Chapitre 44
Une montagne, non loin d’une villa.
« Kuh… La barrière est plus puissante que je ne le pensais. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle m’épuise autant. »
En outre, il n’avait pas pu aller aussi loin qu’il l’avait espéré.
Ce devait être à cause de la barrière dressée par le Masque Hahoe.
« Ouf, son niveau est plus élevé que je ne le pensais. Mieux vaut quitter cet endroit au plus vite. »
Park Gwangcheon força ses jambes tremblantes à le porter.
Il était trop tôt pour utiliser de nouveau « Manipulation spatiale » ; il devait donc marcher aussi loin que possible.
Malgré tout, ça valait la peine d’améliorer deux fois ma compétence unique, même si ça m’a demandé un effort. Les compétences uniques sont puissantes, mais leur progression est tellement lente.
Les compétences gagnaient certes régulièrement en puissance à mesure que leur maîtrise augmentait, mais la Boutique du karma avait l’avantage de permettre une progression rapide.
C’était grâce à elle qu’il avait pu mettre en place une barrière indétectable, repérer leur infiltration et dissimuler sa présence ainsi que celle de ses subordonnés.
Il avait tout de même fini par fuir, mais l’effet amélioré de « Activation immédiate » lui avait été utile.
Le temps de récupération a aussi diminué. Dans quelques minutes, je pourrai m’en servir de nouveau. Cette fois, je pourrai aller plus loin, puisqu’il n’y a pas de barrière…
[Je vous ai trouvé.]
Soudain, derrière lui.
Une voix qui n’aurait pas dû résonner en ces lieux.
Elle ressemblait davantage à un écho dans une grotte qu’à une voix humaine.
Un cri qui semblait lacérer les forces mentales de quiconque l’entendait.
Le corps de Park Gwangcheon se raidit.
Comment ont-ils su ? Grâce aux résidus laissés dans la barrière ? Mais ça ne devrait leur donner qu’une direction approximative. Comment ont-ils pu localiser ma position avec autant de précision… Non, ce n’est pas important pour l’instant. Je dois gagner du temps. Dès que je pourrai utiliser « Manipulation spatiale »…
Bang—
[Vous semblez plongé dans vos pensées.]
Une main froide, gantée de noir, lui agrippa l’arrière du crâne.
Elle n’avait rien de la douceur d’une main humaine.
On aurait dit une main sculptée dans la glace.
[Au départ, je ne comptais pas vous tuer si facilement, mais je me suis dit que vous pourriez trouver un moyen de vous échapper. Alors j’ai décidé de faire comme d’habitude.]
« Ah… Non… »
Une énergie de Magie Noire s’insinua à l’arrière de son crâne.
Park Gwangcheon se tortilla pour résister, mais son corps tout entier était déjà entravé par des ombres noires.
« Cough ! Juste une minute… S’il me restait un peu de temps… Urgh… »
Son esprit s’embrumait et ses pensées se fragmentaient, comme si une pointe de métal lui transperçait le crâne.
[Héhéhé… Ne croyez pas que tout s’arrêtera à la mort. En ma présence, même la mort ne permet pas de s’échapper.]
***
La Magie Noire de Hans réduisit sans pitié son cerveau en bouillie et fouilla ses souvenirs.
Bien sûr, ce type était lui aussi sous l’emprise d’un sceau.
Peut-être parce que j’avais déjà procédé ainsi une fois.
Comme il s’agissait d’un haut responsable, le sceau était un peu plus compliqué, mais pas bien difficile à défaire.
Les souvenirs que je lus furent…
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Dans le cours ralenti du temps, je tombai sur quelque chose de tout à fait inattendu dans l’esprit de l’ennemi.
— Je ne pensais pas que vous parviendriez à franchir la sécurité et à vous enfoncer aussi loin.
[Oh ? Qui êtes-vous ?]
Une silhouette humaine qui brillait d’une lueur verte.
On distinguait seulement sa tête et ses membres, sans aucun trait de visage reconnaissable.
— Je m’en doutais un peu, mais vous voir dans cet état spirituel est vraiment remarquable. Une telle densité de Magie Noire… Masque Hahoe, vous êtes bien plus puissant que je ne le pensais.
À ces mots, je compris que j’avais moi aussi une apparence semblable.
À la différence de lui, j’étais une masse de ténèbres profondes et coagulées.
[Ainsi, vous vous cachiez dans la tête de cet imbécile et observiez tout. Vous devez donc être le cerveau du Conclave abyssal.]
— Inutile de le nier, maintenant.
C’était un être abject, qui se cachait en lieu sûr tout en implantant des sceaux dans l’esprit des autres pour les espionner.
— Masque Hahoe. Il est étonnant de voir à quel point vous êtes rationnel pour un utilisateur de Magie Noire. C’est dommage. Au fait, avez-vous songé à nous rejoindre ?
Il m’invitait à les rejoindre. Je ne m’y attendais pas.
Mais c’était une bonne occasion d’en apprendre davantage sur eux.
[Ha ! Faire confiance à un groupe d’inconnus ? Très bien, dites-moi : quel est votre objectif ?]
— La liberté des revenants. Créer un monde où nous serons aux commandes.
Ça sonne trop officiel. Est-ce qu’il le pense vraiment ?
Difficile de savoir s’il était sérieux.
À en juger par ce que je savais d’eux, ce n’était qu’un prétexte de façade pour attirer Hans, un revenant.
[Votre objectif me paraît bien ambitieux pour une organisation qui n’a gagné en importance que récemment.]
— Nous existons depuis bien plus longtemps. Nous nous battons depuis toujours pour la liberté.
Le mot « battre » m’irrita, je ne savais trop pourquoi.
Tout comme l’expression « depuis bien longtemps ».
[Vous voulez donc dire que vous commettez des actes terroristes depuis tout ce temps ?]
— Terrorisme… C’est une façon de voir les choses. Mais c’était nécessaire. Des sacrifices inévitables.
Je le savais.
Voilà les « sacrifices inévitables ».
Pour ces gens, sacrifier les autres au nom de leurs objectifs allait de soi.
Ils étaient clairement « mauvais » et cherchaient à justifier leurs actes terroristes : c’étaient mes « ennemis ».
Un souvenir inattendu remonta à la surface, et je maîtrisai rapidement l’émotion qui montait grâce au « Centre Mental ».
Peut-être parce que je n’étais pas habitué à cet état spirituel, une partie de mon émotion sembla m’échapper un instant.
Remarquant quelque chose d’anormal, il changea d’attitude.
— Faites le bon choix. Dans le monde mental, les capacités mentales comptent davantage que la puissance magique. Vous ne pouvez pas me vaincre ici.
[Oh ? Vous montrez votre vrai visage, maintenant. Et si j’acceptais ? Vous comptez aussi m’implanter un sceau dans la tête ?]
— Ce serait nécessaire. Si cela vous déplaît, libre à vous de résister. Les dégâts subis par l’esprit ici affectent aussi le corps physique. Ce serait une bonne occasion de me débarrasser d’un obstacle.
Il affichait une confiance absolue.
Si je suivais ses ordres sans broncher et restais docile, tant mieux pour moi ; mais si je résistais, il pouvait se débarrasser de moi quand bon lui semblait.
Il avait l’air parfaitement détendu.
— Faites votre choix. Et sachez que vous échapper ne sera pas facile. Même si vous avez la chance d’en sortir, vous subirez de graves dégâts et devrez faire de lourds sacrifices.
Dans le monde mental, le temps s’écoulait toujours lentement.
Seules quelques secondes s’étaient écoulées depuis que Hans avait saisi la tête du responsable du Conclave abyssal et commencé à y insuffler de la Magie Noire.
Autrement dit, il me restait largement le temps…
[Héh, héhéhéh— Dans le monde mental… Vous dites qu’on va s’affronter à coups de force mentale ?]
J’avais donc largement le temps de renverser la situation.
[Comment osez-vous… Me menacer, moi qui maîtrise la mort. C’est d’un ridicule !]
Dans ce domaine, j’étais un vétéran.
***
« Heinrich ? Heinrich ! Vous allez bien ? C’est étrange. Vous n’avez pourtant pas l’air blessé… »
Je repris lentement conscience.
Sans que je m’en rende compte, un prêtre âgé en habit sacerdotal examinait de près le visage de Heinrich.
« Oh ! Veuillez m’excuser, archiprêtre. J’étais simplement perdu dans mes pensées un instant… Ahaha ! »
« Ah, ces jeunes d’aujourd’hui… Où ont-ils la tête ? J’ai cru que vous étiez complètement dans la lune, les yeux grands ouverts. Je comprends, ces entraînements depuis l’aube ont dû être éprouvants. »
J’avais simplement dû me concentrer de toute urgence pendant un moment.
Mais comme je ne pouvais pas en parler aux autres, Heinrich s’empressa d’inventer une excuse.
« Ah, je repensais simplement au passé après avoir obtenu quelques résultats. Ça n’a pas été facile… »
« Vous exagérez ! Être capable d’utiliser des techniques sacrées aussi avancées en si peu de temps témoigne d’un talent prodigieux. Vous avez l’étoffe d’un grand prêtre combattant ! »
En effet, il venait tout juste d’assister aux fruits de son entraînement aux techniques sacrées, juste avant qu’il ne « décroche ».
[À force de vous entraîner, vous avez atteint l’éveil. Vous avez acquis la compétence « Technique sacrée d’Outerica ».]
La « Technique sacrée d’Outerica » était une technique de pouvoir sacré qu’il avait apprise peu après avoir reçu une bénédiction.
Il lui avait fallu un certain temps pour la maîtriser, car elle différait nettement des autres énergies auxquelles il était habitué.
« Merci, archiprêtre. Mais je deviendrai bientôt paladin. Je m’efforcerai d’employer les techniques sacrées que vous m’avez enseignées pour sauver encore plus de gens en tant que paladin ! »
« C’est vrai, j’avais oublié que vous alliez devenir paladin. Je ne m’inquiète pas pour vous ; vous progressez chaque jour. C’est tout à fait remarquable. »
Bien sûr, « un certain temps » n’était qu’une façon de parler, relative à mes propres critères.
La synergie entre les ajustements accordés aux éveillés dans cet autre monde et la croissance accélérée du corps cloné de mon « Avatar » lui permettait de progresser à une vitesse qui stupéfiait les habitants de ce monde.
Après avoir salué l’archiprêtre qui lui avait enseigné les techniques sacrées, Heinrich sortit de la salle d’entraînement et leva les yeux vers le soleil levant.
J’ai enfin atteint mon premier objectif !
Oui, bientôt, Heinrich serait officiellement nommé paladin, lui qui en nourrissait l’ambition depuis longtemps.
La veille au soir, il avait signalé l’acquisition de « Bénédiction : Endurance » et satisfait aux critères requis pour devenir paladin. Sa nomination avait été aussitôt approuvée.
C’était un exploit remarquable pour Heinrich, qui n’avait rejoint l’Ordre sacré que six mois plus tôt.
Naturellement, il était inouï de devenir paladin en seulement six mois.
Le cas de Heinrich était tout à fait exceptionnel.
Il ne devait pas son succès à son seul talent ; le moment était aussi incroyablement bien choisi.
La nature même de l’Ordre sacré, où l’on pouvait gravir rapidement les échelons à condition de posséder assez de pouvoir sacré et de talent, y était aussi pour quelque chose.
Tout se passe bien de ce côté, et l’autre affaire s’est aussi réglée sans problème… Pfft, mais qu’est-ce que ce type racontait, tout à l’heure ?
Que même si je parvenais à m’en sortir par chance, je serais grièvement blessé et devrais faire de lourds sacrifices ?
Heinrich ricana tout bas et se dirigea vers le terrain d’entraînement pour transpirer un peu avant le repas.
« Hein… Par chance, moi ? »
Il s’en alla avec un sourire énigmatique, sans s’adresser à personne en particulier.
***
Dans une pièce luxueuse, aux décorations rouges et dorées d’une opulence tapageuse.
« Cough… Cough— Kh ! »
Patatras !
Un homme d’une trentaine d’années, assis sur une chaise, cracha soudain du sang et s’effondra au sol.
« Bon sang… ! »
« Législateur ! Vous allez bien ?! »
Ses gardes, jusque-là dissimulés, surgirent pour sécuriser les lieux, mais leurs efforts étaient vains : l’attaque n’était pas venue de l’extérieur.
C’est absurde… ! Vaincu ? Moi ? Dans un combat au sein du monde mental ?
L’affrontement avec le Masque Hahoe avait eu lieu dans le monde mental.
Un champ de bataille familier et un combat comme il en avait déjà connu.
À ceci près que l’adversaire lui était inconnu.
« Ugh— ! »
Des morceaux de ses entrailles jaillirent avec le sang.
Et ce n’était pas tout : quelque chose de pâle et sanglant suintait aussi de son œil gauche.
Crash !
« Législateur ! »
« Vite ! Préparez les soins, immédiatement ! »
La porte de la chambre d’amis s’ouvrit à la volée tandis que des subordonnés et des guérisseurs s’y précipitaient en toute hâte.
…Cough, mais ça ne servira probablement à rien.
Ce n’était pas une blessure physique.
C’était le contrecoup des dégâts subis par son corps spirituel.
Mais c’était toujours mieux que rien ; il s’abandonna donc aux soins de ses subordonnés et ferma les yeux.
Le sang continuait de couler de sa bouche, mais les soins empêchèrent son état d’empirer.
[Héhéhé… Je t’ai eu… !]
En fermant les yeux, il revit la dernière scène du monde mental.
Le moment où la silhouette noire, semblable à un abîme condensé, avait tendu la main vers lui en poussant un rire grotesque.
« Ugh… »
Sans sa compétence unique, « Projection mentale », la situation aurait été bien pire au tout dernier moment.
…Même après avoir utilisé cette compétence et perdu le combat, sa confiance avait touché le fond.
Pourquoi ai-je perdu ? Ce n’est pas qu’une question de force mentale. Une différence de compétences ? Il est peu probable que mes compétences mentales soient insuffisantes. C’est quelque chose de plus fondamental…
Au début, le combat avait été relativement équilibré.
Il aiguisait son esprit pour trancher son adversaire, tandis qu’ils érigeaient des barrières pour bloquer leurs attaques respectives.
Mais, à un moment, les réactions de l’adversaire changèrent.
Ses attaques fendaient le brouillard sans lui faire le moindre mal, tandis que celles de l’autre étaient mortelles, chargées de toute la folie et de toute la malveillance du monde.
Elles étaient si puissantes qu’elles avaient brisé la barrière mentale qu’il croyait impénétrable.
La forme qu’avait alors prise son adversaire n’avait rien de normal.
Un amas d’émotions négatives : peur, désespoir, chagrin, douleur, colère, mort.
Il avait eu l’impression de combattre un monstre, et non un être humain.
Je n’ai pas senti cette folie pendant notre conversation. Comment a-t-il pu dissimuler une telle démence ? Ou bien, au début…
Un être humain pouvait-il seulement renfermer autant de mal ?
Le Masque Hahoe était-il vraiment humain ?
Sa forme ressemblait davantage à celle d’un mort-vivant de haut rang… Non, c’est impossible.
Dans l’autre monde, si un éveillé devenait un mort-vivant, il était considéré comme mort et ne pouvait plus retourner sur Terre grâce à la Boutique du karma.
Même s’il semblait encore conscient, il ne s’agissait que d’un vestige dense et déformé de la personne qu’il avait été.
S’il s’agissait d’un mort-vivant de ce monde, il ne pouvait échapper aux lois de la Terre, et créer un mort-vivant de si haut rang sur Terre était presque impossible.
Mais, lorsque je l’ai rencontré pour la première fois sous forme spirituelle, il était bel et bien humain. Il possédait une quantité phénoménale de Magie Noire, mais ça, j’en suis certain.
Bien sûr, sa forme avait considérablement changé pendant le combat.
Pourtant, on y distinguait encore des traces d’humanité.
À certains égards, il lui ressemblait un peu.
Mais la folie et l’écart entre eux étaient bien plus grands.
…Un démon était-il scellé en lui ?
Et avait-il brisé le sceau en situation de crise…
Pour l’instant, c’est l’hypothèse la plus plausible. Dans ce cas, il ne s’en est pas sorti indemne non plus. Pour sceller de nouveau une telle entité, il faut payer un lourd tribut.
L’idée qu’il ne s’agissait pas d’une défaite à sens unique le réconforta quelque peu.
Il soupira et entrouvrit un œil.
« Législateur ! Vous allez bien ?! »
Le premier garde à avoir remarqué son malaise l’interrogea avec inquiétude.
D’autres subordonnés tentaient encore de le soigner.
Ses entrailles étaient en lambeaux, son œil gauche était définitivement abîmé et il ne sentait plus ses deux jambes.
Une partie de son âme avait été arrachée et son circuit magique avait subi des dégâts critiques. Il était pratiquement un mort-vivant.
Mais il lui restait des affaires à régler, et il devait faire vite.
« Transmettez un ordre urgent à la branche de Séoul. Cessez immédiatement toutes les opérations, détruisez les informations et cachez-vous. Pour l’Alliance du Sang, ne récupérez qu’Alpha ; coupez les liens secondaires et effacez nos traces. »
Il s’interrompit pour reprendre son souffle, puis poursuivit : « Transmettez une directive de première classe à toutes les branches de Corée. Fermez les bases actuelles et effacez toutes les traces. Établissez de nouvelles bases à votre discrétion et faites-en rapport plus tard. Cessez toute activité jusqu’à nouvel ordre… Cough ! »
À force de parler, il cracha de nouveau du sang.
« Législateur ! Vous devez vous reposer, maintenant ! »
Les guérisseurs crièrent, mais il serra les dents et délivra son dernier message.
« Et dites au chef qu’il y a un monstre en Corée. …Je vais avoir besoin d’au moins quelques années de convalescence. »
Après ces mots murmurés, il relâcha l’emprise qu’il exerçait sur sa conscience et laissa retomber la tête.
Un garde s’empressa de partir transmettre ses ordres, tandis que les autres, après avoir terminé les soins d’urgence, commencèrent à le transporter vers un endroit plus sûr.
Avec la chute du Législateur, qui supervisait les opérations en Corée, celles du Conclave abyssal furent brutalement interrompues.