Chapitre 194
Épisode 191 — Le colon (2)
Le Royaume de Lesque était le plus méridional des quatre royaumes alliés de l’ouest du Continent d’Ion.
Sa particularité était de posséder une immense région céréalière, la plus vaste zone de production alimentaire de l’ouest.
Ce résultat était dû aux efforts déployés pendant de longues années pour étendre les terres cultivables, favorisés par un climat doux, idéal pour les cultures.
Et la présence de la Cathédrale de Picaol est tout aussi remarquable.
La cathédrale avait été bâtie à l’endroit où le deuxième Roi immortel était tombé, trois cents ans auparavant.
Le lieu où Heinrich s’était rendu pour obtenir l’Épée sacrée avait une grande importance historique et religieuse.
Comme c’était aussi la seule cathédrale de l’ouest du continent, elle supervisait les paroisses alentour.
Quant à Geos Calkin, le chevalier à la lance qui faisait partie du groupe de héros…
Il était comte dans ce pays.
« Maître, vous voilà de retour. J’ai entendu parler de vos exploits, mais je suis soulagé de vous voir sain et sauf.
— … Oui. Vous avez également beaucoup travaillé, Oliver.
— Hahaha, ce n’est rien, mon vieux. Je ne fais que gérer la maison. Rien de comparable à ce que vous faites, maître.
Après le territoire du vicomte Glatan, Heinrich et ses compagnons arrivèrent dans un petit village situé dans une baronnie reculée du royaume.
Ils n’avaient pas pu s’y rendre par la porte du temple et avaient dû recourir à la magie de téléportation d’Isea.
C’était le village natal de Geos.
« Oh, je vous prie de m’excuser de ne pas vous avoir accueillis plus tôt. Je suis Oliver, l’intendant de ce manoir. Je ferai de mon mieux pour que vous soyez à l’aise. N’hésitez pas à me dire si vous avez besoin de quoi que ce soit.
Un vieux monsieur vêtu en majordome s’inclina avec politesse et salua le groupe.
Le Royaume de Lesque n’était pas un grand pays, mais un comte restait un noble de haut rang.
Il n’était donc pas étonnant qu’il possède une villa avec un majordome dans son village natal.
« À bien y penser, vous m’aviez dit être comte, sir Geos. Vous avez donc aussi un territoire ? »
Isea le dévisagea avec curiosité, après qu’Oliver fut parti préparer le repas.
Elle aussi avait obtenu son titre grâce à ses seules capacités, mais n’avait pas reçu de territoire, faute d’avoir accompli quoi que ce soit de notable à l’époque.
Et la princesse Riley était en pleine lutte de pouvoir avec le prince héritier ; il lui était donc difficile de s’occuper d’Isea en particulier.
Ce serait embêtant de recevoir un territoire maintenant, puisque je compte retourner sur Terre d’ici quelques années.
Elle ne pouvait toutefois s’empêcher de s’interroger sur sa situation, puisqu’ils se trouvaient dans des circonstances similaires.
Après tout, le territoire était le fondement du pouvoir d’un noble.
« … J’ai récemment liquidé tous mes biens et renoncé à mes fonctions de seigneur. Je n’ai pas le temps de prendre d’autres personnes sous ma responsabilité en ce moment.
« Ah.
— Mais je n’ai pas eu le cœur de vendre ce manoir. … C’est mon village natal, et c’est aussi ici que j’ai rencontré ma femme. Alors, sauf en cas de nécessité, nous restions ici plutôt que sur mon territoire.
Être seigneur, c’était-à-dire propriétaire d’un territoire, s’accompagnait de lourdes responsabilités.
Il devait non seulement guider des milliers, voire des dizaines de milliers de personnes, mais aussi assurer leur survie.
Et le territoire qu’il avait reçu était une terre aride, malgré son titre de comté.
Même en temps de paix, il y avait tant de sujets d’inquiétude que c’en était déjà un vrai casse-tête. Mais en cette époque chaotique, protéger les habitants de son territoire était impossible sans des efforts extraordinaires…
Après avoir perdu sa famille, qui était tout pour lui, il n’en avait plus la force.
« Hum.
Isea se racla la gorge et observa sa réaction avec discrétion.
Elle avait l’impression d’avoir commis une maladresse en abordant un sujet douloureux, mais, contrairement à ce qu’elle craignait, il ne laissa paraître aucun changement et demeura impassible.
Comme s’il n’avait même plus la force d’exprimer ses émotions.
« Enfin, cela n’a plus d’importance. Nous avons fait tout ce chemin pour une raison, n’est-ce pas ?
Mais son indifférence ne signifiait pas qu’il avait renoncé à toute émotion.
Son cœur, usé jusqu’à l’épuisement, était vide, mais…
Une émotion ardente le poussait encore à avancer…
Cette émotion, la « rage », brûlait intensément jusque dans le vide et constituait sa force motrice.
« Exactement ! Nous ne sommes pas venus jusqu’ici pour nous amuser !
— Un autre-mondain… J’espère qu’il sera terrien, comme moi. Je me demande de quel pays il vient.
— Hmm, alors, on dîne et on repart tout de suite ? J’espère que ce voyage nous apportera quelque chose, maintenant qu’on est là.
Les autres membres du groupe prirent la parole tour à tour.
Oui, s’ils avaient fait tout ce chemin…
C’était pour exploiter la faiblesse du Roi immortel, qui s’était montré vulnérable face à la « capacité spéciale d’un autre-mondain » d’Hesperon.
Ils voulaient trouver quelqu’un qui le connaissait et obtenir des renseignements, par n’importe quel moyen.
Bien que son haut niveau lui eût conservé une apparence juvénile, Geos était le membre le plus âgé du groupe : il avait passé la quarantaine.
À bien y réfléchir, c’est tout à fait normal.
En réalité, c’étaient les éveillés qui sortaient de l’ordinaire, car les divers bonus et compétences leur permettaient de progresser rapidement.
Il était tout naturel que les habitants de ce monde, qui devaient s’entraîner avec acharnement pour gagner des niveaux, atteignent cet âge.
Voilà pourquoi les gens vénèrent Isea comme une mage de génie.
Elle n’avait qu’une vingtaine d’années, mais elle avait déjà atteint le rang d’archimage et continuait de progresser !
Heinrich faisait exception, puisqu’il était un héros choisi par Dieu, et Harley ne lui semblait pas si étrange, car il était un Sang-dragon et paraissait plus âgé qu’il ne l’était réellement, mais…
Isea était une humaine pure, et elle avait même l’air d’une adolescente d’à peine quinze ans. Cela rendait la chose encore plus stupéfiante.
« Ça fait plus de vingt ans que je l’ai rencontré pour la première fois. À l’époque, je n’aurais jamais imaginé… que je deviendrais comme ça.
Ils marchaient depuis une dizaine de minutes sur le chemin qui descendait de la colline, du manoir jusqu’au village.
Geos, qui ouvrait la marche, regardait autour de lui et marmonnait doucement, perdu dans ses pensées.
Combien de détours avait dû prendre ce jeune orphelin roturier pour en arriver là ?
Son histoire devait être aussi mouvementée que celle de La grande aventure de Harley.
Non, peut-être pas à ce point.
Harley, fier de son propre récit, se caressa le menton et réfléchit sérieusement avant d’acquiescer d’un air grave.
Il se dit qu’il devrait bientôt y ajouter un épisode plus spectaculaire.
« Snif ! Mais, monsieur, vous croyez qu’il est toujours là ? Et s’il était parti ailleurs…
— … Non. Ça fait deux mois que je ne l’ai pas vu, mais il doit encore être là. Il est même venu aux funérailles de ma famille… Il a pris soin de moi quand j’allais mal…
« Hum !
Encore une mine antipersonnel.
Dans une situation où tout semblait être un champ de mines, mieux valait sans doute se taire.
« Et il ne pourra pas quitter son domicile actuel.
« Hmm ?
Après avoir marché quelque temps derrière Geos, toujours perdu dans ses pensées,
ils arrivèrent à un village assez vaste au pied de la colline et traversèrent la rue sous les regards de tous.
« Hein ! Regardez, ne me dites pas que…
— Ce ne serait pas le comte Geos ? Il est de retour après une longue absence ?
— Qui sont les gens avec lui ?
Les villageois se mirent à chuchoter, l’ayant aussitôt reconnu.
Eh bien, ce serait étrange qu’ils ne le connaissent pas. Un villageois était devenu noble du jour au lendemain, était revenu s’installer dans les environs et y avait même fait construire un manoir.
Son rang était même supérieur à celui du baron, le seigneur de ces terres.
Ils avaient dû bénéficier de ses largesses ; il était donc normal qu’ils le connaissent.
« … Nous y voilà.
Et le lieu où ils arrivèrent, sous les regards de tous,
était un bâtiment qui semblait avoir été construit récemment, le plus grand et le plus propre du village.
Mais sa fonction avait de quoi surprendre…
« Hein ? C’est monsieur Geos !
— Waouh ! C’est bien lui !
— Papa~ ! Monsieur Geos est là !
— Mais qui sont les gens avec… Hiik ?
— Aaaah ! C’est un monstre ! Grande sœur ! Grande sœur !
Les voix des enfants retentirent dans la vaste cour entourée d’une clôture basse.
Ils étaient bien trop nombreux pour être tous frères et sœurs.
« Qu’est-ce que c’est ?
— … Un orphelinat ?
À cet instant, la voix d’un inconnu parvint aux oreilles du groupe.
« Quoi ? Geos ? Et un monstre ? Qui ose… Hein ?
Un homme sortit en hâte du bâtiment, alerté par le vacarme des enfants dans la cour, puis s’arrêta en apercevant le groupe.
C’était un homme noir à la barbe blanche et aux cheveux courts, soigneusement taillés.
Son regard parcourut les inconnus qui venaient d’apparaître et s’arrêta sur Geos, qui se tenait devant les autres.
« Ça faisait longtemps, Chehai.
— … Geos.
Ainsi, le groupe de héros rencontra enfin celui qui se prétendait venu d’un autre monde.
Un homme qui exerçait un métier plutôt inattendu : bienfaiteur et responsable d’un orphelinat.
« Tss, dire que ces gamins traitent Harley, un vrai mâle, de monstre ! Les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent rien à la vie. Un vrai bonhomme doit avoir des muscles comme les miens.
Harley grommela en entrant dans le salon de réception du bâtiment et en retirant la grande étoffe qu’il portait sur lui.
Il n’y pouvait rien : tous les enfants s’étaient affolés en le voyant.
Sans Geos, qui l’accompagnait, ils l’auraient chassé à coups de pied et il n’aurait même pas pu entrer.
« Euh… Harley ? Ce ne sont pas seulement tes muscles…
— Hein ? Qu’est-ce que tu racontes, gamine ?
Isea cligna des yeux, comme si elle ne comprenait pas.
Un colosse musclé de plus de deux mètres trente, couvert de tatouages, vêtu comme un barbare et armé d’une énorme hache menaçante.
Avec son aura de prédateur, qu’il laissait subtilement émaner, et son allure extrêmement virile, on comprenait aisément pourquoi les enfants avaient pleuré et crié.
« … Laisse tomber.
Mais elle se contenta de secouer la tête et de détourner le regard, au lieu de le lui expliquer.
Elle préférait faire semblant de ne pas l’avoir remarqué : il devait très bien le savoir.
« … Pff.
Harley fronça les sourcils et s’adossa au mur, les bras croisés.
La scène n’en devenait que plus menaçante, mais, heureusement, aucun enfant ne se trouvait dans la pièce et il n’y eut pas de nouvelle agitation.
« Pour commencer, je vous prie de m’excuser d’être venu à l’improviste, Chehai.
— Non, je suis plutôt heureux que tu sois venu. Je m’inquiétais beaucoup. … Bien sûr, je dois aussi m’excuser auprès des enfants, que ce type a effrayés.
Chehai, l’homme noir assis en face de Geos, claqua la langue et lança un regard noir à Harley, après que Geos eut pris la parole.
Il aurait voulu jeter Harley dehors sur-le-champ, mais il ne pouvait pas traiter aussi mal le compagnon de Geos, surtout après une si longue absence. Il se retenait donc.
… Bien sûr, il avait aussi une assez bonne idée de leur identité.
« Alors, qu’est-ce qui t’amène, Geos ? Tu n’es pas venu seul, tu as même amené ces gens avec toi.
— Ah ! Avant d’en venir au sujet principal, laisse-moi te présenter mes compagnons. Tout d’abord, voici…
— Enchanté. Je suis Heinrich Saint Landguard, la première lame au service de la volonté du Dieu suprême. Je vous prie de m’excuser pour cette intrusion inattendue.
— Ah, non, ça va. Hum… Je suis Chehai. Je ne suis qu’un villageois d’ici, je m’occupe des enfants.
Le salut d’Heinrich sembla le mettre un peu mal à l’aise ; c’était peut-être un peu trop pour lui, malgré sa vie à la campagne.
Les présentations se poursuivirent avec les autres membres du groupe.
Son sourire à l’adresse d’Isea se mua malgré lui en grimace quand vint le tour de Harley, mais il ne dit rien sur le sujet précédent.
« Bonjour, monsieur Chehai ! Appelez-moi Hesperon ! Ce n’est évidemment pas mon vrai nom.
— Hmm ?
Après le dernier salut, son regard revint à Geos.
Il se disait que celui-ci allait enfin aborder le sujet principal, maintenant que les présentations étaient terminées.
« Chehai. Tu sais qui sont ces gens… et ce que je fais en ce moment, n’est-ce pas ?
— … Oui.
— J’ai une question à te poser. C’est très important, alors je te serais reconnaissant de répondre honnêtement.
L’atmosphère s’alourdit dans le salon de réception.
Geos n’était pas le seul à le fixer avec gravité : ses compagnons faisaient de même.
« Haha, franchement. Pour ta gouverne, je ne suis pas un mage noir et je n’ai rien à voir avec le Roi immortel. Ah, j’ai bien volé quelques pommes de terre avec les enfants, il y a quelque temps. C’est pour ça que vous êtes là ?
Chehai tenta de détendre l’atmosphère d’un rire tonitruant et d’une plaisanterie, mais Geos continua de le fixer sans ciller.
Il se racla la gorge, mal à l’aise, puis hocha vaguement la tête.
« D’accord, d’accord, pose ta question. Pourquoi tu fais cette tête…
— Chehai, est-ce que tu viens par hasard d’une dimension appelée Terre ?
Une question directe, malgré la longue introduction.
Et, au même instant,
Chehai se raidit.
Pour Harley, qui avait été sélectionné comme candidat au « groupe de héros ».