien. »
J’avais échappé à la vigilance de la sainte, mais l’arrivée des Hauts Elfes, dont les capacités m’étaient inconnues, ajoutait une part d’imprévisible.
« … Je devrais peut-être renforcer les barrières. »
J’envisageai d’y mêler davantage de magie d’une autre dimension afin de rendre les protections plus solides.
***
Quelques jours plus tard.
Alors qu’il restait à Heinrich environ la moitié de son service auprès des Chevaliers gardiens glorieux, l’émissaire du Royaume elfique arriva aux portes du temple.