Chapitre 259
Jouer au chat (2)
Le Serment du Renversement céleste.
Mes rapports houleux avec eux remontaient au premier jour où j’étais arrivé à Outerica.
Par un heureux hasard, le village où Hans avait mis les pieds pour la première fois dans ce monde abritait leur base secrète.
À l’époque, le processus de maturation du « Fragment du Roi immortel » battait son plein.
Pour moi, ça avait plutôt été une bénédiction déguisée.
Même après cette première rencontre, je continuai à me heurter à ces ennemis jurés pour toutes sortes de raisons.
Du sauvetage de l’Elfe Cecily dans les Montagnes du Nord à la récente affaire du Clan Obaifo, dans la République.
On en avait éliminé la plupart… mais il était difficile de débusquer tous ceux qui y étaient liés, car l’organisation reposait sur une alliance étroite de groupes affiliés.
Hans se caressa doucement le menton en observant le petit morceau de métal qui flottait devant lui.
C’était un indice découvert sur le site où s’était ouverte la Porte des abysses, sans doute le plus grand des nombreux stratagèmes qu’ils avaient mis en œuvre.
On estimait qu’il s’agissait d’un fragment de la fine chaîne servant de cordon à un collier.
[Kuuuuuuuuuuuuut, vous avez dit que son nom était Termal Gadias ?]
Un homme qui avait tout sacrifié pour ouvrir les abysses et devenir l’hôte de la folie.
Bien sûr, son passé avait été passé au crible depuis longtemps.
Après avoir reçu des informations de Warchief Baltheon, responsable de l’incident dans le Sud, ils avaient immédiatement mobilisé tous leurs services de renseignement.
C’est une histoire triste, mais…
Grâce à cela, je pus deviner dans les grandes lignes pourquoi il avait ouvert la porte des abysses et comploté la destruction du continent.
Après tout, il n’était pas rare que des gens ayant perdu un être cher à la suite d’un incident s’en prennent au monde entier.
Mais lui se distinguait des autres : il avait vraiment les moyens de menacer le monde, et il était passé à l’acte.
Une victime devenue bourreau ? Maintenant que j’y pense, la tragédie qu’il a vécue était peut-être elle aussi un stratagème du Serment du Renversement céleste.
N’était-ce pas la spécialité des forces du mal que de s’approcher des puissants pour les corrompre, après les avoir vus sombrer dans le désespoir ?
Bien sûr, à présent que tout était terminé, ce n’était qu’une supposition sans intérêt.
Quoi qu’il en soit, ce qui compte maintenant, c’est…
Il était devenu l’hôte de la folie, un révolutionnaire l’avait emporté et Hans avait pu découvrir, par l’intermédiaire d’un tiers, où se trouvait l’hôte.
C’était l’emplacement du révolutionnaire qu’il traquait depuis longtemps, sans avoir réussi à retrouver sa trace.
Vrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr
Hans, qui observait le morceau de métal vibrant, le récupéra et sortit du laboratoire.
Toutes les préparatifs préliminaires étaient désormais achevés. Il comptait commencer au plus vite le rituel qui lui permettrait de le traquer, mais il devait tout préparer soigneusement : pas question de se précipiter et de laisser filer sa cible. Il allait la chasser pour de bon.
Impossible de savoir quels autres tours ce type agaçant avait pu préparer.
[Vous voilà… Roi… Reine banshee Olivia… Je vois le grand Roi immortel…]
À peine fut-il sorti que la Reine banshee Olivia apparut lentement devant lui et s’inclina.
Il ne l’avait pas convoquée, mais elle avait sans doute tout laissé tomber pour accourir dès qu’elle avait senti que quelque chose clochait avec l’immortalité.
Voilà qui faisait d’elle une véritable bras droit, toujours à la hauteur de son rôle.
[Bien. Olivia, tu tombes à pic.]
[Ordonnez-moi ce que vous voulez… Je sacrifierai l’esprit de cette fille pour accomplir les ordres du Roi…]
À bien y réfléchir, cela avait duré plus longtemps que je ne le pensais.
Je ne m’étais pas attendu à ce que le retrouver prenne autant de temps, alors que je disposais de plusieurs services de renseignement et pouvais avoir une vue d’ensemble sur le monde.
Il faut savoir reconnaître ses torts. C’est clair, je suis un salaud.
Mais aucun jeu au monde ne dure éternellement.
Je commençais à m’ennuyer, il était temps d’en finir.
[Convoquez tous les cadres.]
Bien sûr, dans son dictionnaire, il n’existait aucune déclaration d’abandon du genre : « Je n’arrive pas à le trouver. »
Ce n’était pas une partie de cache-cache, mais un jeu du chat qui ne se terminerait qu’à la mort de l’un des joueurs.
Hans avait arbitrairement transformé le jeu auquel les enfants de toutes les dimensions s’amusaient en un combat à mort.
***
La famille impériale de l’Empire d’Azeria finit par publier un communiqué officiel.
C’était la nouvelle que la plupart des gens attendaient.
Riley serait nommée princesse héritière à la place de Simon.
« Hmm… Eh bien, il est temps que la famille impériale clarifie la situation. Tout a basculé, et nous ne pouvons pas attendre le prince Simon indéfiniment. »
« Hahaha ! Longue vie à Son Altesse Royale Riley Carte Azeria ! »
« À vrai dire, je crois que la lutte pour la succession est terminée. Dois-je dire que c’est surprenant ou que c’était prévisible ? »
La tendance était déjà bien établie depuis quelque temps, aussi n’y eut-il guère de contestation.
Surtout, le duc Hermanhart, principal allié de Simon et instigateur de l’attaque contre Riley, était trop occupé à riposter pour s’y opposer.
En réalité, en plus de la guerre ouverte, les luttes secrètes ne cessaient pas. Il devait consacrer toutes ses forces à la survie de sa famille.
« J’aimerais offrir un cadeau à la vicomtesse Isea Pristine… enfin, à la comtesse. Mais que devrais-je faire ? Comme elle travaille pour une organisation religieuse… Croyez-vous qu’il serait préférable de le faire livrer d’abord à sa demeure, dans la capitale ? »
« À bien y réfléchir, mieux vaut passer par la comtesse Pristine. … Hein ? Attendez un peu. Ne serait-il pas préférable que Son Altesse la princesse héritière approche d’abord son amant, qu’elle a fait venir au palais… ? »
En prime, Isea avait été élevée au rang de comtesse, quittant celui de vicomtesse, mais les autres nobles hésitaient à accepter cette promotion.
En vérité, elle n’était restée vicomtesse que parce qu’elle n’avait pas accompli grand-chose aux côtés de Riley, à l’époque où celle-ci n’avait aucun pouvoir. Tout le monde savait qu’elle ne conserverait pas ce rang éternellement.
Et elle ne s’arrêterait sans doute pas au titre de comtesse.
Si elle survivait et rentrait saine et sauve de la bataille finale contre le Roi immortel, son rang dépasserait largement celui d’une marquise. Puis, une fois la princesse héritière Riley montée sur le trône, elle deviendrait sans difficulté duchesse.
Il était naturel que les nobles cherchent à s’attirer ses bonnes grâces.
Bien sûr, tout cela n’arriverait que si elle ne retournait pas sur Terre.
Et.
Tandis que l’Empire traversait une période de bouleversements chaotiques,
un autre grand groupe, l’Église mère, était confronté à des changements encore plus radicaux.
« …Liesta, ça va ? »
« Ah… ça… oui. »
Heinrich, le visage inquiet, s’adressa prudemment à saint Liesta, mais elle répondit vaguement, comme si son esprit était déjà ailleurs.
Son visage, d’ordinaire si animé, était pâle et les commissures de ses lèvres comme le coin de ses yeux ne cessaient de trembler.
« Nous arriverons bientôt au temple. J’ai demandé qu’on prépare le portail à l’avance, nous pourrons donc nous déplacer dès notre arrivée. »
« …Mais est-ce vraiment raisonnable ? Même si nous partons comme ça… »
« Les autres régions sont en mesure de se débrouiller sans nous. Cela fait déjà un bon moment que les géants ont cessé d’apparaître. S’il en revient un, nous pourrons toujours repartir aussitôt, non ? »
« Oui… c’est vrai… »
Une réponse hésitante, bien loin de son assurance habituelle.
Heinrich, qui guidait tranquillement ses compagnons à travers la ville, lui jeta un coup d’œil.
Pour être honnête, la voir aussi embarrassée lui faisait un drôle d’effet : c’était la première fois.
Même lorsqu’elle s’était retrouvée mêlée à l’affaire du Roi immortel, elle n’avait pas réagi ainsi…
J’imagine que c’est normal.
Il acquiesça en se remémorant la nouvelle de l’Église qui leur était parvenue alors qu’ils se trouvaient encore à l’extérieur.
Vu les répercussions que cela pouvait avoir, une telle réaction était tout à fait naturelle.
La nouvelle en question…
Le pape Hatian II était sur le point de mourir.
Il avait dû y avoir plusieurs signes avant-coureurs… Le pape avait sans doute délibérément demandé qu’on ne le révèle pas.
Il craignait peut-être que cela n’inquiète inutilement ceux qui se trouvaient au-dehors.
Ce ne fut donc qu’au tout dernier moment qu’un proche du pape les contacta.
« Je vous attendais. Par ici, je vous prie. »
« Nous allons activer le portail immédiatement. »
Pour Liesta, tous ceux du Grand Temple étaient comme sa famille. Mais le pape actuel l’avait adoptée alors qu’elle était encore jeune, puis elle avait rejoint l’Église : il avait donc une place toute particulière dans son cœur.
C’était la première véritable famille qu’elle avait connue après avoir grandi dans un orphelinat.
« Soyez la bienvenue. Sainte Liesta. Sa Sainteté vous attend. »
« Venez tous par ici, je vais vous conduire dans un endroit où vous reposer. »
Heinrich savait lui aussi que, lorsqu’elle séjournait au Grand Sanctuaire de Roselia, elle rendait visite au pape chaque jour, malgré son emploi du temps chargé.
Même si elle devait renoncer à se rendre dans son jardin préféré, elle ne manquait jamais à cette habitude.
Rien à voir avec moi, qui ne prenais de ses nouvelles que de temps en temps. Maintenant que j’y pense, cela fait un bon moment que je ne l’ai pas vu. La dernière fois, c’était au sommet ?
Bien sûr, il avait pour excuse qu’il était occupé à parcourir le monde avec son groupe de héros, mais il ne pouvait s’empêcher d’avoir un peu mauvaise conscience.
« Grand-père ! »
« Héhéhé, pourquoi accours-tu si vite ? On dirait qu’il y a le feu ! Je croyais que tu venais m’annoncer ton mariage, mais tu es encore une enfant. »
« Grand-père… »
Liesta se précipita vers le pape, qui s’était redressé dans son lit, et le serra dans ses bras.
Après les avoir salués, Heinrich resta discrètement en retrait et les laissa se retrouver.
En réalité, il aurait voulu quitter la pièce pour leur laisser parler de leurs affaires en privé, mais le pape lui avait demandé d’attendre un moment.
La véritable conversation avec lui ne put commencer qu’après que Liesta se fut calmée.
« Héhéhé, pardonnez-moi d’avoir assisté à cette scène, sainte Liesta. »
« Ce n’est rien. C’est un honneur pour moi d’être témoin du lien qui vous unit depuis tant d’années. »
« Héhéhé, merci de le dire. »
Il avait l’air si vigoureux qu’on aurait pu croire qu’il lui restait encore beaucoup de temps à vivre, mais Heinrich le sentait parfaitement.
La dernière vitalité qui subsistait en lui brûlait de tout son éclat.
Liesta semblait l’avoir remarqué elle aussi : la main qui serrait celle du pape tremblait légèrement.
« Si j’ai invité le saint loup, c’est parce que j’ai une dernière chose à lui dire. »
« Vous avez quelque chose à me dire… ? »
Le visage de Heinrich se fit grave à ces mots.
Il n’était pas nécessaire de demander de qui le pape parlait à cet instant.
Le pape hocha lourdement la tête, puis prit lentement la parole.
***
Boum… boum…
Un battement sourd retentit à la frontière des abysses, où chaos et néant se mêlaient.
Le son se dispersa bientôt et s’évanouit, déformé par l’espace, mais sa présence persistait et gagnait lentement les alentours.
« Ah… Seigneur. »
Une voix qui semblait sur le point de s’éteindre s’éleva du centre.
La voix était si déformée et brisée qu’on aurait pu se demander s’il s’agissait vraiment d’une voix humaine. Pourtant, la folie et le fanatisme qu’elle recelait étaient si intenses que les entendre suffisait à rendre fou.
Ma mort approche.
L’être, qui tendait l’oreille aux sons du monde, laissa échapper un faible gémissement.
Il ne lui restait plus beaucoup de temps.
La mort, dont la cause lui échappait et qui l’avait lentement poussé à faire un choix extrême, s’était enfin pleinement manifestée et l’étranglait.
Mais je ne peux pas en rester là.
Même s’il devait mourir ici… il avait le devoir de semer des graines pour la génération suivante.
De même que lui, devenu son apôtre, avait pu mener sa tâche à bien en héritant de la volonté de ses prédécesseurs.
Dommage que je ne puisse pas accomplir ma mission, mais je n’y peux rien. La prochaine fois, je me ferai volontiers engrais pour ce corps afin qu’il puisse germer comme il faut. Son corps, qui ne faisait plus qu’un avec la Graine de folie,
…
continuait de tressaillir.
C’était le signe que son nouveau corps n’était pas encore tout à fait stabilisé.
Il avait senti la mort approcher et s’était dépêché autant que possible, mais en était encore là.
Un peu plus vite. Correctement. Sûrement.
Tandis qu’il s’acharnait ainsi, luttant pour maîtriser son corps,
Craac—
quelque chose, depuis les profondeurs des abysses, le percuta.
[——— !]
Ce qu’il aperçut en tournant lentement la tête,
c’était une silhouette humanoïde, au corps blanc immaculé, qui ne lui arrivait qu’à la poitrine. Il l’avait rencontrée maintes fois.
« Ah, tu es un peu en retard, cette fois. Je t’attendais. »
Ravi de la voir, il tendit les deux mains et l’attrapa aussitôt par les épaules.
Puis…
« Maintenant, sous Sa grâce… toi aussi, ne feras plus qu’un avec moi. »
Tchak—Craac !
En un instant, il ouvrit grand la bouche et avala sa tête.
La tragédie se déroula en un clin d’œil.
Mais lui se contenta de mâcher avec application et de dévorer les restes.
Quand tout fut terminé,
il avait non seulement grandi d’un doigt par rapport à sa taille initiale, mais son corps instable s’était aussi rapproché de la perfection.
Boum… boum…
Et le battement sourd résonna de nouveau dans toutes les directions.
« …Quel dommage. J’aurais dû commencer plus tôt, pour ne pas être à ce point pressé par le temps. Si seulement les plans avaient fonctionné… »
Il poussa un léger soupir et baissa les yeux vers son corps agité de convulsions.
À la différence des êtres impurs de la terre, son corps blanc, pur et lisse était d’une beauté absolue.
À tous points de vue, c’était véritablement l’être humain parfait.
C’est fait…
Ainsi, l’ancien révolutionnaire et fondateur du Serment du Renversement céleste…
Le processus qui devait faire émerger dans le monde le « Roi de la folie » actuel entrait dans sa phase finale.