Chapitre 335
〈 Île de Geumo (3) 〉
Un espace baigné de silence.
tressaillir—
À un moment donné, le corps de l’homme assis en tailleur au centre frémit légèrement.
Puis ses yeux clos s’ouvrirent lentement et, dans le même temps, une lumière éblouissante jaillit.
La lumière inonda un instant les alentours, puis fut absorbée par une paire d’yeux.
« …La connexion a été perdue. »
Aussitôt après, une voix étrange et indéchiffrable s’éleva de la bouche de l’homme.
Une voix hétéroclite, qui semblait mêler l’ordinaire et l’extraordinaire, les âges et les époques.
« Est-ce le… Royaume de Ganghwan ? »
Le propriétaire de cette voix, le chef de Buncheonhoe, referma les yeux et reprit ses esprits, mais rien n’y fit.
Il avait perdu le lien qui l’unissait à l’apôtre représentant sa divinité dans le Royaume de Ganghwan.
Et cela ne pouvait signifier qu’une seule chose.
« Que s’est-il passé ? À présent, personne, dans le Royaume de Ganghwan, ne peut faire de mal au Démon céleste. »
Bien sûr, accéder au statut de dieu ne se résumait pas à être puissant.
À la base, un dieu n’existait que grâce aux fidèles qui le vénéraient et lui vouaient leur foi.
Autrement dit, c’était comme si le directeur général de la colonie qui fournissait la foi était mort de façon inattendue, coupant toutes les lignes qui lui étaient liées.
« Tss, je n’arrive pas à croire que ça arrive dans un moment pareil. »
Le chef de Buncheonhoe, qui s’était récemment caché pour réparer les dégâts subis à Outerica, claqua la langue en réaction.
Qui aurait pu prévoir qu’un être de la taille d’un millier de démons mourrait si soudainement ?
Il était évident qu’un événement imprévu s’était produit.
« …Mais je ne peux pas agir à la légère, maintenant. »
Traverser les dimensions demandait beaucoup d’efforts.
De plus, pour retourner dans un monde déjà visité, il fallait investir plusieurs fois plus de temps et d’efforts que la première fois.
Le dieu responsable de ce monde ne le laisserait jamais aller et venir à sa guise.
Compte tenu du coût d’opportunité, il aurait été bien plus judicieux d’explorer un nouveau monde.
« J’ai dû trop espérer. Je le croyais plutôt utile. »
Finalement, le chef de Buncheonhoe se contenta de claquer la langue et referma tranquillement les yeux.
Perdre un apôtre chargé d’un monde entier était une perte considérable, mais elle restait dans les limites de ce qu’il avait prévu.
« Le plus probable, c’est que les vestiges du monstre soient intervenus. Je croyais avoir bien fait les choses, mais j’ai dû manquer quelque chose. Il faudra que je sois plus attentif la prochaine fois. »
Sans se soucier de ce changement soudain, le chef de Buncheonhoe sombra de nouveau dans un profond silence.
Il n’aurait jamais imaginé que les responsables de cet incident étaient la bande qui lui avait fichu une raclée à Outerica.
***
« Là-bas… Gwangma ? »
« Hein ? Qu’est-ce qu’il y a, grand frère ? »
« Eh bien… Je vais le redire : ça ne me plaît vraiment pas. Ce n’est pas une blague, c’est notre principale façon de survivre. On dit que le kangjunchi, un poisson sans goût, finit par sembler délicieux… »
« Oh, ça va ! Je le savais, moi. Pourquoi tu flippes autant ? »
« …Alors, tu pourrais arrêter de manger en me regardant… »
« Ah. »
Slurp !
Harley ravala la bave qui lui avait coulé de la bouche sans qu’il s’en rende compte, puis s’essuya le coin des lèvres du revers de la main.
Ils s’éloignaient à présent des environs du mont Yongzhong pour se rendre ailleurs.
Après avoir appris que son interlocuteur était membre de Geumodo, Harley avait officiellement demandé à s’entretenir plus longuement avec lui. Cheonggwan avait signalé la chose à ses supérieurs, qui l’avaient autorisé à l’emmener avec lui.
« La situation s’arrange tellement bien qu’on ne peut pas s’arrêter pour rien. De toute façon, j’en aurai l’occasion plus tard. »
C’était le premier youkai qu’il rencontrait dans ce monde, et il était curieux, mais il n’avait absolument pas l’intention de lui faire du mal.
La réaction de son corps, à l’instant, n’était qu’un phénomène naturel provoqué par la découverte d’un nouveau type de gène.
Même si le corps de Harley frôlait la perfection et la transcendance, il ne pouvait rien contre un instinct inscrit au plus profond de son être depuis sa naissance.
« Hmm, mais si c’est un youkai, il ne pourrait pas régénérer rapidement un membre même si on le lui coupait ? Je trouve que tu réagis un peu trop vivement. »
« J’ignore dans quel genre d’environnement tu as vécu pour penser ainsi, mais les youkai ne possèdent pas tous de telles capacités. Pour ma part, je suis davantage spécialisé en magie qu’en aptitudes physiques. »
« Oh, dommage… »
« …Pardon ? »
« Non, rien. Allez, en route ! Kahahaha ! »
« … »
L’Île de Geumo (金鰲島), un repaire mystérieux de monstres.
La Faction Mosan, qui servait de vitrine au monde extérieur, se trouvait dans la province du Jiangsu, à l’extrémité orientale du pays, face à la mer. Heureusement, ils n’avaient pas besoin de s’y rendre en personne.
« En fait, elle a été créée pour ceux qui s’occupent des affaires extérieures et doivent se montrer au grand jour. À quelques exceptions près, les taoïstes du quartier général de la Secte Mosan sont presque tous humains, et la plupart des monstres vivent ailleurs. »
Après cette brève explication, Cheonggwan les guida jusqu’à une rivière assez large, non loin de là.
« Chacun a ses propres méthodes, mais celle-ci m’est la plus familière, sans doute à cause de mes origines. Le terrain limite beaucoup les possibilités, mais c’est assez pratique quand on trouve un cours d’eau. »
Après cette explication sommaire, Cheonggwan sortit de son sac divers objets rituels, les disposa, puis dressa un autel sur une zone plane au bord de la rivière. Aussitôt, il se mit à réciter une incantation étrange tout en accomplissant un rituel.
Au fil du temps, le cours d’eau voisin se mit à clapoter et à s’agiter bruyamment.
« C’est impressionnant. … Et ça, alors ? »
Puis, à un moment donné.
Harley observait avec intérêt ce rituel, différent des techniques de la famille Zhuge, lorsque son regard se posa sur quelque chose qui n’avait pas été là auparavant, dans le lit de la rivière, de l’autre côté du courant.
Un trou impossible à identifier était apparu. À travers lui, on apercevait une forêt située dans un tout autre paysage que celui qui les entourait.
« …Ouf, voilà. Vous pouvez entrer, maintenant. De l’autre côté se trouve le monde fantastique bâti au sein du nôtre, la fierté de l’Île de Geumo ! Il est rare qu’un monstre errant obtienne si vite l’autorisation d’entrer, mais il semble que nos supérieurs voient d’un bon œil la rencontre avec Gwangma. »
Dling !
Ayant déjà rangé ses affaires, Cheonggwan était venu se placer près de lui. Il agita une petite clochette et s’exprima d’un ton enjoué.
En fin de compte, quelle que fût la procédure, l’idée de retourner chez lui ne lui déplaisait pas.
« Très bien, allons-y… Ah ! »
« Qu’y a-t-il, Gwangma ? »
« …Non, je viens de me rappeler quelque chose que j’avais complètement oublié. »
Harley s’arrêta un instant, se gratta l’arrière de la tête et se lécha les lèvres.
Ce ne fut qu’en apercevant, à travers les yeux de Hugo, l’ancien Gwangma, Mokin-gwang, resté au Temple Shaolin, qu’il réalisa être venu jusqu’ici tout seul sans lui donner le moindre conseil.
« Enfin, on ne peut plus rien changer à ce qui est fait ! Allons-y d’abord, grand frère ! Haha ! »
Mais il chassa bientôt cette pensée et s’avança avec assurance.
Après tout, le Temple Shaolin ne traitait pas si mal Mokin-gwang pour l’instant.
Même s’il avait toujours été méprisé, il était impensable qu’ils maltraitent quelqu’un qui s’était précipité à leur secours dans une situation difficile.
Même si ce n’était pas son intention, il leur avait bel et bien apporté une aide précieuse.
De plus, venant de subir de lourdes pertes, le Temple Shaolin aurait tout intérêt à retenir le plus longtemps possible un homme aussi puissant, au cas où une urgence surviendrait.
« Je pourrai donc lui rendre visite une fois cette affaire terminée. »
De toute façon, s’il l’avait suivi jusqu’ici, c’était pour obtenir des renseignements.
Même si tout se déroulait comme prévu, cela ne devrait pas prendre très longtemps.
Sur ces mots, Harley suivit Cheonggwan, qui plongea dans l’eau en agitant sa clochette de métal, et posa le pied dans le trou au fond de la rivière.
L’instant d’après, il se retrouva au milieu d’une forêt à l’atmosphère étrangement onirique.
Et là…
« Grrr… C’est quoi, ça ? Un hybride ? Hé, toi, qu’est-ce que tu es ? »
Il fit face à celui qui les attendait déjà.
Un immense youkai se tenait juste devant lui, les bras croisés, et le dévisageait de haut.
« Oh ! Pourquoi Do Dool est-il ici… ? »
L’autre devait être une célébrité, mais pas dans le bon sens du terme : Cheonggwan, qui avait traversé avec Harley, blêmit et recula d’un pas.
« Je n’ai pas le droit de venir ici ? Et toi, là, t’es muet ? Ou bien ma majesté t’a paralysé ? Grrr ! »
Il mesurait bien plus de cinq mètres. Son corps évoquait celui d’un tigre dressé sur ses pattes arrière, et une longue queue lui prolongeait le dos. L’absence de lèvres laissait voir ses crocs acérés, entre lesquels dépassaient deux molaires semblables à celles d’un sanglier. Dans ses yeux brûlait un feu spectral.
Une aura violente commença à se répandre, accompagnée d’une immense pression qui répondait à son apparence féroce.
« C’est impressionnant. À vrai dire, s’il existe des monstres pareils parmi les youkai, ils ont forcément dû se montrer résistants pour survivre jusqu’ici. »
Il n’arrivait pas à la cheville du Démon céleste, qui appartenait à un tout autre rang au sein du Hyeongyeong, mais sa force devait être à peu près comparable à celle de l’escrime de la famille Namgung.
Tandis que Harley s’émerveillait intérieurement, Cheonggwan, qui avait reculé, déglutit puis s’avança prudemment.
« Euh, monsieur Dool ? Cet homme est ici en tant qu’invité du Dragon bleu… »
« Dégage, poisson. Avant que je te jette par terre et te mange. »
« Hmpf ! »
Mais son courage ne dura pas longtemps.
Étouffé par le feu spectral qui brûlait dans les yeux de Dool, lequel le dévisageait en grondant à voix basse, Cheonggwan s’immobilisa et resta bouche bée.
Certain que l’autre n’était pas venu simplement pour le rencontrer, Harley fit un pas en avant, un sourire discret aux lèvres.
« Une seconde, grand gaillard. Je te le demande tout de suite, au cas où : tu comptes chercher la bagarre ? »
Mieux valait tout de même s’en assurer.
N’était-il pas, après tout, entré sur un territoire qui ne lui appartenait pas ?
Tant qu’il n’avait pas atteint son objectif, il devait d’abord se plier à leurs usages.
« Grrr… Une bagarre ? Eh bien… Disons que c’est juste un petit test. On ne peut pas laisser entrer quelqu’un qu’on vient de rencontrer sans vérifier qui il est, pas vrai ? La valeur d’un guerrier se prouve dans le combat. »
« Ah ! Tu veux dire une sorte de bizutage ? »
« Oh ? Ça t’intéresse ? »
« Kahaha ! Bien sûr ! »
À leur échange, Cheonggwan agita les bras, désemparé, mais les deux monstres ne lui prêtèrent plus aucune attention.
Tandis que l’excitation montait de plus en plus…
« C’est exactement mon genre ! J’adore ça, moi aussi ! »
La voix littéralement ravie de Harley s’éleva, et les coins de sa bouche s’étirèrent, dévoilant des dents irrégulières.
Quelques gouttes de salive qu’il avait retenues avant d’arriver tombèrent au sol.
« Rien qu’à le regarder, on voit qu’il mise tout sur la force physique… »
Contrairement à Cheonggwan, son corps était extrêmement développé et une énergie violente animait chacune de ses cellules.
Harley le sentit instinctivement.
« Voilà » la délicatesse ultime qu’on ne peut goûter nulle part ailleurs.
« —Une bouchée… Non, il est énorme, je pourrai en prendre plusieurs ! »
La faim qu’il réprimait se déchaîna comme un torrent.
***
Ces derniers temps, Dool s’ennuyait à mourir.
Quand tous ceux qu’il considérait comme ses frères avaient péri, le laissant seul, il n’avait eu d’autre choix que de compter sur Geumodo pour survivre. Le problème, c’était l’interdiction qu’il avait acceptée.
Ne pas s’en prendre en premier aux membres de l’Île de Geumo.
Au début, il avait pris cette condition à la légère, mais le temps passant, Dool comprit qu’elle n’était pas si simple à respecter.
Pour lui, qui était belliqueux de naissance et adorait les conflits et les combats, chaque jour passé ici ressemblait à une journée en prison.
Il lui était arrivé plusieurs fois de rôder dans les parages, d’inciter les autres à se battre pour pouvoir les regarder, ou même de pousser délibérément quelqu’un à l’affrontement…
De plus, la réputation de Dool était telle que ces ruses ne fonctionnaient pas vraiment, pour commencer.
Il s’était donc demandé s’il ne ferait pas mieux de sortir et de se battre jusqu’à en mourir.
Par pur hasard, il avait appris qu’un monstre errant avait reçu l’autorisation d’entrer sur l’Île de Geumo.
« Un étranger ! »
Autrement dit, quelqu’un qui ne relevait pas de la Voie interdite, qui échappait aux règles de l’interdiction.
Dès l’instant où il avait été autorisé à entrer, il était à la fois un invité et un futur membre probable de l’Île de Geumo, mais Do Dool n’en avait cure.
De toute façon, il était encore un étranger, non ?
Il s’était donc précipité vers l’entrée et avait bientôt fait face à sa cible.
Un homme qui dégageait une aura inhabituelle et lui inspirait, pour une raison quelconque, une certaine sympathie.
En le voyant, il avait légèrement revu ses premières intentions, qui consistaient à lui arracher quelques membres avant de le dévorer.
Dans ces conditions, mieux valait peut-être le rosser un peu, puis en faire son subordonné.
Dool, qui était parvenu à cette conclusion, s’était montré étonnamment aimable à ses yeux et, au lieu de déclencher une bagarre comme prévu, avait conclu un accord à l’amiable.
Puis, l’inattendu se produisit.
« Alors, voyons d’abord ce que tu as dans le ventre. »
À peine ces mots prononcés.
Grrr—plop—
Son corps, qui ne dépassait que d’environ la taille de ses cuisses, se mit à gonfler à vue d’œil.
Sa taille, son torse, ses épaules, puis le sommet de sa tête… jusqu’à ce qu’il faille lever les yeux pour le regarder.
« Oh là là. C’est trop grand ? Ça fait un bail que je n’ai pas fait ça, j’ai du mal à me contrôler ! Kahahaha ! »
Rooar !
Un rire tonitruant, semblable au grondement du tonnerre, déclencha une tempête qui ébranla les environs.
Dool leva la tête, regarda vers le haut et resta bouche bée.
Il n’était pas seulement grand.
La densité de ses muscles, qui se tordaient comme s’ils étaient vivants, et l’énergie qui flamboyait en lui comme un volcan en activité écrasaient les environs ; cette vision s’imprima dans son esprit avec une intensité saisissante.
« Euh… »
À ce stade, une pensée lucide traversa soudain l’esprit de Dool.
« Est-ce que ça va, là ? »
…Bien sûr que non. Pas du tout.