Chapitre 403
< Ken Miyamoto (1) >
L’énergie de tout son corps afflua vers ses deux yeux.
Dans le même temps, tous ses sens se concentrèrent sur ses globes oculaires.
Les muscles autour de ses yeux tressaillirent et ses nerfs se tendirent.
« C’est ça. Voilà… »
Les yeux orange de Hella se posèrent sur l’ennemi qui lui faisait face.
Le dragon démoniaque la foudroya du regard, intensifia son énergie et se prépara à attaquer.
Une attaque parfaite — même un dragon démoniaque déversait une puissance magique capable de balayer toute la zone d’un seul coup.
L’image de deux mondes se superposant en un seul.
[Je suis le duc-démon dragon, le plus puissant du Monde démoniaque, et je deviendrai bientôt le Roi démon ! Tu crois vraiment que je vais m’effondrer comme ça ?]
Ses blessures internes n’étaient sans doute pas négligeables, mais il avait visiblement mis beaucoup d’efforts dans cette attaque, soigneusement préparée et presque impossible à esquiver.
Pourtant, quand on connaissait déjà parfaitement l’issue, c’était comme consulter la feuille de réponses à l’avance.
Kiiiiing—
Ses yeux virèrent au bleu.
Aussitôt, le temps se figea dans une zone donnée et tout ce qui s’y trouvait s’immobilisa.
Tout, du mouvement de l’air et des éléments au flux de puissance magique qui arrivait, chargé d’une énergie destructrice.
Hella s’extirpa calmement de l’interstice et tira doucement la langue.
« C’est donc ça, toute sa puissance ? Et je viens à peine d’acquérir cette capacité. Si seulement je pouvais encore améliorer ma maîtrise… »
Peut-être pourrait-elle vraiment arrêter le temps du dragon démoniaque.
La transcendance était un état accordé à ceux qui dépassaient les limites de leur existence et établissaient leur propre domaine.
Elle prouvait qu’on pouvait imposer ses propres lois au monde sans se laisser facilement influencer par des interférences extérieures.
Et ce duc-démon dragon ne se tenait-il pas au bord de la transcendance, en quête du statut de demi-dieu ?
Naturellement, sa résistance aux mystères hostiles devait être considérable.
« L’effet de la magie de mort instantanée que nous avons utilisée l’un contre l’autre a lui aussi été réduit de moitié. »
En vérité, à ce stade, c’était gênant de parler de « mort instantanée », mais on n’y pouvait rien.
Non seulement le dragon démoniaque et Hella étaient tous deux de haut rang et dotés d’une vitalité proche de l’immortalité, mais ils ne pouvaient utiliser que l’Œil démoniaque et leur maîtrise de celui-ci était loin d’être parfaite.
« Même si je viens tout juste de l’apprendre en lui volant son pouvoir… S’il est au même niveau que moi, c’est sans doute qu’il n’a pas réussi à le maîtriser pleinement. »
Hella, qui avait utilisé de ses propres mains le pouvoir des « Yeux magiques aux sept couleurs », le savait.
En réalité, cette capacité ne se limitait pas au niveau auquel elle ou le dragon démoniaque l’avaient employée.
L’œil magique de la prévoyance pouvait prédire le véritable « avenir », et pas seulement quelques secondes à l’avance ; l’œil magique de l’immobilité pouvait figer le temps dans toute une zone.
Il en allait de même pour les autres pouvoirs, y compris l’Œil démoniaque de l’Extinction.
« C’est sans doute une limite imposée parce qu’ils se sont contentés de voler leurs pouvoirs, sans être les propriétaires d’origine, les membres de la tribu Ma’an. Une fois le pouvoir dérobé, il était impossible de le faire progresser davantage. »
Mais la situation était différente pour elle, dont la moitié du corps était parcourue par le sang des Yeux démoniaques.
Elle avait entendu parler des Yeux démoniaques par Liliana, la marraine des Marcheurs de rêves.
À cause du duc-démon dragon, leur peuple avait été réduit à un point tel qu’il était difficile d’en trouver un seul survivant. Pourtant, les Yeux démoniaques avaient jadis été une race puissante, reconnue par tous, même dans ce Monde démoniaque.
Ils naissaient avec un œil magique unique, qu’ils perfectionnaient toute leur vie en s’efforçant de dépasser les limites qui leur étaient imposées.
Tout comme l’« Œil magique de domination » hérité par Hella, qui exerçait son contrôle sur le monde lui-même, et non sur des êtres vivants précis.
« Il y a une différence évidente avec les autres yeux magiques. Grâce au globe oculaire du diable qui lui sert de support, il a dû hériter d’une certaine maîtrise. »
En revanche, pour les autres pouvoirs qu’elle avait obtenus par la ruse, elle devait repartir de zéro.
Quand on savait que les Yeux démoniaques, qui n’en possédaient qu’un seul, passaient toute leur vie à le perfectionner, pouvoir utiliser sept capacités grâce aux « Yeux démoniaques aux sept couleurs » n’était pas forcément une bonne chose.
Faute de pouvoir concentrer ses ressources, elle risquait de garder toutes ses capacités à un niveau médiocre.
« Mon sang s’enflamme ! Après tout, s’affronter à coups de regards est essentiel dans un combat de capacités ! Et j’en ai sept… ! »
Bien sûr, ces inquiétudes ne valaient que dans les cas ordinaires.
Hella n’avait rien à voir avec ça.
Pour elle, qui progressait bien plus vite que les autres grâce à toutes sortes de bonus de croissance, plus elle avait de capacités, mieux c’était.
Surtout qu’elle possédait aussi l’『Élixir de croissance (7 jours) (200 000)』, certes coûteux, mais qui en valait largement le prix !
Et si l’on songeait au potentiel que son corps recelait en tant que « seigneur démon »…
[Grrr— ! Ne te moque pas de moi ! Combien de temps crois-tu pouvoir utiliser ce pouvoir ?]
Comme s’il avait lu dans son esprit exalté, le dragon démoniaque rugit avec fureur.
Il n’avait pas tort.
Malgré son immense puissance magique, la dépense d’énergie était écrasante, et les ressources mentales mobilisées à chaque activation ne pouvaient être négligées.
« Chaque capacité renferme son propre mystère, peut-être ? Elle est incompatible avec les autres pouvoirs, y compris la magie. »
Le duc-démon dragon, qui avait obtenu le pouvoir des Yeux démoniaques, ne l’utilisait pas pleinement pour une bonne raison.
Lui qui possédait déjà de puissantes capacités sans les Yeux magiques ne pouvait rien faire de plus de ce pouvoir, qui ne pouvait pas progresser : il ne lui servait que de soutien.
« Eh bien, il faut essayer pour le savoir, non ? Et surtout, contrairement à toi, je suis une héritière légitime. Je comprends pourquoi tu crois que je suis incapable de le faire, puisque toi-même tu n’y arrives pas… Hmm, c’est un peu moche, comme raisonnement ? »
[… Sale insolent ! Meurs !]
Le duc-démon dragon Crushire entra dans une rage folle, incapable de répondre à ces paroles moqueuses.
Le sourire de Hella s’élargit tandis qu’elle lui tenait tête.
[…… !]
Puis, à un moment donné,
le dragon démoniaque s’immobilisa brusquement.
Comme s’il venait de se retrouver dans une situation totalement imprévue, son visage féroce laissa paraître un trouble manifeste.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as oublié quelque chose ? »
Hella le taquina légèrement, mais il ne répondit pas.
On aurait dit qu’il venait d’apprendre une véritable urgence ; son incapacité à se concentrer sur le combat était évidente.
À mesure que la situation s’éternisait, le sourire de Hella s’accentuait.
« Ou alors… il y a un voleur chez toi ? »
Elle lança ces mots lourds de sous-entendus avec un mépris sans détour.
Aussitôt, les six yeux grands ouverts du dragon démoniaque la foudroyèrent.
[… Toi !]
« Quoi qu’il en soit, ce serait décevant que tu ne sois pas concentré et que tu penses à autre chose, non ? Tu as beau être duc, tu manques vraiment de savoir-vivre avec les dames. »
[Qu’as-tu donc fait, bâtarde ?!]
Comme s’il était pressé, il laissa brûler sauvagement plus de puissance magique qu’il n’en avait jamais libéré.
Hella ne se laissa pas prendre à cette ruse grossière.
« Allons, allons. »
Kiiiiing—
Ses deux yeux prirent des couleurs différentes.
L’un orange, couleur de la sagesse ; l’autre blanc, couleur de l’extinction.
Au même instant, tous les moyens d’évasion que le dragon démoniaque avait préparés en secret furent réduits à néant.
[……]
« Où comptes-tu aller ? Tu as fait tant d’efforts pour venir jusqu’ici, alors pourquoi ne pas rester encore un peu avec moi ? »
Elle n’avait aucune intention de se séparer de cet excellent matériel pédagogique.
Après tout, ses propres yeux magiques progressaient eux aussi à toute vitesse tandis qu’elle affrontait quelqu’un qui possédait les mêmes.
Et en plus de ça…
« On va s’amuser ensemble ? »
C’était notre objectif depuis le début.
[… Sale bâtarde vulgaire ! Tu sèmes le chaos ! Je ne te laisserai jamais tranquille !]
Le duc-démon dragon cracha sa colère, comme s’il avait fini par accepter qu’il ne pourrait pas s’échapper de ce piège.
Ses lèvres rouges s’étirèrent en un sourire radieux tandis qu’elle le regardait.
À voir comme elle se réjouissait du malheur des autres, on aurait dit un diable jusqu’au bout des griffes.
***
Au moment où Hella et le duc-démon dragon en étaient à leur affrontement le plus intense,
« Alors, on s’y met. »
Ken Miyamoto se détendit lentement et se dirigea vers sa destination.
Le duc-démon dragon ayant quitté son repaire, c’était le moment idéal pour passer à l’action ; inutile d’hésiter davantage.
« Bien sûr, tous les problèmes ne sont pas encore réglés… »
Sodian était un démon de rang marquis qui ne se rendait pas sur le champ de bataille et gardait cette ultime retraite.
Ken, qui n’était qu’un comte, n’avait pas la moindre chance contre lui.
Même une attaque surprise ne lui infligerait pas de gros dégâts ; elle risquait au contraire de tourner à l’avantage de l’ennemi.
« Mais avec ce type, je devrais pouvoir m’en sortir d’une manière ou d’une autre. »
Il jeta un coup d’œil au chien à trois têtes, de la taille d’un grand chien, qui le suivait.
Il avait découvert peu après l’avoir adopté la nature extraordinaire de cette créature : Davidson.
« Comme Hella me l’avait envoyé, je m’attendais à ce qu’il soit particulier, mais je ne pensais pas qu’il le serait à ce point. »
Le jour de la vente.
Ken avait ramené chez lui la cage contenant le chien à trois têtes. À peine entré dans un endroit à l’abri des regards indiscrets, il s’était retrouvé face à une scène absurde.
« Quoi ? Comment il a fait pour sortir ? »
Le chien à trois têtes avait tranquillement ouvert sa cage et en était sorti sans même l’ouvrir lui-même.
La bête se promena dans la maison comme si elle était chez elle, puis se rendit tout naturellement dans la réserve et se mit à dévorer la viande à sa guise.
« Hé, toi ! Arrête ça ! »
Ken, qui contemplait Davidson, interdit, l’arrêta et le fit sortir.
En vérité, la viande était destinée au bien-être des cadres et il n’avait aucune intention d’y toucher. Mais il savait que s’il ne lui apprenait pas les règles dès le départ, il aurait encore plus de mal par la suite.
Avant d’être envoyé à Outerica, il faisait partie de ces gens sur Terre qui aimaient tant les animaux qu’ils avaient même un animal de compagnie.
« Même si c’est un Cerbère, quand il est petit, ce n’est qu’un chien au tempérament féroce. … Bon, j’ai entendu dire que son caractère était cent fois pire que celui des trois grands chiens des enfers réunis. »
Ce n’était pas un simple animal, mais un monstre célèbre du Monde démoniaque.
Impossible de le dresser avec des méthodes ordinaires.
« Hé hé, même si ça ne se voit pas, j’ai élevé des beagles pendant plus de cinq ans ! »
Mais quel que soit le monstre, il n’en restait pas moins un canidé.
Quand on élevait un chien, l’essentiel était d’établir d’emblée une hiérarchie claire.
Certes, ce monstre n’avait rien à voir avec un chien ordinaire, mais il fallait lui faire comprendre qui était le plus fort.
« Hé ho ! Je t’ai dit d’arrêter ! »
Fort de son expérience, Ken s’interposa avec détermination.
Gronch— croc— croc—
« Ka-heng~ Grrr~ »
« Kkakakat ! »
… Il perdit lamentablement la bataille pour la dominance.
Contre une bête qui ne lui arrivait qu’à la taille.
« Ouh ! Mais qu’est-ce que… »
Affalé par terre, il se débattit pour relever la tête et regarder le vainqueur.
Peut-être parce qu’il avait le nez au sol ?
Davidson continua de manger tranquillement, comme si ce léger exercice lui avait ouvert l’appétit. L’étiquette « Davidson » accrochée à son poitrail attira alors son regard.
« … Oui, j’ai perdu. »
Il finit par reconnaître sa défaite et baissa la tête.
Après tout, un monstre pareil avait forcément été envoyé par Hella elle-même.
Ce ne fut qu’alors qu’il comprit pleinement les paroles de Frances.
« À ce niveau, il devrait pouvoir s’occuper sans peine d’un démon de rang marquis. Il va forcément m’aider à faire avancer les choses. »
Il était naturel de traiter l’autre en fonction de ses capacités, une fois qu’on les avait constatées.
Un chien à trois têtes aussi puissant qu’un marquis !
À ce niveau, il n’avait plus d’un bébé que l’apparence ; et maintenant que le duc Goeran était mort, n’était-il pas le Cerbère le plus puissant qui soit ?
« Ne nous attardons pas sur des détails. Pour l’instant, je dois me concentrer sur l’accomplissement de mon objectif. »
Bien sûr, il avait un peu mal à son orgueil : il avait été complètement déclassé et Davidson lui avait même pris son lit.
Tout en allant chercher de quoi nourrir la bête, qui avait englouti toute la viande en un instant, il laissa échapper un soupir de regret. Une étrange image se forma malgré lui dans son esprit !
« Mais cette vie-là s’arrête aujourd’hui. »
Enfin, le jour du départ arriva.
Ken se dirigea vers la salle rituelle souterraine, Davidson à ses trousses… non.
Il s’y rendit avec son supérieur, qui marchait avec arrogance et le précédait.
« Fuheung ! C’est Ken. Mais derrière toi… Hein ? Ce ne serait pas un Cerbère ? »
« Si. Je l’ai reçu en cadeau d’un type venu me voir il y a quelque temps pour rembourser une dette. Il y a un problème ? »
« Pff… Seul vous êtes autorisé à entrer. Celui qui vous suit ne peut pas passer. »
Le grand gardien qui surveillait le passage menant à la destination — un démon de rang vicomte à l’allure de minotaure — renifla encore.
Très intelligent, il possédait aussi une grande persévérance et sa force au combat n’était guère inférieure à celle d’un démon de rang supérieur. On l’affectait donc à ce genre de tâches.
« Son apparence n’est-elle pas un peu étrange ? J’ai déjà vu des Cerbères plusieurs fois, mais celui-là… comment dire… »
« C’est justement ce qui le rend intéressant. On sait bien que plus une chose est rare, plus elle a de la valeur. »
« Snif ! C’est vrai. »
« Et il ne vient pas de la race démoniaque. Je l’ai apporté comme cadeau pour Sodian. »
« Fuheung ! Un cadeau ? Si c’est un cadeau… Mais il est vivant ? »
« Au pire, il pourra servir de sacrifice. Vous savez bien qu’un sacrifice vivant est plus efficace qu’un mort. Il a dû y en avoir plus d’un, des sacrifices vivants, jusqu’ici, non ? »
« … En effet, s’il s’agit d’un sacrifice, sa survie ne pose pas de problème. »
Le gigantesque gardien hocha lentement la tête et lui ouvrit le passage.
Il ne l’avait retenu que pour la forme ; de toute façon, ce n’était qu’un bébé Cerbère et il ne causerait pas de gros problèmes.
S’il ne faisait même pas ses besoins correctement, on l’abattrait aussitôt pour en faire un sacrifice.
« Bien, la première étape s’est déroulée sans encombre. »
Ken et Davidson pénétrèrent donc sans difficulté dans la salle rituelle.
Plusieurs dispositifs de sécurité jalonnaient le passage, mais ils n’étaient pas de taille à arrêter Ken, qui avait déjà reçu une autorisation officielle et s’était rendu plusieurs fois dans ces lieux.
« … Question. Que faites-vous ici, Ken ? Et la chose derrière vous… c’est un Cerbère mutant ? »
« Ah, Sodian. »
Et enfin, ils rencontrèrent Sodian, le démon de rang marquis.
Celui-ci, qui s’exprimait toujours de façon étrange, les observa d’un air impassible.
Ken déglutit discrètement.
Tous les préparatifs étaient déjà terminés.
Il avait mené une enquête sur place, organisé une opération interne, prévu une voie de sortie pour une fois le travail accompli et transmis des informations d’urgence au cas où les choses tourneraient mal.
« Ouf, merci, Davidson. »
Mais avant tout cela, le plus important était de vaincre le démon qui se tenait devant lui.
Sans remplir cette condition essentielle, le reste de l’opération échouerait avant même d’avoir commencé.
« Je me suis dit que Sodian apprécierait. Ha ha, je comptais vous demander de veiller sur moi à l’avenir… »
« Vérification. Pour une raison aussi insignifiante… »
Et Davidson.
Dans ce genre de mission, il ne décevait jamais ses clients.
Un instant, le regard de Sodian revint vers Ken.
Les trois têtes qui clignaient des yeux d’un air innocent se mirent soudain à grandir…
« … ?! »
Kwagwagwagwang !
En un instant, tout l’espace intérieur fut balayé.