Chapitre 327
〈 Réunion de l’Alliance Murim (2) 〉
À bien y regarder, quelque chose clochait.
Hugo examina sérieusement la situation.
« Réfléchissons objectivement. À propos d’un certain Ha Seung-hoon. »
Pour commencer, il était actuellement l’invité de la Dynastie Zhuge.
On lui faisait suffisamment confiance pour qu’il vienne ici aider la famille à laquelle il était redevable.
« Son royaume est au sommet du sommet. C’est un niveau incroyablement élevé pour quelqu’un qui n’a pas encore dépassé la vingtaine. »
Quand on savait que même les personnes douées pour les arts martiaux n’atteignaient généralement leur apogée que dans la trentaine, et que les moins talentueuses n’y parvenaient jamais de leur vie, on pouvait mesurer à quel point c’était remarquable.
Était-ce donc la raison ?
« … Ça me paraît un peu léger pour expliquer tout ça. »
Même si c’était extrêmement rare, le monde était vaste et les génies nombreux ; ce n’était pas un cas sans précédent.
Le chef de famille héritier des Namgung n’avait-il pas atteint le même niveau au milieu de la vingtaine ?
En outre, on soignait en secret la maladie rare de Huang Sun, confié à la famille Zhuge et au Temple Shaolin par la Feuille de Jade d’Or. Mais la sécurité était une telle priorité que l’affaire n’avait sûrement pas déjà été éventée.
Alors, cette réaction, bien sûr…
« Je me suis fait repérer ? »
Il se trouvait sur le chemin menant au lieu où devait se tenir la cérémonie d’ouverture de la réunion.
Hugo esquissa un sourire amer et détourna légèrement la tête pour échapper au regard plein d’attente de quelqu’un qui l’observait de loin, les yeux brillants.
À bien y regarder, ces yeux curieux ne s’expliquaient pas simplement par le fait qu’il était plus doué que les autres pour son âge.
Non, s’il n’y avait eu que ça, on aurait pu croire qu’elle s’intéressait à quelqu’un de plus talentueux que son frère, mais…
« Si on ajoute cette réaction… »
Aux côtés de Namgung So-ran, qui continuait à le regarder avec intérêt, comme si sa tête était remplie de fleurs, se tenait le chef de famille héritier des Namgung, qui la retenait pour l’empêcher de s’emballer.
Il avait sans doute été convenablement formé pour devenir le prochain chef de famille : il n’en laissait rien paraître et feignait le calme. Mais il ne pouvait tromper les sens de Hugo, dont la perception dépassait de loin le sommet ordinaire.
« Ils se méfient de moi. Et pas qu’un peu. »
Ce n’était pas une émotion douce, comme la jalousie envers quelqu’un de meilleur que soi ou l’envie de surpasser un rival.
On aurait plutôt dit l’attitude qu’on adoptait face à un individu dangereux, dont on ignorait ce qu’il ferait à l’avenir.
Il en eut la certitude en le voyant rester sur ses gardes, prêt à réagir immédiatement, où et quand que survienne un imprévu.
Ils savaient déjà quelque chose à son sujet.
« … Ce n’est pas comme si je n’avais aucune idée de ce qui se passe. »
Hugo poussa un léger soupir et se remémora leur précédente rencontre.
Le chef de la famille Namgung, l’un des maîtres absolus qui s’étaient fait un nom autrefois.
Juste après avoir rencontré l’épéiste Namgung-woo, il avait croisé son regard, comme s’il le disséquait pièce par pièce.
Il aurait été impoli de déployer négligemment son énergie devant quelqu’un qu’on rencontrait pour la première fois ; Hugo n’avait donc senti aucun mouvement particulier à ce moment-là. Mais, vu l’écart de niveau entre eux, il n’aurait pas été étonnant que Namgung-woo ait découvert son identité par un moyen ou un autre.
Quoi qu’on en dise, l’autre était un guerrier du Hyeongyeong, un royaume qui dépassait les limites humaines.
« J’en avais tenu compte et j’avais fait aussi attention que possible, mais j’imagine que ça n’a pas suffi face au Hyeongyeong. »
Harley avait déjà découvert l’identité d’éveillés en leur serrant la main ; Hugo avait donc toujours gardé à l’esprit que la sienne risquait d’être révélée à un maître.
Il ne s’attendait pas à ce que ça arrive de cette façon, mais…
« Ha, jeune maître, tout va bien ? Vous avez l’air préoccupé. »
« Oh, excusez-moi. J’étais perdu dans mes pensées. »
« Si vous ne vous sentez pas bien, vous pouvez rentrer vous reposer. »
« Hahaha, je ne peux pas faire ça dès le premier jour. Quand aurais-je l’occasion de rencontrer des gens aussi remarquables, si ce n’est dans un endroit pareil ? »
« … Vous aurez tout votre temps… »
« Mais il y a aussi une question de symbole. »
Hugo secoua la tête et plaisanta en réponse à Zhuge Junghyuk, qui l’accompagnait.
En réalité, même s’il s’agissait d’une réunion, les responsables de chaque faction échangeaient des informations séparément et discutaient de questions importantes. Ce n’était ni un rassemblement où tout le monde se retrouvait au même endroit, ni un grand banquet.
On avait simplement mis à leur disposition un lieu où ils pourraient se côtoyer et sociabiliser avec les personnes de leur choix pendant un certain temps.
« Enfin, c’est un événement organisé par un temple célèbre. Pourquoi y donner une fête ? »
La cérémonie n’était donc qu’une formalité. Mais, comme elle faisait partie de la tradition, on ne pouvait pas tout à fait la négliger.
De plus, puisque c’était le premier jour, tous les participants seraient réunis au même endroit. Quelle meilleure occasion pour prendre la mesure des puissances en présence ?
« Bon, concentrons-nous d’abord sur cette affaire. La famille Namgung n’a pas l’air décidée à révéler mon identité pour l’instant. … Enfin, même si elle le faisait, ce ne serait pas vraiment grave. »
De toute façon, aucun secret ne pouvait rester parfaitement caché dès lors que la famille Zhuge était déjà au courant.
Avec ce traitement, le Temple Shaolin avait peut-être aussi compris quelque chose.
S’ils s’étaient vraiment inquiétés de ça, Harris, le haut-elfe, et Harley, le guerrier barbare, seraient arrivés avec un camouflage bien plus poussé.
Après s’être ainsi rassuré, Hugo tourna la tête, beaucoup plus détendu, et croisa directement le regard étrange de Zhuge Junghyuk.
Le maître de la famille Zhuge tressaillit, comme s’il était gêné, puis se mit à examiner les alentours avec prudence.
« Vous avez quelque chose à me dire ? »
Mal à l’aise sans trop savoir pourquoi, Hugo prit les devants. Zhuge Junghyuk hésita un instant, puis demanda avec précaution :
« … Depuis quand êtes-vous proche de Namgung Sojeo ? »
« …… »
« Non, d’après ce que je sais, vous n’aviez pas beaucoup de contacts tous les deux. Et pourtant, vous êtes devenus très proches depuis le premier jour… Hum. Ce n’est pas que ça ait une importance particulière. Je me demandais simplement ce qui s’était passé. »
Hugo plissa les yeux en le voyant marmonner ainsi, alors qu’il n’avait rien dit.
« Je ne sais pas, moi. »
Il devenait décidément de plus en plus déplaisant.
***
Comme je l’avais d’abord supposé, la cérémonie se termina sans histoire.
Les responsables de haut rang de chaque faction s’éclipsèrent quelque part après avoir échangé quelques mots, tandis que les autres déambulaient librement dans les lieux aménagés et faisaient connaissance.
Ils pouvaient simplement discuter, s’affronter dans une salle d’entraînement séparée ou rentrer se reposer dans leurs quartiers.
On avait littéralement prévu un lieu de rencontre et rien de plus.
Cette politique avait été adoptée parce qu’on estimait que le fait de mieux se connaître, par divers moyens, favoriserait l’harmonie.
Bien sûr, rassembler en un même endroit des gens d’âges, de goûts et de niveaux martiaux différents risquait de provoquer des frictions et de détériorer les relations.
Si ces réunions avaient malgré tout perduré malgré leurs effets secondaires, c’était qu’elles avaient apporté plus de bénéfices que de problèmes.
Les relations personnelles nouées entre les jeunes talents, qui joueraient un rôle majeur dans les événements à venir, y avaient contribué de façon déterminante.
« Amitabha. Le Theravada enseigne que tout résonne en harmonie. Je tiens à exprimer une nouvelle fois ma gratitude aux donateurs qui ont fait tout ce chemin pour nous rejoindre. »
« Ce n’était rien. Sans cette occasion, quand aurions-nous rendu visite au Temple Shaolin, le Taishan Beidou du Wulin ? »
« En effet. Après être sorti dans ce vaste monde et en avoir fait l’expérience, j’ai honte de m’être comporté comme une grenouille au fond d’un puits. Je comprends à présent pourquoi les anciens de notre faction disaient cela. »
« Hahaha ! Moi aussi, c’est pareil. Je croyais que mon frère était le meilleur du Zhongyuan, mais cette rencontre m’a ouvert les yeux ! Ah, au fait, je suis Peng Wonso, de la famille Peng ! Enchanté ! »
Dans un lieu fréquenté surtout par des adultes mûrs, les jeunes talents de leur génération étaient peu nombreux.
Tout naturellement, ils se regroupèrent entre eux, échangèrent des salutations et firent connaissance.
« À propos, il semblerait que la famille Moyong et la faction Kunlun ne participeront pas, comme prévu. J’aurais aimé les voir cette fois-ci. »
« Ah ! Je connais la situation des Moyong. Notre famille Peng est la plus proche de chez eux, alors nous avons de leurs nouvelles de temps à autre. Mais cette fois, une horde de bandits démoniaques a déferlé sur le Liaoning ; ils n’ont pas le temps de se soucier d’autre chose. Au Hebuk aussi, on s’affaire aux préparatifs. »
« Eh bien, ils sont si loin que je ne peux pas les aider. Je suppose que je n’ai plus qu’à prier pour qu’ils s’en sortent. »
Certains se connaissaient parce que leurs terres étaient voisines, mais la plupart ne s’étaient jamais rencontrés. Ils conversaient donc avec prudence et politesse.
Les réunions de l’Alliance Murim avaient lieu environ tous les quatre ou cinq ans.
En dehors de ces occasions, les gens qui vivaient loin les uns des autres avaient peu de chances de faire connaissance. Tous s’intéressaient donc à leurs interlocuteurs et participaient activement aux échanges.
Mais il y avait toujours des gens bizarres, où qu’on aille.
« Vous devez être bien occupés à vous battre contre les barbares, là-bas, aux confins du territoire. J’espère que vous continuerez à vous entretuer et que vous nous laisserez tranquilles. »
Sa voix soudain tonitruante fit tomber un bref silence.
Mais même dans cette atmosphère glaciale, le responsable de Sacheondangmun, à l’origine de la remarque, releva effrontément la tête et balaya l’assemblée du regard, comme pour les défier de réagir.
« … Maintenant que j’y pense, les mendiants ne sont même pas venus cette fois-ci. Pourtant, j’ai entendu dire que le Hugae en personne avait assisté à la dernière réunion. »
« La raison est évidente, mais ça doit être difficile pour eux. »
« … Eh bien, on n’y peut rien. »
La foule choisit de ne pas réagir à ses propos.
Comme tous avaient été soigneusement avertis de ne pas provoquer de frictions entre les factions, ils craignaient de s’attirer des ennuis en intervenant à la légère.
« Tant mieux, non ? Même s’ils étaient venus, ils n’auraient fait que répandre leur odeur nauséabonde. Il y a déjà des mendiants partout dehors, alors qu’est-ce qu’ils viennent faire ici à apprendre les arts martiaux ? Tss. »
Bien sûr, le jeune crétin, forcé d’occuper une position qu’il ne voulait pas, ne se souciait guère de tout ça.
Ses paroles et son attitude piétinaient cruellement les espoirs de sa famille, qui avait cru qu’un séjour dans le vaste monde le changerait un peu.
Ce devait être d’autant plus navrant qu’à son arrivée, il avait semblé se conduire avec calme auprès des adultes.
« Un cliché de chez cliché. Un type comme ça va forcément causer des problèmes plus tard. »
Hugo, qui avait observé la scène en silence, un peu à l’écart, inclina la tête et se caressa le menton d’un air grave.
Pour la première fois depuis longtemps, son détecteur de clichés s’affolait.
On aurait dit qu’on semait les présages les uns après les autres.
« Ça m’inquiète. J’ai l’impression qu’il va se passer quelque chose d’un instant à l’autre. »
Le but principal de sa venue à cette réunion était de recueillir autant d’informations et de renseignements concrets que possible sur chaque région.
Il comptait également étendre son influence en tissant des liens amicaux avec chaque puissance.
Pourtant, un mauvais pressentiment lui remontait soudain le long des chevilles et, d’une manière ou d’une autre, il ne parvenait plus à avancer.
Son niveau physique n’était pas si élevé, mais son esprit, lui, avait déjà atteint un royaume lointain. Il n’avait aucun intérêt à ignorer son intuition…
« Ha, jeune maître ! Que faites-vous là tout seul ? »
C’est alors que cette pensée lui traversa l’esprit.
Son angoisse se concrétisa dans la voix claire de Namgung So-ran, qui s’approchait, le visage rayonnant.
À peine eut-elle fini de parler que tous les regards autour d’elle se tournèrent dans leur direction.
Dans un lieu où se réunissaient des jeunes, une belle femme ne pouvait qu’attirer l’attention. Les hommes présents ne cessaient d’ailleurs de l’observer discrètement.
Et comme les femmes n’étaient pas nombreuses, elle était au centre du groupe et se mêlait à eux tous.
Je n’avais pas osé approcher le cercle des hommes d’élite le premier et j’attendais une occasion de lui parler. Mais voilà que Namgung So-ran, au milieu de tout ce monde, avait manifesté son intérêt la première…
« Oh là là. »
Parmi les regards braqués sur lui, il y avait aussi celui du membre de Sacheondangmun, qui venait de chercher à provoquer tout le monde.
Hugo soupira intérieurement sans s’en rendre compte et ferma doucement les yeux.
« Oh ! Jeune maître, vous êtes déjà en bonne compagnie ? Voici Hwang Bo-segae, de l’Association des femmes Hwang Bo-yun, et voici une membre de la faction Emei… »
« Ravi de vous rencontrer, jeune maître. »
« Amitabha. »
Elle prit les devants et me présenta aux femmes avec lesquelles elle discutait.
Je lui en étais reconnaissant, mais, pour l’heure, je me contentais de sourire avec gêne, en espérant pouvoir rattraper ce mauvais départ. Soudain, nos regards se croisèrent…
« Ah, c’était voulu. »
Deux yeux étincelants d’intérêt.
Ces yeux, beaux comme de l’obsidienne, débordaient d’une étrange bienveillance et semblaient décidés à ne pas me laisser tranquille.
« En fait, vu mon objectif, ce n’est pas si mal. »
Dans ce milieu fermé, il n’était pas facile de parler d’égal à égal avec les autres en n’étant que l’« invité de la famille Zhuge ».
Mais elle, une demoiselle d’une grande famille, non seulement me présentait à ses connaissances, mais attirait aussi leur attention sur moi.
« Bon, autant en profiter. Ça tombe même plutôt bien. »
En vérité, il n’était pas si difficile de s’occuper du gamin capricieux qui commençait à se mettre en branle, le visage renfrogné.
Hugo prit sa décision, puis sourit à ceux qui le regardaient.
« Où est-ce que vous avez appris à… »
Mais avant que Danggi, qui s’apprêtait à protester, ait pu achever sa phrase,
Un brouhaha éclata au-dehors…
Une agitation chaotique venait soudain de l’extérieur.
Au même moment, une annonce inattendue retentit à l’intérieur.
« Des membres de la faction Kunlun sont arrivés ! »
À ces mots, non seulement les jeunes réunis ici, mais aussi les autres personnes présentes tournèrent leur attention dans cette direction.
« Kunlun ? »
« Hein ? Comment sont-ils arrivés jusqu’ici ? »
« Ils ont dû faire de nombreux sacrifices pour parcourir une telle distance. Pourquoi s’être donné tant de mal ? »
C’était parfaitement compréhensible.
La faction Kunlun comptait certes parmi les neuf grandes factions, mais elle se trouvait dans la forteresse de Qinghai, aux confins des Plaines centrales.
Compte tenu du relief difficile, la distance entre l’école Kunlun et le Temple Shaolin dépassait de plus de dix fois celle qui séparait ce dernier de la Dynastie Zhuge.
Quand on pensait au nombre de combats qu’on avait dû livrer pour venir de la famille Zhuge jusqu’ici, on ne pouvait qu’en rester bouche bée.
En outre, n’était-ce pas un endroit où les combats faisaient rage en permanence, au point qu’on le surnommait le front face au Culte démoniaque ?
« Un instant. »
Mais dès qu’il entendit la nouvelle, le sentiment de crise qui le démangeait à l’arrière du crâne s’intensifia brusquement.
Et l’instant d’après, il comprit qu’il s’était complètement trompé.
« Pourquoi ai-je cru que le mauvais pressentiment venait uniquement des rivalités entre les jeunes talents ? »
En vérité, leur jalousie ne représentait aucune menace pour lui.
Quoi qu’ils fassent, il n’y avait aucune chance qu’il se retrouve en danger. Pourquoi se serait-il donc senti inquiet ?
« Alors, c’est ça. »
Autrement dit, la source du mauvais pressentiment se trouvait ailleurs.
Par exemple…
[« Tous prêts au combat ! Que tous les arhats prennent position ! »]
Une voix chargée d’énergie intérieure retentit dans toute l’enceinte du temple.
Et au même instant,
Kwaaaang— !
Une explosion gigantesque secoua l’air.
Une énergie démoniaque si puissante qu’elle glaça les sens de Hugo commença à s’élever comme un brasier.