Chapitre 234
La Boutique du karma (3)
Un village de montagne situé à quelque distance de la capitale de la République de Zéphyr.
La religion principale étant la plus répandue du continent, des lieux de prière avaient été aménagés pour les habitants, même dans les petites villes comme celle-ci.
Bien sûr, le village était si pauvre qu’il ne comptait qu’un prêtre en formation envoyé là pour apprendre le métier et deux moines du cru. Pourtant, personne ne méprisait cet endroit.
Même si leur pouvoir divin était faible, au niveau d’un prêtre apprenti, ils pouvaient prodiguer des premiers soins tout à fait convenables. Grâce à eux, les habitants pouvaient donc profiter de ces services à tout moment.
La foi mise à part, difficile de ne pas apprécier un lieu qui se révélait vraiment utile au quotidien.
Mais à présent, dans cette salle de prière, qui aurait dû être plus sacrée que tout autre endroit…
Des réunions secrètes s’y tenaient à l’insu de tous, entre des individus parfaitement impies et dépourvus de toute croyance religieuse.
« Que pensez-vous de la grâce qu’Il vous a accordée, Obaipo ? En tant que vampire, vous êtes particulièrement bien placé pour la recevoir. »
« Hé hé, vraiment… ce n’est pas si mal… Quand vous êtes venus me voir à l’improviste, j’ai cru que vous mijotiez quelque chose… »
« Je suis désolé. Mais je pensais que nous avions fini par nous faire confiance, après tout le temps passé ensemble. »
Ainsi se poursuivait, dans une salle de prière ornée çà et là des symboles de la religion principale, une conversation entre des individus impies.
Obaipo, seigneur du clan Obaifo, établi à l’est, et vampire au Sang sacré…
« C’est pourtant vous qui avez trahi cette confiance le premier, révolutionnaire… Vous avez dit que vous n’étiez pas responsable de la mort du Bouffon d’Émail et du Roi barbare du Sud. N’est-ce pas… ? »
« Je suis désolé pour ça. Une urgence s’est présentée, je n’ai pas eu le choix : j’ai dû couper les ponts. »
C’était un révolutionnaire, le fondateur du Serment de renversement du Ciel et le principal responsable du chaos qui s’était abattu sur le monde.
« C’est pour cela que vous êtes venu m’aider, même maintenant. Avec un tel pouvoir, vous ne vous laisserez pas vaincre aussi facilement que les autres. »
« Hé hé hé… J’ai déjà écarté le commandant en chef de Zéphia, qui aurait de toute façon été le plus grand obstacle… Je voulais en faire l’un de mes sujets, mais il n’était pas facile de soumettre un guerrier qui avait atteint la transcendance… Quel dommage… »
L’histoire était stupéfiante : même celui qu’on disait le plus puissant homme de la République était tombé.
Autre difficulté : le guerrier avait déjà toléré la domination des vampires sur le royaume de Talia. Il ne serait donc pas facile de le pousser à intervenir dans les affaires secrètes de la République.
En outre, l’attention du public était accaparée par la succession d’incidents survenus en divers endroits, ce qui jouait à bien des égards en faveur d’Obaipo.
« Peut-on laisser la vice-présidente en paix ? En fait, elle doit être à la tête de l’opposition. »
« Hmm, vous parlez de cette fille… ? Maintenant qu’elle ne nous est plus utile, je songeais à m’en débarrasser au plus vite… De toute façon, on lui a coupé tous ses appuis, elle ne pourra rien faire… »
Si elle l’avait gardée, malgré l’hostilité farouche qu’elle éprouvait depuis toujours envers les vampires, c’était parce qu’elle s’opposait à eux. Cela lui permettait d’obtenir plus facilement des renseignements sur la question.
Depuis longtemps, elle avait pris diverses dispositions pour lui.
« C’est plutôt rassurant. Je sais aussi qu’elle est déjà entrée en contact avec les Hybrides de l’ouest. »
« Hé hé, vous voulez parler de ce soi-disant Roi des vampires… ? C’est ridicule… Un type qui ne connaît rien aux origines du sang se proclame roi et se pavane… »
Bien entendu, il avait déjà percé à jour les manœuvres de la vice-présidente et des Hybrides.
Pourtant, il avait confiance en lui et, même si la situation évoluait à toute vitesse et qu’un affrontement semblait imminent, il ne s’en inquiétait pas le moins du monde.
« Peu importe les pouvoirs qu’il possède… Tant que le sang d’un vampire coule dans ses veines, il ne peut pas me vaincre, moi qui ai obtenu le pouvoir le plus proche de la source originelle… En fait, je devrais le remercier de faire à ma place tout ce travail pénible. Kun… »
Au lieu de s’inquiéter, il semblait simplement impatient.
Il espérait sincèrement que le Roi des Hybrides viendrait.
Dès que je l’aurai soumis, je pourrai mettre la main sur tous les vampires du continent.
« À présent, il ne me manque plus que l’essence de Brokoslag et d’Eupersch… Je réunirai ainsi toutes les lignées originelles perdues jusqu’ici… Alors seulement, ce monde connaîtra le véritable Roi des vampires… ! »
Obaipo avait rassemblé les héritages de la « lignée du commencement », longtemps interrompus et transmis à aucune génération suivante.
Il était en extase à l’idée d’achever une lignée parfaite et de régner sur elle.
Il ignorait que les deux lignées qu’il convoitait, tout comme tous ceux qui avaient rejoint les Hybrides, avaient depuis longtemps perdu leur pureté et été contaminés par des facteurs vampiriques venus d’autres dimensions.
***
Je croisai les bras et fixai les chiffres indiquant le prix de l’article.
« Hmm. »
Comparée au chiffre écrasant de trente millions, la hausse de trois cent mille ne représentait qu’un pour cent.
C’était la première fois que je voyais les chiffres changer de mes propres yeux ; je ne pouvais donc m’empêcher de m’y intéresser.
Quoi ? Pourquoi ça change tout à coup… L’un de tes subordonnés aurait trouvé un indice à ce sujet ?
À vrai dire, je supposais que le prix dépendait de la valeur de l’objet et de la difficulté à se le procurer, mais rien ne le confirmait à cent pour cent.
Cela dit, à en juger par le prix des autres objets courants, c’était tout de même l’hypothèse la plus plausible.
Il était donc naturel que j’aie l’impression de me rapprocher de « ça ».
Alors, si je trouve ce qui a provoqué ce changement, je saurai de quoi il s’agit. Je devrais commencer par vérifier si des informations pertinentes ont été recueillies…
Mais j’analysais la situation à toute vitesse.
Dès que je réfléchis à la prochaine étape, je compris que c’était moins simple qu’il n’y paraissait.
Si seulement j’avais un moyen d’obtenir des renseignements sur-le-champ…
Il y avait l’unité de renseignement fantôme, déployée dans tout le continent sous les ordres d’Olivia, responsable du renseignement au sein de l’Armée immortelle.
Il y avait aussi les vampires hybrides et les organisations obscures qui avaient infiltré les recoins les plus sombres du monde.
L’équipe d’analyse du renseignement de la religion principale exerçait son influence sur tout le continent et recueillait puis transmettait les informations nécessaires.
Les informateurs de la Compagnie commerciale de Hubert, chargés de récolter des renseignements sur les transactions commerciales et de suivre les mouvements des marchandises, étaient également à l’œuvre.
Et ce n’est pas tout. Il existe aussi des moyens d’obtenir des informations indirectement.
Harley, dans le Sud, et Harris, sur le Continent d’Émail, étaient forcément mêlés d’une manière ou d’une autre aux événements de leurs territoires respectifs. Et l’influence d’Hesperon, qui avait les faveurs de la princesse, n’était pas à négliger.
En fait, tous étaient d’excellentes sources d’information, à l’exception de Howard, qui restait dans sa chambre à marteler du métal.
…Les informations recueillies aux quatre coins du monde à chaque instant sont innombrables, mais impossible de repérer celles qui concernent quelque chose dont j’ignore même la nature.
Je réfléchis un instant, puis secouai la tête pour chasser mes préoccupations.
À vrai dire, ce sujet m’intéressait, mais cela ne servait à rien de m’épuiser à chercher une réponse à une question qui resterait sans réponse, quoi que je fasse.
De toute façon, un pour cent, ce n’est pas un grand changement.
Quoi que ce soit, à en juger par les chiffres, ça restait encore très loin, non ?
S’il se produisait un changement décisif, je finirais bien par le savoir.
Ce qui comptait pour moi, à cet instant, n’était pas cette question si vague.
Glou glou…
Je tournai la tête et baissai les yeux vers l’enfant. Il portait un grand tee-shirt comme une robe sur son corps nu et tenait de ses deux petites mains une bouteille en verre dont il buvait l’élixir.
« Kyaah… ! »
Le petit garçon décolla ses lèvres de la bouteille vide et poussa un soupir de satisfaction.
Puis, avec un air ravi, il se frotta la bouche de la paume, comme pour en goûter la saveur salée.
Chacun de ses gestes était d’une mignonnerie fatale.
Est-ce que mon comportement change lui aussi à mesure que mon corps rajeunit ?
Ou bien était-ce simplement son comportement habituel, et son apparence me donnait-elle cette impression sans raison ?
Quoi qu’il en soit, inutile de s’en préoccuper pour l’instant.
La personnalité de l’Avatar lui était propre. Ce n’était pas nouveau.
Dans tous les cas, Outerica est plus propice qu la Terre à une croissance rapide. Mais je ne peux pas envoyer Horus, qui a l’apparence d’un enfant, n’importe où tout seul. Il lui faut un gardien, au moins en apparence.
Tandis que je réfléchissais, Hugo ouvrit discrètement la porte et entra. Il s’approcha d’Horus et entreprit de l’habiller avec les vêtements pour enfants venus d’un autre monde, qu’on lui avait fait parvenir par la « Nuée d’avatars ».
Hubert, qui s’occupait des tâches domestiques et de l’approvisionnement, les avait préparés et envoyés en toute hâte.
…Oui, c’est sans doute ce qu’il y a de mieux.
Après avoir observé la scène et réfléchi, je pus déterminer la destination d’Horus.
Quelqu’un qui ne payait pas de mine, si bien que les gens autour de lui ne lui prêteraient pas trop attention, mais qui pouvait emmener un enfant sans que cela paraisse étrange, en avançant toutes sortes de prétextes.
Tarak, où se trouve la Compagnie de Hubert.
Les tâches d’Hubert venaient donc de s’alourdir : aux corvées et à l’approvisionnement s’ajoutait la garde d’un enfant.
***
« Drakalion vous observe. »
Ce fut la phrase qui apparut devant les yeux d’Horus juste après son arrivée dans ce monde.
Le Dieu-dragon ?
Comme je ne l’avais vu qu’une ou deux fois, c’était presque devenu un événement annuel, sans rien de nouveau à m’apprendre.
Maintenant, j’aurais presque l’impression qu’il me manque quelque chose s’il ne s’intéressait pas à moi.
Même si cela se limitait à un autre monde, je vivais sous le regard des dieux.
Et bien sûr, j’avais largement de quoi m’en réjouir, puisque je bénéficiais aussi de leur soutien.
Il te regarderait ainsi et, si quelque chose lui plaisait, il t’offrirait un petit cadeau.
« Hmph… pa… ! »
Horus inspira profondément, puis afficha un sourire satisfait.
En tout cas, c’est vraiment différent maintenant que je suis dans un monde doté de mana.
Contrairement à la Terre, désert d’aptitudes surnaturelles où je ne sentais aucune énergie, le mana abondant d’ici s’écoulait rapidement dans son Cœur de dragon au seul rythme de sa respiration, le rendant plus fort.
La croissance accélérée et l’élixir hors de prix agissaient à une vitesse qui surprenait même le principal intéressé.
Sur Terre, je peux seulement récupérer l’énergie perdue ; je ne progresse pas pour autant.
Ainsi, un éveillé revenu sur Terre pouvait améliorer ses compétences en perfectionnant sa technique, mais ses capacités intrinsèques, elles, n’augmentaient pas.
En réalité, ses limites étaient fixées dès son retour.
Mais ce problème ne me concerne pas…
J’avais déjà plusieurs Avatars puissants, mais ils ne suffisaient pas encore tout à fait.
Il me fallait une force plus écrasante, plus grande encore que par le passé.
Pour abattre cet ange, à l’époque… ce salaud de chef de la Buncheonhoe.
Et la meilleure perspective depuis quelque temps, c’était ce petit dragon.
Horus serra ses petits poings potelés et raffermit sa détermination.
Évidemment, je n’en suis pas encore au point d’agir directement. Je dois d’abord prendre le temps de m’habituer au corps et aux capacités d’un dragon.
Le premier endroit où il posa le pied dans cet autre monde fut la résidence privée d’Hubert.
Des employés s’occupaient de presque tout — nourriture, vêtements et logement. C’était donc l’endroit idéal pour se concentrer sur ce qu’il voulait sans avoir à se soucier de quoi que ce soit.
Très bien, au travail.
Horus s’allongea sur le lit du dortoir et commença son entraînement sérieux.
« Huh… ha… »
Il se lança dans de profondes respirations et la méditation.
Il contempla attentivement son corps.
Il fit cela un moment sous forme humaine, puis reprit sa forme de dragon en se métamorphosant et recommença le même exercice.
Vu de loin, on aurait pu se demander ce qu’il fabriquait, mais Horus suivait sa routine avec le plus grand sérieux.
Autrement dit : l’opération Waryong.
Un bébé dragon, enfermé dans une demeure luxueuse, se recroquevillait en rêvant du jour où il pourrait prendre son envol.
***
Quelque part dans Outerica.
Dans une petite grotte où toutes sortes de protections physiques et magiques avaient été mises en place pour qu’aucun rayon de lumière ne puisse pénétrer.
Grrr…
Dans un grondement qui brisa des centaines d’années de silence, deux lueurs s’allumèrent lentement dans l’obscurité.
L’être cligna des yeux en silence et balaya les environs du regard, comme s’il évaluait la situation, puis pencha un instant la tête…
[Hmm ? Qu’est-ce que…]
Il sentit bientôt quelque chose et laissa échapper une légère exclamation.
Soudain, il perçut la présence d’un congénère si étrange qu’il était difficile d’en deviner la provenance…
[…Drakarion.]
Il était si jeune qu’on pouvait se demander comment il avait pu naître à cette époque ; selon leurs critères, il n’avait que l’énergie d’un nouveau-né.
Mais dès qu’il le sentit, il ne put rester immobile.
[À ta guise.]
À un pas de là, la situation sur le continent tournait au chaos.
Cela se produisit dans une grotte, sur une île déserte.