Chapitre 180
Épisode 180 : Opération « Évasion du château du Roi démon » (2)
Siana était responsable du quartier résidentiel de la Forteresse immortelle, mais elle n’avait pas complètement renoncé à son identité de noble impériale.
À vrai dire, si elle avait pris la tête d’une famille noble de moindre importance, c’était pour accéder plus facilement aux hautes sphères. Maintenant qu’elle faisait partie de l’Armée immortelle, elle n’avait donc plus besoin de s’accrocher à son statut.
Mais c’eût été dommage de jeter aux orties tout ce qu’elle avait mis tant de peine à bâtir.
Heureusement, son maître, le Roi immortel Hans, jugeait lui aussi que cela pouvait encore servir ; il l’autorisait donc à rendre visite de temps à autre à sa famille.
Et ces quelques heures étaient pour elle de vraies vacances : l’occasion de fuir cet endroit étouffant et malodorant, et de retrouver la vie d’une noble.
« Hmm, hmm~♪ »
Il était tout naturel qu’elle fredonne pour elle-même.
Dès que j’arrive, je commence par me rafraîchir avec du thé noir et des gâteaux d’exception. Ensuite, une séance de shopping pour profiter un peu du luxe. L’argent n’a plus d’importance, alors autant dépenser sans compter. Je vais d’abord étoffer ma collection de chaussures…
Siana traversa le château lugubre d’un pas énergique, dressant dans sa tête la liste de ce qu’elle comptait faire.
Alors qu’elle s’apprêtait à rejoindre le cercle de téléportation que le Roi immortel avait installé pour elle en personne, elle décida de jeter un dernier coup d’œil à son domaine avant de partir…
Et aperçut un mort-vivant à l’apparence singulière dans le réfectoire du quartier résidentiel.
« Tiens, Andrew ? C’est bien toi ? »
« Hein ? Ha, hahaha… Ça fait un bail, grande sœur. »
Non… En y regardant de plus près, ce n’était pas un mort-vivant, mais un humain : Andrew Weber, l’éveillé de la Terre qui avait été entraîné ici avec elle.
Il avait le visage pâle et tiré, les cheveux gras comme s’il ne s’était pas lavé depuis un moment, des cernes sous les yeux et le regard vague, éteint.
Il enfournait mécaniquement de la nourriture pour survivre. À sa voix, il tourna la tête vers elle, l’air absent.
« … Inutile de te demander si ça va, vu ta tête. Tu n’as vraiment pas l’air en forme. »
« Ahaha… Ah, ça fait du bien de voir un visage familier, après tout ce temps. Je me disais que tu m’avais oublié, vu qu’on ne s’est pas vus depuis si longtemps. »
« Hum, tu sais bien que je n’y peux rien. Mais j’en ai quand même glissé un mot à Olivia, l’autre fois… »
À ces paroles, qui avaient beau sortir d’une voix faible, elle détourna discrètement le regard.
Pour être honnête, elle avait pensé à lui rendre visite quelque temps auparavant, puis elle avait oublié.
Enfin, ce n’est pas ma faute. Et puis, en y réfléchissant, je n’ai rien fait de mal.
Bien sûr, comme on pouvait s’y attendre d’une démone, ses remords ne durèrent pas longtemps.
Depuis le début, ils étaient dans une relation de supérieure à subordonné, et il n’était qu’un compagnon de transfert ; se soucier de lui était déjà une preuve de générosité.
« Mais le travail est si dur que ça ? Je pensais que tu arriverais à t’en sortir avec deux ou trois astuces. »
Il aurait pu fermer les yeux et se détendre en utilisant sa capacité, puisqu’elle ne se remarquait pas…
Elle ne comprenait pas pourquoi il se tuait à la tâche dans un emploi qui ne nécessitait même pas de travail manuel.
« … Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Mais cette femme, elle s’en rend compte. Elle dit qu’elle peut le voir rien qu’en regardant mes signaux biologiques… »
« Ah, je vois. »
La capacité de base des morts-vivants à percevoir la force vitale.
Quelqu’un comme Olivia n’aurait aucun mal à s’en servir pour évaluer l’état d’une personne.
Après tout, c’était littéralement un fantôme.
« Après m’avoir surpris plusieurs fois… elle m’a même imposé un quota. Et si je ne l’atteins pas, je n’ai même pas le droit de retourner à mon logement ! Elle ne me laisse pas me reposer convenablement, dans cet endroit rempli de morts-vivants et de puissance de Magie Noire… C’est pratiquement une démone ! »
La voix d’Andrew monta peu à peu, comme s’il n’en pouvait plus.
Et Siana, qui était une vraie démone, se sentit offensée à son tour.
Se faire traiter de démoniaque était un compliment pour les démons, mais c’était autre chose quand on s’en servait comme d’une insulte.
« Oui, oui. Je suis contente de voir qu’il te reste encore un peu d’énergie. Mais tu as vraiment le temps de bavarder ? Tu ferais mieux de finir vite et d’aller dormir. »
« Beuh ! O-oui, c’est vrai. Je me suis un peu emporté. Mais c’est toi qui as commencé à me parler… »
Il râla sous ses reproches, puis se rassit et se remit à enfourner de la nourriture.
Siana haussa légèrement les épaules et se retourna pour reprendre son inspection.
Elle voulait finir au plus vite et quitter cet endroit sinistre ; elle venait enfin de le revoir après une longue absence.
Et, pressée de partir, elle ne remarqua pas le comportement suspect d’Andrew, resté dans le réfectoire.
« Ouf… »
Il suivit des yeux la silhouette de Siana qui s’éloignait, partagé entre soulagement et regret, puis détourna la tête en poussant un bref soupir.
Je la vois si rarement… Ce sera sûrement la dernière fois que je verrai Sœur Siana. C’est un peu triste qu’on se sépare comme ça… mais je n’y peux rien.
Plus de neuf ans s’étaient écoulés depuis son transfert sur Outerica.
Il était enfin sur le point de rentrer et continuait de manger avec avidité pour tenir jusqu’au bout.
Encore… encore un tout petit peu… Il faut juste que je tienne encore un peu.
Il rêvait de fuir cet enfer.
Dans le deuxième quartier résidentiel de la Forteresse immortelle, où les contacts avec le monde extérieur étaient restreints.
« … C’est bien aujourd’hui ? »
« Oui, aujourd’hui. »
La princesse Riley et Hesperon, qui s’entraînaient assidûment à la magie comme à leur habitude, échangèrent quelques mots à voix basse.
Le moment qu’elle attendait depuis si longtemps était enfin arrivé.
Le jour où elle échapperait à l’emprise du Roi immortel et retrouverait sa liberté.
« Le moment est bien choisi. Lilith, la femme chargée de nous surveiller, est absente ; ils risquent donc moins de s’apercevoir tout de suite de notre évasion et de réagir. »
Elle n’était partie que la veille, après leur avoir laissé une pile de provisions et dit de se débrouiller seuls, car elle ne pourrait pas revenir avant un moment.
En temps normal, il aurait été impensable de donner une telle information à des prisonniers, mais il ne s’agissait pas d’une prison ordinaire. Ce n’était donc pas bien grave.
Mais un problème inattendu se posa…
« J’étais soulagée de ne plus avoir à voir cette tête, mais c’est dommage. »
« Qu’est-ce que tu marmonnes, Riley ? Tu as l’air bien détendue. Tu as dû vivre confortablement, à manger ce qu’on te donnait. Comme du bétail. »
Le prince héritier, qui n’avait pas pu quitter sa chambre jusque-là, était désormais libre de ses mouvements.
Simon Carte Azeria, le prince héritier, avait d’abord été tourmenté par Andrew, puis était devenu le jouet de Siana.
Épuisé par les tourments quotidiens, il restait dans sa chambre à se reposer même quand il était seul. Mais après avoir passé toute la journée de la veille à récupérer, il semblait avoir repris assez de forces pour se promener.
Comme on pouvait s’y attendre de quelqu’un qui a grandi en mangeant de bons petits plats. Il a une sacrée endurance.
Et puis, il était aussi chevalier et avait dans une certaine mesure entraîné son corps ; ce n’était donc pas si difficile à comprendre.
Bien sûr, Siana aurait été ravie de le voir en pleine forme.
« Tiens, mais c’est mon frère ! Tu as fini ta lessive et ton ménage pour aujourd’hui ? Tu risques de te faire gronder si tu oublies, même un jour. On pourrait décider que tu as besoin d’un peu plus d’entraînement à l’obéissance. »
« Grr ! T-toi… ! »
Rougissant, il balbutia après qu’elle eut visé juste, lui qui avait pourtant cherché querelle le premier.
Elle ne comprenait pas pourquoi il s’en prenait à elle alors qu’il n’avait aucune chance de l’emporter.
« … Ha ! Vous allez bien ensemble, tous les deux. Te voilà à traîner avec un moins que rien. On ne peut décidément pas cacher la bassesse de ton sang. »
Il finit par s’en prendre aussi à Hesperon, qui se tenait silencieusement à côté d’elle, et insulta toute la famille maternelle de Riley.
Les sourcils de Riley tressaillirent.
Sa famille maternelle était noble, mais avait pour faiblesse d’être issue d’une famille de marchands à l’histoire récente.
Et comme sa grand-mère maternelle venait elle aussi d’une riche famille de commerçants, les conservateurs menés par le prince héritier s’en prenaient souvent à eux.
Alors qu’elle s’apprêtait à répliquer,
« Franchement… »
Hesperon, qui observait la scène en silence, se gratta l’arrière du crâne et se plaça discrètement devant elle.
Même dans une dispute, insulter la famille, c’est dépasser les bornes.
Et puis, en y réfléchissant, le commentaire sur le « sang inférieur » le visait lui aussi, non ?
Lui aussi était né et avait grandi comme le précieux enfant unique de sa famille ; c’était une insulte qu’il ne pouvait pas laisser passer.
« C’est pitoyable, un prince héritier qui parle ainsi à sa sœur. Et après, il vient nous parler de dignité… C’est ridicule. »
« … Quoi ? Qui es-tu ? Comment oses-tu t’en mêler ? »
Il osait demander pourquoi Hesperon s’en mêlait, alors que c’était lui qui avait lancé la dispute.
Voilà qui révélait bien son égocentrisme.
L’entraînement qu’il avait reçu ne semblait pas avoir été très efficace.
Je devrais en parler à Siana. On dirait qu’elle le gâte trop, parce qu’il est son jouet préféré.
Il avait subi des tourments quotidiens pendant plus d’un mois, mais il n’était toujours pas intimidé ; il devait donc avoir un ego sacrément démesuré.
Pour mater complètement quelqu’un comme lui, il fallait s’en occuper et le surveiller sans relâche.
« Il faut vraiment que j’en parle à sa propriétaire. L’entraînement laisse à désirer : la bête qu’elle élevait s’est échappée et montre les crocs à tout le monde. On dirait que la dresseuse n’est pas très douée. »
Crac !
« … Jeron ? »
Les dents de Simon grincèrent. Même un roturier insignifiant se permettait de se moquer de lui.
Riley, elle aussi, prit un air inquiet.
Pour elle, qui faisait également partie de la famille impériale, c’était monnaie courante ; mais elle pouvait imaginer ce qui arriverait quand quelqu’un qu’il jugeait inférieur se permettrait de l’insulter.
Et le garde qui aurait pu maîtriser la situation était absent…
« Hé… Eh bien, ce ne serait pas une mauvaise idée de lui donner une leçon. J’en ai assez de tout ça, ces derniers temps. … Ils ne diront rien si je ne le tue pas, hein ? »
Sa réaction était exactement celle à laquelle elle s’attendait.
« Attends ! Tu comptes utiliser la force ici… ? »
Elle tenta à la hâte de désamorcer la situation, mais Simon avait déjà perdu patience.
Il avait quitté sa chambre malgré son état parce qu’il voulait évacuer sa frustration. Voilà qui lui fournissait une bonne excuse.
Vroum…
Son aura s’activa, comme s’il avait pris sa décision, et renforça aussitôt son corps tout en aiguisant ses sens de combat émoussés.
Il s’était moins entraîné que Riley, mais son âge — la fin de la vingtaine — et son talent convenable suffisaient à faire de lui un chevalier.
« Héhéhé… Voyons si tu as les compétences qui vont avec ta grande gueule. »
Les deux jeunes gens, qui venaient tout juste de devenir mages novices, n’étaient pas de taille à l’affronter.
Même s’il n’était pas au meilleur de sa forme.
Et le prince héritier Simon, qui avait de nouveau évalué le niveau de ses adversaires grâce à ses sens aiguisés, le savait parfaitement.
Ils ne pourraient pas l’arrêter !
« Jeron ! Attends… ! »
Il coupa Riley —.
Boum !
« Je vais te faire ramper ! Misérable ! »
Le visage déformé par la rage, il se rua sur Hesperon.
Son poing fendit l’air, prêt à lui écraser le visage.
Et lui…
Flac !
« Ouf ! »
Patatras !
Il encaissa de plein fouet et roula à terre après que Hesperon eut esquivé avec aisance et riposté.
Il rampait par terre, comme il l’avait annoncé.
« Ouf, qu… quoi ? »
« … Hein ? »
Simon, le premier concerné, et Riley, qui s’apprêtait à lancer un sort en toute hâte, clignèrent des yeux, incrédules devant ce retournement inattendu.
Ce n’était pas un chevalier chevronné de haut rang, mais il se situait tout de même à un niveau assez élevé parmi les chevaliers ordinaires.
Après tout, les chevaliers étaient des armes humaines qui ne faisaient qu’affûter leurs talents au combat.
Un mage de bas rang pris au dépourvu n’aurait pas dû pouvoir lui résister…
« Tu es bien impulsif. Comment quelqu’un comme toi peut-il être prince héritier ? L’avenir de l’Empire m’inquiète. »
Mais Hesperon se contenta de marmonner avec désinvolture, sans tenir compte de leur réaction.
De la puissance magique émanait discrètement de tout son corps, comme si un sort de soutien avait été activé à un moment donné.