Chapitre 388
〈 Succube (1) 〉
Le Monde démoniaque, une sous-dimension d’Outerica, n’était pas très vaste.
En prenant toute sa superficie en compte, il avait tout au plus la taille du continent d’Ion.
De plus, il n’y avait même pas de mer.
Partout rôdaient d’innombrables monstres, comme des bêtes sauvages, ainsi que des plantes qui avaient évolué jusqu’à se rapprocher des monstres et chassaient activement leurs proies.
Dans un tel monde aride, il était naturel que les démons qui y vivaient gagnent en puissance au combat.
« Il est compréhensible qu’ils convoitent tant le monde de la surface. »
Bien que je ne fusse arrivée dans le Monde démoniaque que depuis peu, aucun autre fait ne m’avait paru aussi évident.
Hela baissa les yeux sur l’étrange nourriture servie devant elle et poussa un léger soupir.
Jamais elle n’aurait cru voir de ses propres yeux ce qu’elle n’avait aperçu jusque-là que dans des dessins animés aux représentations exagérées.
« J’ai fini, débarrassez-moi ça. — Quoi, vous allez jeter ça ? Mangez. »
« Bien, Hela. »
Pour commencer, il n’y avait pas grand-chose à apprécier ici.
La gastronomie n’était qu’un passe-temps pour quelques personnes de haut rang, et sa qualité laissait à désirer.
Comme les démons n’avaient pas besoin de manger, la cuisine ne s’était développée que pour stimuler efficacement le goût.
« Bien sûr, les limites des ingrédients disponibles jouent un rôle décisif. »
Les employés rassemblèrent les plateaux et sortirent.
Hela claqua la langue en fixant le globe oculaire planté dans ce plat indéfinissable, qui la dévisageait jusqu’au bout.
« La vie culturelle laisse à désirer. Au mieux, on peut se battre comme des gladiateurs dans un Colisée, ou jouer à des jeux d’argent. »
Dans un tel environnement, même les passionnés d’art ou de littérature auraient du mal à afficher leurs goûts au grand jour.
Encore faudrait-il pouvoir découvrir ce genre de choses.
« Hum… Il va falloir remédier à ça. »
Une culture riche était l’un des moyens d’asseoir plus facilement son pouvoir sur les masses.
Bien sûr, dans cette société démoniaque où la force primait sur tout, personne n’oserait désobéir aux ordres du Roi démon. Mais l’efficacité n’était-elle pas différente selon qu’on obéissait à contrecœur ou qu’on agissait de son plein gré ?
« Enfin, je réfléchirai à tout ça plus tard. »
Hela promena lentement son regard autour d’elle.
Des tableaux, des sculptures, des armures d’une rare élégance…
Cet espace, orné de toutes sortes d’œuvres d’art difficiles à trouver dans le Monde démoniaque, n’était pas le château de Dalun, la première ville qu’elle avait visitée.
« Je suis désolé, Hela. Les ingrédients qui poussent naturellement dans le Monde démoniaque limitent les possibilités culinaires… »
« Ce n’est rien, Cromwell. Je le sais bien. »
Hela agita négligemment la main en direction de l’homme qui venait de la rejoindre et s’inclinait avec déférence.
C’était un démon humanoïde, doté de cornes et d’yeux carrés, dont le bas du corps ressemblait à celui d’un bouc et qui se tenait debout sur deux jambes.
Elle se trouvait à présent sur le territoire de Cromwell, un démon de rang vicomtal.
L’influence d’Hela, qui avait commencé à s’étendre rapidement grâce à l’aide de Dalun, avait bientôt atteint les démons amateurs d’art.
« Les choses avancent bien, de ce côté-là, n’est-ce pas ? »
« Bien sûr. Cromwell se targue d’avoir le plus vaste réseau de relations du Monde démoniaque. La situation étant chaotique, il peut être difficile d’approcher les gens au-dessus du rang de comte, mais pour ceux d’un rang inférieur, il suffit de faire de la place au gobelin. »
… C’était un proverbe du Monde démoniaque, cette expression ?
Les « démons » avaient beau être connus pour leur brutalité, on comprenait sans peine qu’il s’agissait d’une tâche relativement simple.
« Enfin, j’ai eu de la chance. Je n’arrive pas à croire que j’aie déniché un tel talent aussi vite. »
Cromwell, démon de rang vicomtal, maîtrisait la magie spatiale et entretenait de nombreuses relations grâce à son remarquable entregent.
C’était un neutre, qui n’appartenait à aucune faction.
Grâce à cela, il constituait une ressource précieuse, capable de nouer facilement des liens aussi bien avec les neutres qu’avec les membres de factions adverses.
« À vrai dire, je devrais plutôt y voir une évidence qu’une coïncidence. »
Son vaste réseau comprenait même Dalun, un démon de rang baronnial.
Peu enclin à éviter les rencontres, Cromwell avait accepté sans façon la demande de rendez-vous de Dalun. La suite, on pouvait la deviner.
« Il faut agir discrètement. Nous ne devons pas encore attirer l’attention. »
« Ne vous inquiétez pas. J’ai toujours aimé rencontrer toutes sortes de gens et discuter avec eux. À présent, personne ne trouvera cela étrange. »
La faction d’Hella, qui venait de prendre racine dans le Monde démoniaque, renforçait peu à peu son pouvoir, en ce moment même.
Les démons qui s’étaient ralliés à elle continuaient, en apparence, à participer aux activités de leurs factions respectives, mais, en interne, ils ignoraient toutes les affiliations et suivaient un nouveau système de commandement.
« Je n’ai pas à craindre de trahison interne. Les subalternes ne peuvent connaître qu’une quantité limitée d’informations. »
Les chefs de chaque groupe, ainsi que leurs lieutenants, étaient déjà tombés entre ses mains.
Il lui avait fallu déployer beaucoup d’efforts pour atteindre les nobles, mais les démons de rang inférieur ne lui prenaient pas autant de temps.
Au cours de l’opération, les espions infiltrés par les différentes factions s’étaient rendus et avaient changé de camp, ce qui constituait une belle réussite.
« Après tout, le meilleur moyen de se familiariser avec quelque chose, c’est de s’en servir souvent, pas vrai ? »
Et cela ne valait pas que pour l’« Œil mystérieux de la domination ».
Quel que soit le potentiel inné d’une personne, même si elle avait atteint la transcendance dès le départ, il lui fallait du temps pour s’adapter afin de tirer pleinement parti d’un corps entièrement nouveau.
À cause de ce déséquilibre, même celle qui se proclamait Roi démon avait auparavant souffert de quelques lacunes.
À proprement parler, il était indéniable que son pouvoir de séduction n’avait servi qu’une seule fois.
Mais ce temps était révolu.
« Le Dieu démon vous observe. »
Ce regard en était la preuve.
Était-ce parce qu’elle était si occupée, ou parce qu’Hela estimait ne pas être encore à la hauteur ? Quoi qu’il en soit, le Dieu démon, qui était resté silencieux même après son arrivée dans le Monde démoniaque, avait enfin commencé à s’intéresser à elle.
« Très bien. Quand j’aurai terminé, je vous offrirai tout un tas d’œuvres d’art venues d’autres mondes, ainsi que des objets fabriqués par d’autres races. Je compte sur vous. »
« Oh ! Des œuvres d’art d’un autre monde ! Je ferai tout mon possible pour exécuter les ordres d’Hela ! »
Cromwell, le démon qui aimait tant l’art qu’il collectionnait des œuvres précieuses chaque fois qu’il était convoqué sur Terre, s’inclina avec enthousiasme.
Après avoir remonté le moral de ses subordonnés et amélioré leur efficacité en leur offrant une compensation adéquate, Hela hocha légèrement la tête.
Cromwell, qui maîtrisait la manipulation de l’espace et avait des idées favorables aux humains, était un talent essentiel qui aiderait plus tard la Compagnie commerciale de Hubert à s’implanter dans le Monde démoniaque.
Si elle parvenait à le mettre à l’aise dès maintenant, elle pourrait en tirer bon parti par la suite.
« Ah ! Hela. J’ai encore une chose à vous signaler. »
« Hein ? Quoi ? »
Hela cligna des yeux et pencha la tête en entendant le responsable de la branche de la Compagnie commerciale de Hubert dans le Monde démoniaque — du moins, celui qui était pressenti pour le poste — prendre la parole avec précaution.
Émerveillé par la douceur qui se dégageait naturellement de chacun de ces petits gestes, il baissa de nouveau la tête et prit une profonde inspiration pour se calmer.
Lors de leur première rencontre, Cromwell avait déjà tenté de louer la beauté d’Hela à grand renfort de figures de style. Il avait fini écrasé.
Maintenant qu’il avait pris la mesure de son tempérament, il devait peser chacun de ses mots.
Au moindre faux pas, le nouveau seigneur, qui avait l’âme d’un tyran, pourrait lui en tenir rigueur sans raison.
« Nous sommes entrés en contact avec le “Marcheur de rêves” en toute discrétion. Comme vous l’aviez prédit, il a réagi comme s’il nous attendait. Il dit qu’ils sont déjà prêts à vous accueillir, quelle que soit la date de votre arrivée. »
« Oh ? Vraiment ? »
Hela écarquilla les yeux, puis sourit, ravie.
Il était important d’accroître discrètement son pouvoir ici, mais ce qui se passait là-bas l’était tout autant.
« Alors, inutile de tarder davantage. Je vais partir tout de suite ; préparez-vous. »
« À vos ordres. »
Le Marcheur de rêves.
C’était une puissante faction dirigée par un démon de rang marquisal.
C’était le foyer des succubes, d’où était issu Leraye, le quatorzième Roi démon et l’ancêtre d’Hella.
***
Le Grand Sanctuaire de Roselia, situé dans le lieu sacré du continent.
« … Hum, c’est étrange. Me serais-je encore trompée ? »
La sainte Liesta, membre de l’Église principale, fronça les sourcils et pencha la tête, assise dans la chapelle où elle priait.
« J’ai pourtant bien senti quelque chose, à ce moment-là… »
C’était arrivé quelques jours plus tôt.
Comme à son habitude, elle se concentrait sur ses tâches, tout en surveillant de près la situation du continent afin de parer aux plans du Roi immortel, lorsqu’elle avait senti une présence étrangère.
« C’était indéniablement plus proche des adeptes du Dieu démoniaque que des morts-vivants. Je l’ai perçue un instant, puis elle a de nouveau complètement disparu. »
Depuis, elle s’efforçait de retrouver la trace de ce qu’elle avait senti dès qu’elle en avait le temps.
Elle avait beau être occupée, elle ne pouvait pas ignorer une menace inconnue et passer à autre chose, n’est-ce pas ?
« Pour l’instant, le seul indice dont je dispose, c’est qu’il s’agit du Royaume de Tulk. »
Elle soupira doucement, secoua légèrement la tête et sortit de la chapelle.
Elle avait bien trop à faire pour s’attarder sur une piste encore incertaine.
Après la défaite du géant qui avait attaqué Tarak, l’incident du Géant blanc, qui avait terrorisé tout le continent, avait pris fin.
En conséquence, la sainte Liesta, qui avait rejoint l’escouade d’extermination afin de riposter rapidement à l’apparition du Géant blanc, avait dû se retirer du front. Mais cela ne signifiait pas qu’elle avait moins de travail.
Peu après, l’« Apôtre du Dieu maléfique venu d’un autre monde » avait attaqué le Grand Temple de Roselia et causé d’importants dégâts ; puis le conclave chargé d’élire le prochain pape s’était achevé récemment… « Non, attendez un instant
. Tarak ? »
Alors qu’elle poursuivait ses réflexions, elle s’arrêta brusquement.
Jusque-là, cet endroit n’avait été qu’un candidat parmi tant d’autres, mais une intuition soudaine commença à lui souffler de garder Tarak à l’œil.
« Hum… Tarak, donc. »
La ville était déjà considérée comme une grande cité, mais elle s’était encore développée à toute allure après l’installation d’une entreprise à l’échelle du continent : la Compagnie commerciale de Hubert.
Nul besoin de préciser l’importance de Tarak, devenue le centre logistique reliant l’empire central à l’union des royaumes de l’Ouest.
« … Bien sûr, je ne peux pas l’ignorer. »
La sainte hocha fermement la tête et reprit sa marche à grands pas.
Elle fit rapidement demi-tour et retourna dans la chapelle qu’elle venait de quitter.
Elle était à la tête de cette immense Église depuis que l’ancien pape, désormais retourné auprès de Dieu, était tombé malade.
Bien des gens, cardinaux compris, l’aidaient, mais cela ne changeait rien.
Elle avait souvent souffert du poids de ses responsabilités sans que personne le sache…
« À présent, je n’ai plus à souffrir seule. »
Elle avait désormais quelqu’un avec qui partager son fardeau.
Comme elle, il était un saint de l’Église, choisi par le Dieu suprême pour représenter sa volonté ; c’était aussi un Chevalier de lumière, à qui était confiée la mission de punir le mal absolu, le Roi immortel, qui troublait cette terre.
« — Heinrich. »
Elle s’agenouilla, ferma les yeux et serra son insigne dans sa main.
Elle voulait envoyer un message à la personne en qui elle avait le plus confiance au monde.
[…Sainte ? Que se passe-t-il ? L’Église a-t-elle un problème ?]
[Oh, pardonnez-moi de vous déranger sans prévenir. J’ai quelque chose d’important à vous dire…]
Alors que leur conversation se poursuivait ainsi…
Un mince sourire se dessina sur ses lèvres sans qu’elle s’en rende compte.
***
Une pièce où de nombreux cercles magiques permettaient d’observer d’un seul coup d’œil la situation de chaque région.
Dans cette vaste salle, de beaux hommes et de belles femmes, tous dotés d’une personnalité bien à eux, s’affairaient.
Jusque-là, ils avaient tant bien que mal tenu bon en maintenant l’équilibre avec les autres factions. Mais cet équilibre avait récemment volé en éclats et la situation leur échappait, au point qu’ils étaient si débordés qu’ils n’avaient même plus le temps de dormir.
« … Avez-vous réussi à les contacter ? »
« Oui, marraine. Cromwell et moi avons pris plusieurs fois nos précautions ; la sécurité ne pose donc pas de problème majeur. »
Une femme d’une trentaine d’années, l’air épuisé, observa la scène un instant.
Elle se retourna et s’engagea dans le couloir. Un bel homme cornu, vêtu comme un secrétaire, la suivit et répondit à sa question.
Elle hocha lentement la tête, puis posa une autre question à la femme qui marchait avec le secrétaire.
« Siana, tu es vraiment certaine qu’il possédait l’essence de la reine ? »
« Oui, marraine. Je l’ai vu de mes propres yeux. »
« Ah… J’avais l’impression de m’accrocher à un espoir dérisoire. Es-tu sûre qu’elle est vraiment restée sur le continent ? »
Jusqu’à récemment, Siana s’était consacrée à sa tâche au Château immortel en tant que membre de l’Armée immortelle.
À présent, elle était retournée dans son pays natal, le royaume du Marcheur de rêves, dans le Monde démoniaque.
Pour accomplir une mission que le Roi immortel lui avait personnellement confiée.
Et pour achever une quête qui durait depuis des centaines d’années.
« Tu as fait du bon travail, Siana. Je n’aurais jamais cru que tu y arriverais vraiment. C’est un problème de taille. »
« … Non, je n’ai rien fait. Je n’étais qu’une messagère… »
« Ça suffit. Si tu n’avais pas pris le risque de t’infiltrer sous les ordres du Roi immortel et fini par gagner sa confiance, ce lien ne se serait même pas créé. Si la personne qui possède l’essence de la reine était entrée en contact avec une autre faction… »
La marraine de la succube secoua la tête, le regard troublé.
Face à ces louanges qu’elle ne méritait pas, Siana laissa paraître un embarras inhabituel sur son visage impassible.
Elles avaient présenté les choses sous toutes sortes de prétextes, mais, en vérité, le Roi immortel les avait capturées et les utilisait comme des esclaves.
« Mais celui qui possède cette essence est si extraordinaire que ça ? »
« … Oui. C’est regrettable, mais je n’ai même pas pu le jauger. Pour être honnête, j’ai été dépassée dès l’instant où je l’ai rencontré. Ce que j’ai vu, c’était comme… »
Siana ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit.
Comme… Qu’allait-elle dire ensuite ?
Sans s’en rendre compte, elle ravala les mots qui lui venaient et pinça les lèvres.
Ce nom légendaire ne pouvait être prononcé à la légère.
De plus, c’était un tabou qu’il ne fallait jamais évoquer devant sa marraine, qui avait vécu à la même époque que lui.
Alors qu’elle se figeait, prise de court…
« Marraine ! Cromwell vient de nous envoyer un message. »
Une voix pressante s’éleva à côté d’elles, comme pour tirer Siana d’affaire.
L’incube qui assistait la marraine, à ses côtés, posa un doigt contre sa tempe et fronça les sourcils.
« Qu’a-t-il dit ? Il vient par ici, c’est ça ? »
« … Oui. »
« Bien. La situation était urgente. Ils ont dû nous transmettre le code d’accès à l’avance. Alors, quand arrive-t-il ? »
« … Eh bien, justement… »
À cet instant, elles s’arrêtèrent devant un lieu où étaient installées de nombreuses stations de transfert.
En temps de guerre, cet endroit, où transitaient la plupart des troupes, constituait l’un des sites stratégiques les plus importants.
Un groupe de renforts ne se préparait-il pas justement à partir pour le champ de bataille, en grand danger ?
La voix du secrétaire parvint aux oreilles de la marraine, qui suivait toute la situation d’un regard sombre.
« … Maintenant. »
« Hein ? »
Et dès que ces mots furent prononcés…
Jiiiiing…
La ligne de transfert située dans un coin se mit à vibrer bruyamment et à s’affoler.
Le déplacement spatial étant un mystère si complexe, son activation prenait un temps considérable.
Quel que soit le soutien apporté par le cercle magique, la répartition efficace de l’énergie entraînait inévitablement des délais.
Groum… !
Pourtant, le phénomène qui se produisait à présent balayait aisément toutes ces étapes.
Ce qui aurait pris plusieurs minutes fut réduit à quelques secondes ; les étapes intermédiaires nécessaires furent omises et le résultat obtenu sur-le-champ.
On pouvait dire sans exagérer que seul un savoir parvenu à son ultime degré rendait cela possible.
Et il fallait une puissance magique presque infinie — vraiment écrasante.
En un instant, la porte vers l’espace achevé s’ouvrit.
Enfin, une silhouette apparut de l’autre côté.
« … Leraye ? »
La marraine succube, qui avait vécu plus de mille ans, ouvrit grand la bouche.