Chapitre 346
〈 Le scribe (2) 〉
Une silhouette humaine familière, enveloppée par la lueur du crépuscule.
Face à moi se tenait mon pire ennemi, que j’avais déjà affronté plusieurs fois et contre lequel j’avais dû lutter de toutes mes forces à chaque rencontre.
« Le chef de la Buncheonhoe. »
Un sentiment de crise monta en flèche, et des alarmes retentirent dans la tête de Harris.
Je m’attendais bel et bien à ce qu’il ne puisse pas se déplacer facilement, mais je n’aurais jamais cru qu’il apparaîtrait soudainement comme ça.
Son apparition avait été si soudaine qu’aucun signe avant-coureur n’avait pu être détecté dans les formations environnantes.
« Tss. »
Fouu—
D’un seul bond, il recula loin en arrière et resserra sa prise sur son arc, sur ses gardes.
Avant même qu’il s’en rende compte, les esprits qu’il avait invoqués s’étaient rassemblés autour de lui et avaient adopté une posture défensive impénétrable.
Harris, un archer spirituel, excellait dans le tir de précision à longue distance, qui reposait largement sur l’esquive.
Affronter un ennemi aussi puissant à une distance aussi réduite…
« Attends, ce serait… ? »
Tandis que toutes sortes de pensées se bousculaient dans sa tête…
Harris plissa les yeux, se demandant s’il devait battre en retraite ou appeler des renforts pour contre-attaquer.
Ses pupilles étoilées, dissimulées derrière son casque, continuaient de scintiller tandis qu’il s’employait à analyser les indices qu’il avait manqués dans cette situation inattendue.
« Ah. »
Après avoir paré l’attaque, il ne lui fallut que quelques secondes pour reculer et évaluer la situation.
Enfin, comprenant la nature de son malaise, Harris laissa échapper une faible plainte.
« … Tu m’as vraiment fait peur. »
Devant le scribe se tenait l’image du chef de la Buncheonhoe, toujours baigné de lumière.
Mais en y regardant de plus près, on voyait parfaitement la vérité.
Ce n’était pas le vrai bonhomme, mais seulement la projection d’une partie de cette pensée ténébreuse.
« J’ai réagi de façon excessive. Est-ce une sorte de loi sacrée qui fait appel au pouvoir divin ? »
Il semblait avoir été plus nerveux qu’il ne le pensait, puisqu’il avait même envisagé que le chef de la Buncheonhoe puisse se manifester en personne.
Bien sûr, la situation n’était pas pour autant tout à fait rassurante.
Quoi qu’il en soit, cette chose avait facilement bloqué une attaque lancée de toutes ses forces, rien qu’en apparaissant.
[Adeline.]
« Ah… ! Mon Seigneur ! Votre humble servante se présente devant vous ! »
[On dirait qu’un individu gênant s’en mêle.]
« Pardonnez-moi ! C’est par manque de compétence de ma part… ! »
Sa voix tonitruante résonna, et une présence écrasante s’abattit sur les environs.
Le scribe ne prêtait déjà plus attention à Harris. Agenouillée devant lui, elle s’inclinait à répétition.
Il était évident qu’il ne s’agissait pas du chef de la Buncheonhoe lui-même, mais seulement d’un fragment de son être projeté ici.
[Je suis désolé, mais le moment est mal choisi. Ma divinité a été endommagée, et les interférences de la Terre sont plus fortes que jamais.]
« Je n’ai aucune excuse, mon Seigneur. C’est aussi une épreuve que vous m’imposez. Je la surmonterai avec courage et prouverai ma valeur ! »
[Hmm…]
Le corps de pensée à forme humaine, constitué de pouvoir divin, tourna la tête et regarda Harris.
Un étranger vêtu d’habits des plus suspects, entouré de nombreux esprits et prêt à en découdre.
« … Est-ce qu’il m’a reconnu ? »
Harris, qui observait attentivement la situation, déglutit.
Comme il avait lui aussi pris part au précédent combat sur Outerica, il n’aurait pas été étonnant que le chef de la Buncheonhoe le reconnaisse.
Il avait beau se spécialiser dans le tir de précision à très longue distance et ne l’avoir jamais rencontré en personne, un être de ce niveau pouvait sûrement l’identifier à sa seule énergie.
[Je ne peux pas maintenir cette projection indéfiniment. Il ne me reste que peu de temps.]
Pourtant, contrairement à ce qu’il avait imaginé, l’homme ne réagit pas vraiment.
Peut-être ne le montrait-il simplement pas, ou peut-être existait-il d’autres restrictions que celles imposées à son corps principal.
Il baissa les yeux vers le scribe, qui s’inclinait de nouveau devant lui, et parla d’un ton solennel.
[Adeline, mon apôtre. Je vais t’accorder un corps spirituel. De tes propres mains, punis tous ceux qui entravent le Gaebyeok, puis offre leurs corps et leurs esprits en sacrifice.]
« Ah ! Merci pour votre grâce, mon Seigneur ! »
Puis, comme s’il venait d’apparaître, son corps se désagrégea instantanément en lumière et commença à être absorbé par la femme agenouillée devant lui.
Grâce à ses connaissances du pouvoir sacré, dignes d’un saint, Harris comprit d’un coup d’œil ce que cela signifiait.
« Une possession divine ? »
Le scribe était une prêtresse qui vénérait le chef de la Buncheonhoe comme un dieu, ainsi qu’une apôtre recevant directement son pouvoir.
Son pouvoir sacré explosa en un instant, bouillonnant avec violence, tandis qu’elle accomplissait un rituel que seuls quelques membres du haut clergé pouvaient mener à bien.
« Ah ! Je sens la présence de mon Seigneur à mes côtés ! Gloire à lui, le saint ! »
Une puissante vague se répandit autour d’elle, et les armes de pouvoir divin qu’elle portait s’embrasèrent à leur tour d’une énergie brûlante, pareille à de la lave.
Harris fronça légèrement les sourcils devant cette aura, si différente de celle qu’elle dégageait auparavant.
« Je me disais bien que ça ne se terminerait pas facilement. C’est la phase deux ? »
Sous l’effet du rituel, la quantité comme la qualité de son pouvoir divin se mirent à croître de façon explosive, atteignant trois ou quatre fois leur niveau précédent.
À s’en tenir à son seul pouvoir divin, elle avait déjà atteint ce niveau ; ses capacités de combat globales, qui incluaient ses autres aptitudes, devaient donc être bien supérieures.
Le scribe, plongé dans un état de frénésie spirituelle, devenait un adversaire redoutable contre lequel Harris ne pouvait même pas garantir la victoire.
Mais une différence cruciale séparait les jeux de la réalité…
« Maintenant ! »
Contrairement à un ennemi de jeu, il n’attendrait pas gentiment que son adversaire achève sa transformation.
Ooooh,
Les pupilles étoilées de Harris brillèrent tandis que l’« Observateur de la Voie lactée » repérait une faille dans la conscience de l’esprit.
Bien sûr, le rituel lui-même était solidement protégé par une puissante divinité, puisqu’il se déroulait au grand jour. Mais cela ne suffisait pas à tromper complètement Harris, qui connaissait lui aussi très bien le pouvoir sacré.
Grrr—
「Légitimité de l’Arbre-Monde」, 「Conte de la nature」, 「Appel de la nature」, 「Retardement naturel」, 「Justice des fées」, 「Mélodie de l’harmonie」, et même 「Secret des huit trigrammes de Muyu (改)」.
Toutes ses capacités convergèrent, et le pouvoir qu’il avait secrètement accumulé depuis l’avènement du chef de la Buncheonhoe, en guettant la moindre occasion, se déchaîna d’un seul coup.
———!
Sur le scribe, qui n’avait pas encore fini ses préparatifs.
***
« Hectare ! »
Grondement !
Au cri de Harris, un immense mur de pierre surgit du sol.
Il ne s’agissait pas d’un simple mur de pierre, mais d’un bloc rocheux imprégné d’énergie naturelle, si dur qu’aucune fissure ne pouvait l’entamer.
Il grossit rapidement et barra la route d’Inyoung.
Quaaang !
Il ne résista pas longtemps au déluge de coups de marteau qui s’abattit bientôt sur lui et fut réduit en morceaux.
Comme prévu, je n’avais réussi à retenir mon adversaire qu’un très bref instant.
« C’est plus compliqué que je ne le pensais. À cause du système de formation, la portée de mes déplacements est limitée. »
Harris claqua la langue et fronça les sourcils.
Tout en continuant de battre en retraite, il agitait sans cesse les mains et faisait vibrer la corde de son arc pour tenir son adversaire à distance.
Il visait le scribe, une guerrière qui fonçait sur lui comme un char d’assaut, en semant une lumière rougeâtre.
Fiuu— ! Fchiiit !
Boum ! Ka-boum !
La foudre tombée du ciel fut bloquée par le bouclier, et les flammes qui embrasaient les environs furent repoussées par la pression du marteau.
Le vent tranchant ne fit qu’érafler la surface solide de son armure.
Le spectacle de cette silhouette avançant en silence malgré tous les obstacles, baignée dans la lueur du crépuscule, avait quelque chose de véritablement céleste.
« Tss, c’est encore bien plus gérable que je ne l’avais cru au départ… »
Tout cela était dû à l’attaque surprise menée de toutes ses forces, qui l’avait prise au dépourvu pendant le rituel spirituel.
Comme prévu, le rituel était protégé par une puissante divinité, mais il n’avait pas pu rester totalement indemne face à cette attaque mortelle, préparée de longue date et portée par surprise.
Si l’affaire s’était arrêtée là, ç’aurait été la cerise sur le gâteau. Mais espérer autant aurait été trop demander.
« Comment oses-tu ! Comment oses-tu ! Je vais te tuer, mécréant ! »
Bien sûr, l’autre ne semblait pas voir les choses du même œil.
Harris secoua la tête en voyant le scribe déverser des injures, le visage en sang, comme si elle avait oublié le respect qu’elle lui avait témoigné auparavant.
« Pourquoi ne pas te calmer un peu ? Ce serait meilleur pour ta santé… »
« Tu oses interrompre une cérémonie glorieuse ! Je te brûlerai vif et t’offrirai en holocauste à mon Seigneur ! »
« Non, je croyais que tu étais sûre de toi parce que tu m’ignorais et que tu faisais ce que tu voulais alors que j’étais juste devant toi. Il y a des limites à l’imprudence. Si c’était si important, tu aurais dû mieux sécuriser les lieux et organiser ça dans un endroit sûr… »
« Tais-toi ! Je vais t’arracher cette langue ! »
J’avais énuméré les faits en détail et protesté contre ce traitement injuste, mais la femme qui me faisait face, les yeux exorbités et le visage d’une meurtrière, n’avait manifestement aucune intention de m’écouter.
Enfin, je ne lui avais parlé que pour la provoquer.
« En tout cas, ça se complique. Ça prend plus de temps que je ne le pensais. Le renfort risque d’avoir une limite de temps à cause de l’esprit fluvial, mais… »
Le problème, c’était que cette affaire prendrait fin avant même que l’esprit fluvial n’ait épuisé son temps.
Objectivement, n’était-il pas simplement un terroriste qui avait attaqué les dirigeants du Panthéon ?
En réalité, avoir déjà traîné aussi longtemps était plutôt inquiétant.
« J’ai essayé de dissimuler autant que possible les traces en utilisant des gardiens naturels. »
Bien sûr, ça ne pouvait pas durer éternellement.
Que la formation finisse par s’effondrer sous les chocs accumulés de l’intérieur ou qu’une recherche menée depuis l’extérieur la découvre, cette situation toucherait tôt ou tard à sa fin.
À présent, les gardiens américains pouvaient débarquer d’une minute à l’autre sans que cela ait rien d’étonnant.
« … Je ne peux pas laisser passer ça. Si je rate cette occasion en or, qui sait quand j’en retrouverai une ? »
La situation était différente de celle du Souverain, qui agissait dans l’ombre, et du duc Docteur, qui l’avait volontairement entraîné dans un piège.
Le scribe était une personne qui agissait au grand jour… et une dirigeante du monde religieux, le Panthéon.
Si cet incident l’effrayait et qu’elle décidait de se cacher derrière une façade vertueuse, je ne pourrais plus rien tenter contre elle.
En plus de ternir l’opinion publique, cela pourrait provoquer des divisions inutiles parmi ceux qui devraient faire front commun.
« Je vous en prie, mon Seigneur ! Donnez-moi la force de juger les mécréants qui barrent la voie à l’illumination ! »
À cet instant, le scribe franchit tous les obstacles, s’approcha de Harris et abattit sur lui un immense marteau.
Le « Relâchement de la barrière dimensionnelle » avait atténué les restrictions imposées aux esprits, mais cela ne suffisait pas à contenir l’élan renforcé de son adversaire.
Après tout, le pouvoir divin lui-même était une énergie de rang supérieur.
Fchiiit !
« Hmph ! »
« Hein ? Quoi… ! »
Pourtant, le grand marteau de guerre qui fendait l’air ne toucha pas sa cible.
Il avait été lancé selon une large trajectoire, mais avant même de libérer pleinement sa puissance destructrice, son mouvement fut naturellement dévié par la main de Harris, qui s’était étrangement allongée.
Boum !
Le marteau finit par s’écraser sur le sol vide.
Il fronça les sourcils et recula pour éviter le pouvoir divin couleur crépuscule, brûlant de chaleur dans les fissures et les creux de la terre.
D’une main, il se massa à plusieurs reprises le poignet qui avait subi le choc.
« … C’est lourd. Je n’arrive pas à croire que ça reste aussi puissant alors que j’ai utilisé autant d’astuces que possible. »
Jusqu’ici, il s’en était surtout servi pour renforcer les forces de la nature et les esprits, mais le « Secret des huit trigrammes de Muyu (改) » qu’il avait appris était bel et bien une branche des arts martiaux.
On pouvait sans exagérer le qualifier de meilleur au monde, avec une note globale de rang S.
Pour lui, qui avait goûté aux principes des arts martiaux grâce au « Retour des dix mille courants en un » de Hugo, les mettre en pratique n’avait rien de difficile.
« C’est peut-être un peu moins efficace, mais… »
Plus que tout, à mesure que les choses en arrivaient là, ma détermination se renforçait.
Mon adversaire était capable d’afficher une telle puissance malgré ses restrictions.
Si je le laissais vivre, il reviendrait à coup sûr, avec cent pour cent de rancune.
« Tu sais bien t’enfuir. Mais combien de temps pourras-tu continuer comme ça ? »
À cet instant, la fièvre qui lui était montée à la tête après l’attaque précédente sembla retomber quelque peu, et le scribe, qui s’était déchaîné comme une locomotive folle, reprit la parole avec calme.
Son ton, jusque-là empreint d’injures violentes, retrouva son ancienne politesse de façade.
« Tu as utilisé cette méthode de formation-barrière ? Je savais qu’elle venait du monde des arts martiaux, mais je suis surprise qu’un invocateur d’esprits y ait recours. Une dimension où ces deux mystères se mêlent ne doit pas être très courante… »
Elle fronça les sourcils et réfléchit un instant, puis secoua la tête en éclatant de rire.
Comme si tout cela n’avait plus d’importance.
« De toute façon, c’est fini. Tu peux bien maîtriser les mystères du courant des frontières, il y a des limites à ce que tu peux faire. Cette formation était plus solide que prévu, alors ça m’a pris un peu de temps. »
L’expression de Harris se durcit devant son assurance.
Comme elle l’avait dit, les chocs accumulés avaient fini par ébranler la formation et y provoquer d’importantes fissures.
Dès qu’il s’en était aperçu, il avait tout fait pour la réparer, mais la sécurité perdait sa raison d’être dès qu’elle était compromise, même si elle avait été parfaite cent fois auparavant.
« Dix minutes, tout au plus. D’ici là, les meilleurs éléments du Panthéon et des Gardiens auront bouclé le secteur et y auront fait irruption. Dommage que je ne puisse pas t’écraser de mes propres mains… mais ce ne sera qu’un léger contretemps. »
Le scribe acheva sa phrase et sourit radieusement.
Vêtue de pouvoir divin teinté de rouge, elle proférait calmement des menaces sanglantes avec le sourire : elle ressemblait davantage à une servante du diable qu’à une apôtre de Dieu.
« Dix minutes, tout au plus… ? »
Bien sûr, Harris n’avait aucune raison d’avoir peur et ne prêta pas attention à ses menaces.
Il jeta tranquillement un coup d’œil autour de lui, hocha légèrement la tête, puis répondit lentement :
« C’est un peu juste, mais… oui, ça devrait suffire. »
« … Hein ? »
Le visage du scribe se déforma devant cette réponse désinvolte.
Puis, pensant sans doute qu’il ne faisait que bluffer, elle reprit vite contenance et afficha un rictus moqueur.
Le coin de sa bouche se tordit, comme si la situation était ridicule, et son regard arrogant brilla d’un éclat froid.
Mais, malheureusement…
Son attitude ne relevait ni du bluff ni de l’excès de confiance.
En effet…
「Rassemblement individuel」
« Kahahaha ! Ça faisait longtemps ! J’aurais bien voulu prendre mon temps et en profiter, mais quel dommage que je n’aie pas le loisir de le faire ! »
« … Mieux vaut y consacrer un peu de temps. Finissons-en en cinq minutes. »
Car il avait quelque chose sur quoi il pouvait vraiment compter.
Une longue tradition transmise de génération en génération par les guerriers de la justice.