Chapitre 214
Les souffrances de Zeron (4)
Une grande bataille faisait rage à l’intérieur du Château immortel.
Dans une atmosphère oppressante, au milieu des nombreux chevaliers de la mort alignés de part et d’autre, une dame vêtue de noir faisait un rapport respectueux à la personne assise sur le trône.
[…Comme vous l’aviez ordonné, le plan d’invasion du continent progresse sans encombre… L’avantage d’une attaque surprise reste limité, à cause de la clairvoyance de la sainte… Cette fois, nous allons profiter de leur manque de préparation et nous contenter d’écraser leurs forces. Nous avons obtenu des résultats convenables…]
La dame translucide, la Reine banshee Olivia, détailla ensuite les résultats de l’opération, étape par étape.
Les troupes de raid levées sur ordre du Roi immortel avaient attaqué simultanément plus d’une douzaine de lieux et atteint leur objectif partout, à quelques exceptions près, notamment là où le groupe de héros était intervenu.
Certes, les forces punitives de chaque pays avaient ensuite anéanti la majeure partie de l’armée des morts-vivants. Mais, dès le départ, tous les soldats, à l’exception de quelques commandants, étaient sacrifiables : il n’y avait donc pas eu de véritable perte.
Après tout, les morts-vivants abondaient dans les parages de cette immortalité.
[Kuuuut… Beau travail, Olivia. Comment oses-tu traiter ce corps avec une telle désinvolture ? J’ai dû avoir l’air bien ridicule après m’être amusé un moment avec elle.]
Son rapport terminé, Hans, assis sur un trône fait de crânes et d’ossements, laissa échapper un petit rire.
Il prit un instant pour évaluer les morts-vivants qui grouillaient autour du château, puis ravala le regret qui montait en lui.
« Si je pouvais déplacer plus de gens à la fois, nous aurions pu conquérir le continent bien plus efficacement. Même après plusieurs jours de préparation, attaquer une douzaine de lieux reste le maximum. »
Bien sûr, même si les morts-vivants disponibles étaient légion, les acheminer jusqu’aux points d’invasion posait un autre problème.
Il n’aurait de toute façon pas été facile de dépêcher une armée aussi vaste à travers le continent.
« Si c’est possible, c’est au moins parce que j’ai un corps de cette taille. »
En règle générale, un magicien était à son apogée dans un environnement où il avait pu tout préparer minutieusement.
Et le Roi immortel, qu’on pouvait considérer comme le sommet des nécromanciens, ne faisait pas exception.
« En utilisant comme catalyseur l’énergie de la mort qui emplit les environs, l’immortalité devient le cœur d’un immense cercle magique. Et si j’y ajoute la puissance de magie noire presque infinie de ce corps… »
Il en résulta un portail, aménagé sur un côté du château, qui permettait de transporter de grandes quantités de morts-vivants.
C’était possible parce que l’immortalité était le sort suprême, le « Labyrinthe de l’éternité », qu’il pouvait manipuler à sa guise.
Le seul défaut de ce portail, c’était qu’il s’agissait, par nature, d’un système à sens unique, conçu pour faciliter les départs.
Comme seuls quelques commandants pouvaient revenir, il suffisait d’envoyer quelques liches avec eux pour régler facilement le problème.
[Nous menons également l’enquête que vous nous aviez précédemment confiée… Malheureusement, nous ne parvenons toujours pas à approcher les personnalités importantes du sud… Nous avons toutefois appris certaines choses sur le clan Obaifo, à l’est. [Ça vient…]
Il s’absorba en silence dans ses pensées tout en écoutant le rapport complémentaire d’Olivia.
La Fédération tribale de Calcos avait coupé tout contact avec l’extérieur. Elle se demandait quel tour elle préparait.
À l’est, Obaifo prenait le contrôle de la situation politique de la République, à l’image du Royaume de Talia.
« Ce ne peut pas être une coïncidence s’ils ont tous agi en même temps. »
Il y avait aussi eu une tentative d’assassinat contre la princesse de l’Empire, ainsi que des événements sur le Continent d’Émail, où Harris enquêtait en ce moment.
Chacun de ces faits était extrêmement suspect.
« L’un les néglige, l’autre s’occupe d’eux. Laquelle de ces options est la plus avantageuse ? »
Bien sûr, il ne se souciait pas seulement des troubles qu’ils provoquaient.
Son seul intérêt, à présent, était d’engranger une quantité considérable de karma grâce à son « plan d’invasion du continent », qui suivait son cours.
« Une fois qu’ils seront sur place, il sera plus facile de détruire le continent. À court terme, l’offre et la demande de karma augmenteront… mais à long terme, cela deviendra inévitablement un facteur imprévu dans le théâtre d’opérations. »
Hannibal Strauss, le Roi immortel, resta un moment plongé dans ses pensées, puis jeta un coup d’œil aux situations de ses autres avatars auxquels il était relié et lâcha soudain :
[Oui, je crois qu’il va falloir que j’intervienne au moins une fois.]
Ces mots annonçaient un événement majeur.
***
Au moment où Stav leva sa dague en forme de griffe.
« Ah… C’est donc comme ça que tout se termine ? »
Même en cet instant désespéré, Riley, à sa grande surprise, ne ressentait pas une peur de la mort si intense.
Elle regrettait plutôt tout ce qu’elle avait fait jusque-là, ainsi que les liens qu’elle allait devoir laisser derrière elle.
« Se-ah, tu dois être tellement triste, pas vrai ? »
Cette pensée lui serra encore plus le cœur lorsqu’elle songea à Lee Se-ah, avec qui elle avait noué un lien plus fort que celui d’une famille.
Au lieu de la remercier pour tout ce qu’elle avait fait pour elle, Riley n’avait même pas pu lui dire adieu comme il se devait. Elles allaient se quitter ainsi.
« J’espère que tu ne chercheras pas à te venger et que tu retourneras saine et sauve sur Terre. »
La personne qui lui vint ensuite à l’esprit fut Hesperon, un Terrien comme Isea.
À vrai dire, elle ne le connaissait pas depuis très longtemps. Pourtant, elle s’était naturellement attachée à lui, car elle avait clairement senti sa présence juste avant que tout ne bascule.
« …Je crois que j’ai de quoi m’en sortir seule. Alors pourquoi tu t’obstines ? »
Alors qu’il combattait les traîtres à l’aide de toutes sortes d’objets étranges, Riley avait vaguement perçu ses émotions à travers leur lien, qui se renforçait peu à peu.
Il ne cessait de tenter quelque chose, animé par la ferme volonté de la sauver coûte que coûte.
« Je t’ai dit de t’enfuir, toi… »
Elle se l’était répété plusieurs fois, mais il était resté silencieux, concentré sur ce qu’il faisait.
À vrai dire, elle avait espéré un instant qu’il la sauverait, mais c’était fini, maintenant.
Fouuush !
Enfin, l’étrange dague que tenait Stav s’abattit sur elle.
Riley ne put se résoudre à regarder et ferma les yeux…
Au même instant, elle attrapa instinctivement quelque chose qui s’était brièvement tendu dans le « passage » qui la reliait à Hesperon.
Kh…
Juste après, elle sentit quelque chose de familier. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, la première chose qu’elle aperçut se trouvait juste devant elle.
« Waouh, c’était moins une. »
Un sourire assuré, impossible à dissimuler malgré le sang qui le couvrait. Il était même éblouissant.
Et…
Et… ?
« Ah ! »
Riley ouvrit les yeux.
Le plafond familier qu’elle voyait tous les jours.
Pourtant, elle découvrit aussitôt un paysage qui lui parut étrangement inconnu.
« …C’était un rêve… »
Elle se redressa sur sa literie moelleuse, recouverte de soie, et passa la main dans ses cheveux.
Sa chevelure blonde et brillante ruisselait sur ses épaules, reflétant avec éclat la lumière matinale qui entrait par la fenêtre.
« Ah. »
Ce moment restait encore vivace dans son esprit.
Ce n’était guère étonnant, puisqu’il ne s’était écoulé qu’un jour et demi depuis lors.
Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre, se prépara rapidement et sortit.
Bien sûr, la tentative d’assassinat contre la princesse avait eu des répercussions considérables à Jeron.
Lorsqu’elle avait soudainement surgi devant la porte principale du palais impérial, portée par un homme couvert de sang, les gardes de sécurité, accourus après son déplacement spatial non autorisé, avaient été stupéfaits en la voyant.
Il aurait été étrange qu’il n’y ait pas eu de tollé : on avait organisé un attentat dans la capitale pour assassiner l’héritière du trône, déjà désignée comme princesse héritière.
Après tout, ce monstre malfaisant n’était-il pas le chef de la Garde impériale, chargé de protéger la famille impériale ?
En conséquence, une vaste enquête avait paralysé les activités de la Garde impériale. Le Département d’inspection impériale et la Tour de magie du palais impérial s’étaient mobilisés, mais aussi les chevaliers de la garde royale, qui ne servaient que l’empereur.
Sans les attaques quotidiennes de l’armée immortelle et le message qu’elle avait envoyé pour annoncer qu’elle était saine et sauve, Ise-ah ne serait pas restée les bras croisés.
La princesse Riley, elle aussi impliquée dans l’affaire, avait une journée extrêmement chargée.
À peine réveillée, elle se rendit…
« Vous voilà, princesse. »
« S’est-il passé quelque chose de particulier cette nuit ? »
À l’hôpital impérial, où Hesperon était hospitalisé.
Elle observa Hesperon, étendu sur son lit et dormant comme un mort, puis interrogea calmement le directeur de l’hôpital, qui se tenait à côté de lui.
« Il a eu plusieurs poussées de fièvre, mais elles sont vite retombées et son état est à présent stable. Son corps était si bien entraîné qu’on avait du mal à croire qu’il était magicien. À vrai dire, sans cela, il n’aurait pas tenu jusque-là. »
Situé à la périphérie du palais impérial, cet établissement était un hôpital luxueux, doté du meilleur personnel médical de l’Empire. On le disait à l’opposé même de l’au-delà.
Un apothicaire capable de préparer presque tous les remèdes du monde. Un médecin qui pouvait recoudre à la perfection même un corps ouvert lors d’une opération. Un alchimiste capable de concocter des potions et même de faire pousser des organes artificiels. Un puissant magicien spécialisé dans la magie de guérison. Un évêque de l’Église principale, invité à y exercer. Et des prêtres.
Sa réputation était telle qu’on disait qu’il rivalisait avec l’aile de soins du sanctuaire de Roselia, en Terre sainte, où résidait la sainte…
« Les soins ont été prodigués avec la plus grande minutie ; sa vie n’est donc pas en danger. Toutefois, vous devez vous préparer à ce qu’il conserve des séquelles permanentes. »
« …Des séquelles… De quelle gravité ? »
Bien sûr, même ici, certaines choses restaient impossibles.
Le directeur de l’hôpital impérial répondit d’un air grave à la voix tremblante de Riley.
« Il s’est sacrifié en convertissant son œil droit en pouvoir. Nous ne pouvons rien y faire. Les objets magiques de ce niveau sont normalement strictement contrôlés. Je ne sais pas comment il a pu s’en procurer un. »
À tout le moins, s’il s’était agi d’une simple blessure traumatique, il aurait été possible de tenter une régénération ou de lui greffer un œil nouvellement cultivé.
Mais si cette perte était le prix d’un rituel particulier, il n’y avait pas grand-chose à faire.
« Sa main droite aussi… La malédiction qui s’y est mêlée à l’abîme et a dégénéré s’est profondément enracinée. Je ne pense pas qu’on puisse la guérir complètement. Nous pouvons toutefois l’atténuer dans une certaine mesure. Pour l’instant, le mieux est donc de la contenir sous un sceau afin d’empêcher qu’elle ne se manifeste. »
Il ajouta bientôt qu’en cas d’usage excessif de ses pouvoirs, la malédiction scellée dans sa main droite risquait de se déchaîner à nouveau.
Quel que soit le renforcement de son statut, Hesperon n’était qu’un magicien qui venait tout juste de dépasser le niveau inférieur.
Il s’était non seulement mesuré à de nombreux chevaliers de haut rang, mais il avait même réussi à tenir tête à un chevalier au sommet de sa puissance. Il était donc inévitable qu’un tel déploiement de force ait des conséquences.
Malgré tout, sans le pouvoir divin de Heinrich, Riley ne serait pas en vie aujourd’hui.
« Ah, il y a aussi la possibilité de lui amputer le bras et de lui en greffer un nouveau. La rééducation prendra pas mal de temps et, à cause des effets secondaires, il risque de ne pas retrouver toute sa force. Mais s’il veut continuer à vivre en magicien, ce n’est pas une mauvaise option. »
Il lui faudrait choisir entre vivre le reste de ses jours avec un sceau dangereux, tout en conservant sa force actuelle, ou s’attaquer au problème à la racine, quitte à recevoir un nouveau bras plus faible que l’ancien.
Riley baissa les yeux, les yeux tremblants, vers Hesperon, plongé dans un profond sommeil.
Ce n’était pas à elle d’en décider.
À son réveil… il devrait choisir lui-même.
Connaissant le talent débordant de cet homme, elle ne pouvait s’empêcher de se sentir coupable de la situation.
« Hm, veuillez m’excuser de paraître si incompétent. Cela dit, nous avons pu restaurer l’énergie et la vitalité que l’usage excessif d’objets magiques de magie noire avait endommagées. Nous avons utilisé de nombreux matériaux précieux pour y parvenir, mais puisqu’il a sauvé la vie de la princesse, j’imagine que cela suffit. »
Le directeur de l’hôpital ajouta ces quelques mots, toujours aussi impassible. Riley ne réagit pas et resta silencieuse, les yeux fixés sur Hesperon.
Le directeur s’interrompit, inclina prudemment la tête devant elle, puis quitta la chambre sans bruit.
Sa devise était de garder son sang-froid en toutes circonstances, mais cela ne signifiait pas qu’il manquait de tact.
Soupir…
Aussitôt le directeur de l’hôpital parti.
Immobile, elle tendit lentement une main et caressa doucement le bras droit d’Hesperon, enveloppé d’un bandage gravé de runes serrées.
Puis sa main remonta lentement jusqu’au coin de son œil droit, qui semblait endormi.
« …Je te suis encore redevable. »
Elle n’avait même pas encore pu s’acquitter de toutes ses dettes précédentes.
Il aurait pu s’enfuir seul, mais il avait utilisé des objets dangereux pour la sauver.
En tant qu’utilisateur, il avait sans doute prévu, dans une certaine mesure, que cela arriverait.
« …Quel idiot. »
Et pourtant, il avait choisi cette voie sans la moindre hésitation.
Il lui avait souri sans regret, comme s’il était heureux de l’avoir sauvée et ne se souciait même pas de ce qui pourrait arriver ensuite.
Les larmes aux yeux…
Soudain submergée par l’émotion, Riley retira précipitamment sa main et inspira profondément.
Elle le regarda un instant, prit une nouvelle grande inspiration, puis se retourna et sortit de la chambre.
« Je reviendrai plus tard. »
Il lui restait encore beaucoup à faire.
En quittant la chambre, son expression se figea peu à peu. Lorsqu’elle sortit enfin de l’hôpital, il suffisait de la regarder pour sentir un frisson vous parcourir.
« …Que s’est-il passé ? »
« Nous traquons actuellement sir Stav, qui a pris la fuite. Il est en mauvais état, aussi pensons-nous qu’il sera bientôt arrêté. »
« Tous ceux qui ont été laissés sur place sont déjà détenus. Les interrogatoires ont commencé pour identifier d’éventuels complices. »
« Nous dressons déjà la liste de ceux qui ont eu un comportement anormal avant l’incident. Je vous la transmettrai et la déposerai aujourd’hui. »
À mesure qu’elle murmurait ses ordres, les serviteurs qui la suivaient comme des ombres ajoutaient chacun quelques mots.
« Je veux que ça aille très vite. Ils sont forcément derrière tout ça. Vous comprenez ? »
« Oui, je transmettrai vos ordres à tout le monde. »
« Je ferai de mon mieux. »
La princesse de fer, rendue furieuse par cette attaque préventive, montra les dents, avide de vengeance.
Elle allait rassembler les forces qu’elle avait réunies jusque-là et s’assurer de la coopération de l’Empire.
***
À la frontière du Royaume elfique, sur le Continent d’Émail.
Quatre jours s’étaient écoulés depuis que j’avais commencé mes recherches, guidé par une intuition inexplicable.
Harris finit par trouver un groupe qu’il soupçonnait d’être à l’origine du problème.
« Ah… Qu’est-ce que c’est encore que ça… »
Ils marchaient sur deux jambes et avaient des têtes de bêtes. Ils ressemblaient à des hommes-bêtes, mais leur énergie était complètement différente. C’était une race qu’il n’avait jamais rencontrée.
Des lycanthropes loups-garous, ostracisés presque autant que les vampires, qui inspiraient une répulsion instinctive au premier regard.
Pourtant, au-delà du malaise qu’ils suscitaient, leur présence était si vague qu’il ne pouvait pas la percevoir sans les observer directement, sans voir ce qu’ils faisaient.
C’était aussi pour cela qu’il avait eu tant de mal à les trouver.
S’il n’avait pas déterminé approximativement où chercher en se fiant à son intuition, il ne les aurait probablement pas repérés si tôt.
Mais même ce fait important n’avait plus beaucoup d’importance, à présent.
« Pourquoi une faille de l’abîme se trouve-t-elle ici… ? »
Il la comparait au trou d’un noir de poix qui absorbait jusqu’à la lumière, ouvert avec une beauté saisissante devant eux.