Chapitre 367
〈 Répétition (1) 〉
Cling—
Le bruit d’une tasse de café fumant et chaud qu’on posait sur la table résonna doucement.
« La branche d’Asie du Sud-Est. »
Juste après être rentré d’une sortie improvisée,
je savourai une douche revigorante et un café, puis m’installai dans le fauteuil de massage comme à mon habitude, perdu dans mes pensées.
Je devais réfléchir plus en profondeur aux informations reçues un peu plus tôt.
« Singapour. »
Une cité-État emblématique d’Asie du Sud-Est, plus grande que Séoul, mais plus petite que Busan.
Pourtant, c’était l’un des pays les plus développés d’Asie, avec une croissance économique qui démentait sa taille.
C’était l’emplacement le plus probable de la branche d’Asie du Sud-Est de la Buncheonhoe.
« C’est sans aucun doute une bonne chose que le territoire ne soit pas si vaste. Le travail nécessaire à une enquête approfondie s’en trouvera réduit d’autant. »
Nous avions obtenu ces informations en piratant les appareils de ceux qui opéraient sous couverture en Corée, mais elles présentaient malheureusement un défaut majeur.
Naturellement, la branche coréenne, qui n’était guère plus que le bas de l’échelle, n’avait aucun moyen de connaître des renseignements aussi sensibles que l’emplacement exact de la branche d’Asie du Sud-Est, une organisation de rang supérieur.
Si nous avions pu obtenir une localisation approximative, c’était uniquement grâce à la nette amélioration des performances de « Dans la machine : Callicas ».
Sans une analyse approfondie, aucun pays n’aurait pu recueillir autant d’informations.
« Quand la branche d’Asie de l’Est dirigée par le dirigeant s’est effondrée, la gestion de la Corée a-t-elle été transférée à cette branche ? …En fait, la nouvelle juridiction d’Asie de l’Est doit être bien trop occupée à rétablir l’ordre en Chine pour s’occuper d’autre chose. »
Le voyage de Hans en Chine, qui avait suivi la chasse au dirigeant, s’était brièvement interrompu lorsque la Buncheonhoe s’était mise à réagir pour de bon.
Contrairement à l’objectif initial des survivants de chaque branche, qui comptaient vite disparaître dans la clandestinité, la Chine, ce vaste pays, avait réagi avec nervosité et promptitude. Poursuivre les opérations de chasse s’était donc révélé particulièrement difficile.
« Bien sûr, tant que le chef de la Buncheonhoe ne se montrera pas en personne, il ne pourra pas empêcher Hans d’agir directement. Mais il est tout aussi évident que ces entraves ont gravement réduit l’efficacité de nos opérations. »
J’avais déjà quantité de choses à faire, et je ne pouvais pas m’obstiner éternellement dans les tâches les moins efficaces.
En plus, plus je m’attardais sur Terre à cause du décalage temporel, plus je perdais de temps : ici, une journée en valait presque dix dans un autre monde, pas vrai ?
J’avais donc prévu de prendre mon temps et de m’occuper d’abord d’autres affaires, en attendant que mes subordonnés sur Terre me fournissent des informations plus fiables…
« J’ai justement trouvé une cible qui convient. Bien sûr, puisqu’il s’agit d’une branche qui supervise toute une région, la sécurité sera serrée : la contourner et découvrir son emplacement exact ne sera pas une mince affaire. »
Heureusement, une personne ici était plus douée que quiconque dans ce domaine.
Autrefois, il avait joué un rôle essentiel dans la découverte de l’emplacement de la branche d’Asie de l’Est et dans l’élimination du dirigeant. Cette fois encore, il avait été l’atout majeur du service de renseignement, fournissant une aide décisive pour débusquer les membres de la Buncheonhoe cachés en Corée.
***
« Atchoum ! »
Andrew Weber éternua soudain et frissonna.
Un éveillé aussi puissant que moi n’avait aucune raison d’attraper un rhume, mais, pour une raison ou une autre, un frisson inconnu me parcourut et mes poils se hérissèrent.
Une sinistre impression, sans origine identifiable, me rampa le long du dos, comme si l’on m’y plantait une lame.
« …Ouf, je crois que je manque de tonus. Je devrais prendre une pilule de ce fortifiant… »
Je laissai échapper tout naturellement quelques mots en coréen.
J’avais beau être un Américain blond, j’observais chaque jour la vie des Coréens à travers des dizaines, voire des centaines de paires d’yeux ; je n’avais donc pas pu m’empêcher de m’imprégner rapidement de leur culture.
Non seulement je n’étais pas un mauvais bougre, mais, grâce à mon pouvoir, je parlais coréen avec une telle aisance que n’importe qui m’aurait cru installé en Corée depuis plusieurs années.
Eh bien, c’était grâce à lui que j’avais pu remonter la piste des survivants de la Buncheonhoe coréenne et les retrouver cachés dans la zone démilitarisée.
« Non. J’ai bien fait mon travail cette fois, alors je devrais bientôt pouvoir prendre des vacances, non ? Il est temps que je rentre chez moi et que je me repose pendant un mois. J’ai accumulé de l’argent sur mon compte, mais je dépense trop peu. »
En tout cas, mon salaire était proprement sidérant.
Le problème, c’est que les conditions de travail étaient si mauvaises et les avantages sociaux si maigres que je n’avais jamais le temps d’en profiter.
J’avais beau pouvoir recevoir la plupart des articles en quelques jours en les commandant en ligne, rien ne valait le plaisir de passer ma carte en personne.
« Pour la voiture… même si j’en achète une, je ne la conduirai jamais. Je ne sais pas combien de temps je vais rester en Corée. Autant acheter une montre. Ah ! Je pourrais aussi prendre des lunettes de soleil de luxe et faire une razzia dans les boutiques hors taxes… »
À mesure que mes rêveries joyeuses prenaient forme, le frisson glacial qui m’avait saisi s’évanouit.
Ce n’était sans doute qu’une impression passagère.
Andrew referma les yeux et se remit à la tâche que le clan lui avait confiée.
À l’idée de pouvoir bientôt bien se reposer une fois toute cette pile de travail achevée, je sentis ma motivation, qui avait touché le fond, se rallumer.
« Finissons vite tout ça, et après, vacances, vacances, vacances ! Voilà, je vais à Las Vegas et je vide mon compte en banque ! »
De toute façon, s’il travaillait ici quelques années encore, il gagnerait une somme qu’il n’avait jamais vue de sa vie.
Il exploita ses capacités autant qu’il le put et liquida peu à peu son arriéré de travail tout en traquant les survivants de la Buncheonhoe.
Sans se douter un seul instant de ce que l’avenir lui réservait.
***
« Il faut que je fabrique au plus vite un outil magique d’interprétation des langues. Bien sûr, ce sera le meilleur moyen de tirer pleinement parti des capacités d’Andrew. »
Près de la moitié des habitants de Singapour parlaient l’anglais comme première langue ; autrement dit, plus de la moitié en parlaient d’autres principalement.
À quoi bon recueillir autant d’informations que possible si l’on devait en perdre la moitié faute de pouvoir les comprendre ?
« On dit bien qu’on se laisse même arracher les cornes d’un taureau quand elles sont sucrées. Maintenant que j’y pense, autant m’y mettre tout de suite. »
Je bondis hors du fauteuil de massage et avalai une gorgée du café posé sur la table voisine.
Bien sûr, même avec mes talents, je ne pouvais pas créer un tel outil magique à volonté.
Interpréter automatiquement toutes les langues n’était pas une technologie de bas étage.
Une interprétation qui ne s’appuyait pas sur une vaste base de données, comme le font les traductions par des moyens scientifiques, impliquait forcément d’interpréter le sens des paroles de l’utilisateur.
Cette étape était indispensable pour comprendre parfaitement les homonymes, les figures de style ambiguës et les expressions propres à certaines cultures, et éviter ainsi les erreurs et les malentendus, même mineurs.
Et la capacité à saisir pleinement le sens d’une langue…
c’était une aptitude qui constituait au minimum une condition essentielle pour apprendre la plus haute forme de magie : l’esprit du Verbe.
Il n’y avait aucune chance qu’un simple outil magique permette de matérialiser facilement des qualités aussi extraordinaires, pas vrai ?
« Même s’il ne s’agit que de conditions de base, ce n’est pas rien. Horus, qui bénéficie de toutes sortes de corrections, aurait tout de même eu besoin d’au moins dix ans pour apprendre les rudiments de la “Magie draconique”. Inutile de préciser le degré de difficulté. »
Si je n’avais pas déjà possédé la « Xénoglossie » et la « Magie du Seigneur » d’Horus, et si je n’avais pas posé de solides fondations intellectuelles grâce à la « Vérité interdite » de Hans, je n’aurais même pas osé tenter le coup.
L’idée de récompenser Andrew pour sa grande contribution ne venait pas seulement de mon égoïsme !
« Enfin, il faudra peut-être revoir mes ambitions à la baisse et imposer quelques limites. Je pourrais me contenter de l’interprétation des langues parlées sur Terre. »
De plus, en combinant et en reliant d’autres technologies, je pouvais grandement réduire la difficulté.
La théorie étant déjà au point, la fabrication ne prendrait pas aussi longtemps que prévu.
Après avoir terminé ma réflexion, je regardai droit devant moi et me concentrai en silence.
« Comme prévu, le plus sûr, c’est d’utiliser ça. »
Je fis un pas en avant en prenant une profonde inspiration.
Aussitôt après, une étrange sensation parcourut tout mon corps.
Je me tenais déjà ailleurs.
Un sol recouvert de dalles solides, des murs revêtus de marbre poli et un haut plafond incrusté de perles diffusant une douce lumière.
« …Bon, au travail. »
Ce n’était pas une barrière érigée sur Terre, mais un espace dimensionnel distinct, régi par des lois entièrement différentes.
Une cachette secrète où j’étais le seul à pouvoir entrer, et mon dernier refuge en cas de crise.
C’était le « Repaire du dragon ».
***
Le « Repaire du dragon » était un avantage obtenu par Horus en accomplissant l’exploit du « Dernier Dragon d’or ».
D’une certaine manière, le déplacement vers un lieu plus proche du sous-espace que du monde des phénomènes pouvait être considéré comme un voyage dimensionnel.
Bien sûr, comme il ne s’agissait pas d’un véritable voyage dimensionnel, il y avait toutes sortes de restrictions et de limites. Mais au vu de ce qu’on pouvait en faire, elles ne constituaient pas un inconvénient majeur.
La première, c’était…
« Oh là là ! C’est formidable ! »
Dans un coin de la grotte, au bout d’un couloir bien ordonné,
un nain trapu éclata de rire en contemplant l’atelier équipé des meilleurs fourneaux et enclumes.
Des appareils volés aux survivants coréens de la Buncheonhoe étaient alignés contre un mur, mais ce n’était pas important pour l’instant.
L’atelier se trouvait dans un espace à part de celui de Tarak, mais il regorgeait d’objets qu’il avait fabriqués et préparés lui-même. Il n’avait qu’une envie : se mettre au travail sur-le-champ.
« Eh bien, plus vite on s’y met, mieux c’est. »
Je m’approchai lentement du nain Howard et lui adressai un sourire vague.
C’était l’un des effets du « Repaire du dragon ».
Cette fonction permettait de rassembler temporairement des avatars venus de différentes dimensions.
« Grâce à ça, on peut maintenant travailler ensemble sans devoir interrompre le travail pour échanger des objets, ni traverser les dimensions. J’ai déjà tous les matériaux nécessaires dans l’entrepôt du Repaire. »
Son deuxième avantage était le contrôle du décalage temporel.
Cet espace était un monde parasite, qui n’appartenait à aucune dimension et ne pouvait exister qu’en dépendant d’une autre.
Je pouvais donc choisir et appliquer à ma guise le décalage temporel qui aurait normalement été automatiquement ajusté sur le rythme de cette dimension.
Je pouvais désormais optimiser le temps passé sur Terre.
Bien sûr, il y avait une raison pour laquelle je n’utilisais pas souvent cette fonction pourtant si pratique.
« Si le temps que je peux y passer n’était pas limité, je pourrais en profiter davantage. »
La durée pendant laquelle je pouvais rester dans cet espace, le « Repaire du dragon », était limitée.
En gros, je pouvais y passer une semaine par mois, à condition d’y rester toute la journée ?
Étant donné qu’on pouvait créer un espace dimensionnel sans autre intermédiaire et y accéder librement, une telle restriction était assez naturelle.
« Bien sûr, en répartissant bien mon temps, je pourrais en profiter plus efficacement, mais… »
Le problème, c’était que plus il y avait d’avatars à l’intérieur, plus la durée pendant laquelle le Repaire pouvait se maintenir diminuait de façon exponentielle.
À l’origine, un repaire de dragon était un nid que le dragon créait pour y entreposer ses trésors et hiberner en toute sécurité.
Le seul moyen de supprimer la limite de temps serait peut-être de faire hiberner Horus au centre, pour qu’il serve de noyau à l’espace ?
« Enfin, pour l’instant, ça suffira. »
Bien sûr, je ne pouvais emmener personne d’autre et, à mon retour, je ne pouvais que regagner mon point de départ. Mais c’était un bon atout à garder sous le coude, au cas où.
Et c’était parfait pour une situation urgente comme celle-ci.
« Ouf… Bon, comme on n’a pas beaucoup de temps, mettons-nous tout de suite au travail. »
Sur-le-champ, j’endossai l’apparence de Hans et pris doucement la parole.
J’avais beau essayer de la contenir autant que possible, l’air autour de moi se mit à geler en un instant. Pourtant, les caractéristiques de base et les compétences que les autres avatars avaient accumulées jusque-là étaient si impressionnantes que l’effet secondaire demeura limité.
« Oh là là ! J’avais justement une idée en tête, et ça tombe à merveille ! Je peux l’essayer tout de suite ! »
« Eh bien, je crois qu’on peut concevoir quelque chose de plus efficace en combinant la magie et l’enchantement. Parmi les possibilités, la plus efficace serait… »
Les participants étaient un nain dont le rang avait considérablement augmenté après avoir reçu trois bénédictions, et un dragon de génie, qui avait étudié à l’étranger et percé les mystères des deux mondes.
Horus, encore un dragonneau, préparait l’enchantement à côté de Howard, qui s’était mis à affiner divers matériaux.
« Inutile d’inclure la capacité de parler et d’écrire les langues. Il suffit de pouvoir les entendre et les lire… Alors, si on s’y prend comme ça… »
À cela s’ajoutait le corps principal — la version Hans —, qui prêtait main-forte au véritable Hans.
Avec des experts d’un tel calibre réunis et travaillant de concert, la création de l’outil magique n’était plus qu’une question de temps.
Clang ! Clang ! Pschiii—
Dans l’atelier, le travail avançait peu à peu au rythme régulier des bruits.
La scène était étonnamment paisible, empreinte d’une étrange sérénité.
Au même moment.
À l’inverse de ce qui se passait ailleurs,
le véritable Roi démon Hans, le Roi démon Harley et Hugo, le guerrier suprême, furent envoyés dans le monde de Kang Hwan.
Plus particulièrement aux abords de Pékin, la capitale, presque au cœur du monde.
— Le combat pour le destin du monde était sur le point de commencer.
***
Sous un ciel couvert de nuages si noirs qu’on n’en distinguait plus l’azur.
« Héhéhé… Alors, ça ne fait que commencer ? »
Bien qu’il fît grand jour, une voix glaciale s’éleva du sol plongé dans une obscurité si profonde qu’elle donnait la chair de poule rien qu’à l’entendre.
Sentant la foule s’approcher, Hans, l’homme à qui appartenait cette voix, leva tranquillement les yeux vers le ciel. Une écharpe faite de chimères lui entourait le cou.
À première vue, on aurait dit que des nuages sombres s’étaient amassés au hasard. Pourtant, ils dissimulaient des règles et des structures complexes que la plupart des gens n’auraient même pas pu concevoir.
…Non, c’était une somme de mystères que même les plus grands intellectuels du monde n’auraient pas pu comprendre.
Une technique complexe et personnelle, qui combinait toutes sortes de théories : cercles magiques, connaissances en magie, numérologie et kabbale.
Une merveille qu’il avait préparée ici, malgré les bouleversements survenus sur Terre, et une scène qu’il avait lui-même conçue et aménagée pour les acteurs qui s’y étaient avancés de leur plein gré.
Je les guiderai pour qu’ils brillent avec toujours plus d’éclat sur cette scène unique.
« À présent… venez, guerriers. Vainquez le démon de vos propres mains et sauvez le monde. Une paix obtenue sans sacrifice n’a aucun sens. Répandez votre sang comme de l’eau pour nourrir la terre, et consumez votre âme afin de faire briller la lumière. »
Plus tard, les gens appelleraient cela…
la bataille finale pour le destin du monde.
Un affrontement direct entre les croyances des adeptes du culte démoniaque maléfique et les guerriers de l’Alliance Murim.
Et le dernier combat des héros qui avaient sacrifié leur vie pour sauver le monde de la destruction.
« Alors, quand votre obsession et votre désir atteindront les cieux, j’apporterai moi-même le salut à cette terre. »
Mais en réalité, tout avait été orchestré par une seule personne.
Le rideau se leva sur « Répétition en salle (édition monde de Kang Hwan) ».