Chapitre 179
Épisode 179 : Opération « Évasion du château du Roi démon » (1)
Tarak, grande ville du nord-ouest du Continent d’Ion, accueillit le matin tandis que le soleil se levait.
La ville grouillait d’activité, même au cœur de la nuit, mais l’agitation matinale était d’un tout autre ordre : la plupart des habitants commençaient à se réveiller et à vaquer à leurs occupations.
Couic—
« Bon, j’y vais ! »
« D’accord, fais attention avec la carriole ! »
Diana, qui avait récemment emménagé à Tarak, était elle aussi très occupée.
Comme tout le monde, elle quitta la maison tôt le matin.
Mais un sourire illuminait son visage…
Tout lui était encore inconnu, puisqu’elle n’était pas là depuis longtemps, mais elle était très satisfaite de sa vie actuelle.
« Et cette maison ! C’est une location de longue durée, mais quand même… »
Cette maison douillette était incomparablement plus grande que le logement attenant à l’épicerie où vivait autrefois sa famille de cinq personnes. Les installations étaient propres et neuves, et rien n’avait besoin d’être réparé.
En plus, elle se trouvait dans le quartier central, réputé sûr. Que demander de plus ?
C’était littéralement une « maison qui avait l’air hors de prix », avec tous les atouts qui faisaient grimper les prix de l’immobilier.
Il était donc naturel qu’elle lui plaise.
« Ah ! Bonjour, grand-mère ! »
Diana, qui partait en toute hâte, aperçut une voisine qu’elle connaissait et la salua gaiement.
La vieille femme, installée dans un fauteuil à bascule sur la terrasse et savourant tranquillement la brise, tourna vers elle son visage tatoué et gloussa doucement.
« Héhéhé… Déjà au travail ? Tu es toujours aussi assidue, le matin. »
« Héhéhé, j’apprends encore. Je ne peux pas décevoir maître Hu… enfin, maître Hubert, qui m’a fait confiance ! »
« Quelle gentille fille, à ton âge. Héhéhé… »
Au début, Diana avait craint que la grand-mère d’à côté, avec son apparence effrayante, ne soit peu avenante. Heureusement, elle était très gentille avec les enfants, contrairement à ce que son allure laissait croire.
Non seulement elle leur donnait des friandises comme une vraie grand-mère, mais elle savait aussi merveilleusement raconter des histoires.
Grâce à elle, les enfants, qui s’étaient d’abord méfiés, avaient fini par se rapprocher.
Même son petit frère Aaron, pourtant timide, était désormais à l’aise chez leur voisine, tout comme Rafi.
« Cette grand-mère reçoit elle aussi le soutien de la Compagnie commerciale de Hubert… Si monsieur lui fait confiance, je n’ai pas à m’inquiéter. »
Bien sûr, après avoir récemment été trahie, Diana avait du mal à faire confiance à qui que ce soit. Mais elle ne pouvait pas vivre éternellement dans la méfiance ; elle devait donc faire un effort, elle aussi.
Elle devait au moins essayer d’ouvrir son cœur à ceux dont une personne en qui elle avait confiance s’était portée garante.
« Bon, j’y vais ! »
« D’accord, fais attention en chemin. Enfin… dans ce quartier, tu n’as pas trop à t’inquiéter. »
La Compagnie commerciale de Hubert était désormais la maison de commerce la plus influente de Tarak.
Elle avait des liens solides avec l’Église et la famille du seigneur, proposait des produits uniques et excellents, disposait d’un capital colossal qui lui permettait de recruter sur-le-champ des marchands talentueux et avait l’avantage de pouvoir mener des opérations clandestines par des moyens inconnus…
Grâce à tous ces atouts, elle s’était emparée du marché en quelques années à peine. Le quartier où elle se trouvait était son fief, là où son influence était la plus forte.
Renifle, renifle—
Diana huma l’air en marchant dans la rue.
Des odeurs familières lui parvenaient de toutes parts.
Il y avait les forces de sécurité de la ville, affectées à la patrouille de cette rue à la suite de quelques tractations en coulisses, ainsi que les gardes de la Compagnie commerciale de Hubert, postés dans le quartier commerçant pour protéger les personnalités et les boutiques importantes.
Et par-dessus tout…
La faible odeur du sang qui émanait des ombres disséminées dans toute la ville.
« Je n’aurais jamais cru que cette odeur me rassurerait. »
Autrefois, cette odeur l’effrayait et elle l’évitait, mais désormais, elle se sentait mal à l’aise quand elle ne la percevait pas.
C’était tout naturel : tous les vampires du quartier obéissaient aux ordres de monsieur.
« À bien y réfléchir, c’est incroyable. Ça ne fait qu’environ deux ans que monsieur est devenu un vampire ; comment a-t-il pu accomplir autant de choses ? »
À en juger par le nombre de subordonnés qu’il avait à Tarak et par la facilité avec laquelle il avait organisé son installation, il devait occuper un poste très élevé.
Compte tenu de ce qu’elle avait entendu sur la situation dans le Royaume de Talia… il était pratiquement un grand noble.
« Enfin, pas besoin d’en savoir autant. Il me suffit de lui rendre sa bonté. »
Diana chassa ces pensées distrayantes et se dirigea d’un pas vif vers le siège de la compagnie.
Contrairement à son oncle, qui s’occupait de tâches ordinaires liées à la livraison de nourriture, la mission que l’influence de Hubert lui avait confiée était assez importante.
Elle faisait pratiquement office d’inspectrice : elle vérifiait la qualité des marchandises de la compagnie et veillait à ce qu’elle reste constante.
Bien sûr, nombreux étaient ceux qui s’opposaient à sa nomination parachutée…
Mais l’autorité de Hubert au sein de la compagnie était absolue. Ils se contentaient donc de l’observer, en attendant de voir ce qu’elle ferait.
« … Pour être honnête, je suis nerveuse, mais je n’ai pas le choix : je dois faire de mon mieux pour être à la hauteur de ses attentes. »
Et tandis que Diana arrivait au siège de la compagnie, fermement résolue,
Des murmures s’élevèrent—
Elle entendit tout près une agitation inhabituelle.
Elle sentit aussi une odeur très bienvenue.
« Ah, maître. Bonjour ! »
« Bonjour, Diana. Tu es encore arrivée tôt. Tu es vraiment assidue. »
Elle était tombée par hasard sur Hubert, qui se rendait lui aussi au siège de la compagnie.
Mais, contrairement à son attitude habituellement détendue, ses gardes du corps se comportaient un peu différemment…
Alors qu’à l’ordinaire, à quelques exceptions près, ils gardaient leurs distances, ils l’encerclaient désormais complètement. Certains se montraient même hostiles envers Diana, qui s’approchait.
« Hein ? Et cette odeur… »
Certains d’entre eux étaient même blessés, et leurs armes portaient une légère odeur de sang, comme s’ils venaient de livrer bataille.
Il avait dû se passer quelque chose avant leur arrivée.
« Euh… il s’est passé quelque chose ? »
« Hmm ? Ah… Rien de grave. C’est quelque chose qui arrive de temps en temps. Il y en a toujours qui tentent leur chance. »
Hubert répondit d’un ton désinvolte.
Il avait déjà pris toutes ses précautions et conduisit Diana, qui penchait la tête, vers le siège de la compagnie.
Même sur Terre, où la civilisation et l’état de droit étaient relativement développés, les gens recouraient à toutes sortes de coups bas dès qu’il était question de profits. Alors, dans ce monde, qu’on pouvait considérer comme bien plus barbare, les menaces étaient inévitables.
Ici, il allait de soi qu’on se préparât à de telles éventualités, et ceux qui avaient commandité l’attaque ne s’attendaient pas à réussir du premier coup.
Ils avaient sans doute simplement voulu l’intimider et voir s’il baisserait sa garde.
« Ils ont vraiment osé s’en prendre à moi. »
Bien sûr, la Compagnie commerciale de Hubert n’avait pas grandi à ce point sans rencontrer d’obstacles.
C’était pour cela qu’il devait réinvestir une part importante de ses bénéfices afin de se préparer à ce genre de situation.
Sans l’aide de Harley et de ses amis à ses débuts, puis le soutien du Clan Brokolak, la compagnie n’aurait jamais pu prendre une telle ampleur.
Après l’attaque du Clan Ufersh, Hubert s’était encore plus préoccupé de ses défenses et s’était équipé de toutes sortes d’objets magiques coûteux, mais…
Comme le montrait la situation présente, malgré tous leurs efforts, il finissait toujours par l’emporter.
Il n’y pouvait rien.
Ils avaient probablement monté leur coup en pensant n’avoir affaire qu’à une maison de commerce assez importante. Mais l’organisation qui allait riposter n’était pas de cette envergure.
« Bon… voyons qui tire les ficelles. »
Leur sort était déjà scellé.
Le Duché de Rohan avait été si ravagé qu’on ne pouvait même plus le qualifier de pays.
Avec l’aide de l’Empire et de l’Église, ses habitants tenaient encore bon, ayant établi une dernière ligne de défense près de la capitale.
C’était ironique : ils devaient une telle situation au Roi immortel…
Le nombre de monstres qui envahissaient le duché avait commencé à chuter rapidement, car le Roi immortel faisait barrage aux créatures en s’étant installé dans les montagnes du nord, d’où venait la plupart d’entre elles.
Bien sûr, personne ne lui en était reconnaissant : tous pensaient que le Roi immortel était à l’origine de cette situation.
Ils croyaient simplement qu’il se moquait d’eux en agissant une fois de plus selon son bon plaisir.
Et au cœur de l’affaire…
Le château du Roi démon… non, la Forteresse immortelle, que personne n’avait vue de ses propres yeux mais dont tout le monde connaissait l’existence. Là, certains rêvaient de s’évader après une longue période d’emprisonnement.
« Jeron, alors, comment ça se présente aujourd’hui ? Tu crois qu’on peut y arriver ? »
« Hmm, attends un peu… C’est délicat. »
C’étaient Riley Carte Azeria, la cinquième princesse de l’Empire d’Azeria, et Hesperon, un Terrien et un éveillé débutant transféré depuis moins de deux mois.
Ils s’entraînaient à la magie, comme d’habitude, entourés d’une barrière, quand…
À la question de Riley, qui s’était montrée prudente comme si elle tenait compte des regards alentour, Hesperon fronça les sourcils et prit un air embarrassé.
En réalité, il pouvait lancer l’opération quand il le voulait ; il ne faisait que retarder les choses pour ménager un effet dramatique. Mais après plusieurs jours, la patience de Riley semblait s’épuiser.
« Ouf… Je suis tellement nerveuse que je n’arrive même pas à dormir, alors que toi, tu as l’air si détendu. Tu es sûr que c’est possible ? »
Elle fit la moue, mécontente d’être la seule à sembler pressée.
« Hé, ce n’est pas si facile, tu sais ? À peine transféré dans ce monde, j’ai été capturé. Je ne connais donc rien de cet endroit. Naturellement, je ne sais même pas où nous sommes ni où nous devons aller. »
Pour utiliser des capacités spatiales, il fallait absolument déterminer sa position avec précision.
Leur utilité était proportionnelle au danger qu’elles représentaient. Une erreur pouvait donc provoquer un désastre pire que si l’on s’abstenait de s’en servir.
« C’est vrai… mais nous devons être à l’extrémité nord du continent. Si nous partons simplement vers le sud… »
« Et tu sais où se trouve le sud, d’ici ? »
« … Argh. »
Ils n’étaient pas des mages de haut niveau et n’avaient aucun moyen de connaître la direction du monde extérieur depuis la Forteresse immortelle, qui était pratiquement un espace séparé.
Le visage de Riley s’assombrit tandis qu’elle se heurtait enfin à la réalité.
« Alors, il n’y a vraiment aucun moyen ? »
« Mais si. J’ai même une vague idée. Je voulais juste être prudent pour avoir plus de certitudes. »
L’espoir renaissant, son visage s’éclaira de nouveau.
Peut-être à cause de la situation extrême, elle affichait des expressions très variées, contrairement à son surnom de Princesse de fer.
« … Mais tu ne te permets pas un peu trop de familiarités ? »
« Oh, allez, qu’est-ce que ça peut faire ? Maintenant, nous sommes liés par le destin ! Alors, faisons comme si de rien n’était, détendons-nous ! Hahaha ! »
Au moins, quand il apprenait la magie, il avait fait semblant de l’écouter.
Sa réponse effrontée, comme s’il se croyait désormais en position de force, la laissa incrédule.
Mais il était vrai qu’il détenait la clé pour résoudre leur situation…
« Soupir… Fais attention devant les autres, je t’en prie. Contrairement à ton monde, ici, les gens sont très sensibles aux questions de statut. Ça pourrait vraiment nous attirer de gros ennuis. »
Riley finit par soupirer et céder.
En réalité, si elle avait été gênée par ses familiarités, ce n’était pas parce qu’elle voulait affirmer son autorité : c’était parce qu’Isea lui avait parlé de la Terre.
S’il prenait l’habitude de parler sans façon à une princesse alors qu’il venait d’arriver dans ce monde, il risquait davantage de faire une erreur une fois dehors.
Et c’est lui qui en pâtirait ; elle avait donc pensé lui apprendre à surveiller ses paroles à partir de maintenant…
« Je ne sais plus. Il n’est pas stupide, alors il fera attention dehors. … Enfin, je ne sais pas si je peux lui faire confiance, vu sa façon d’agir. »
Riley soupira de nouveau et le regarda d’un air rusé qui ne convenait pas à son apparence intelligente.
Elle se demanda encore une fois si elle pouvait vraiment lui faire confiance.
Mais sa conclusion resta la même.
« Ça fait déjà deux mois que je suis anxieuse, et je ne peux pas rester ici des années ! D’ici là, je n’aurai plus aucune chance de renverser la situation. »
Elle devait tenter tout ce qui était en son pouvoir.
Elle avait pu constater de ses propres yeux la puissance des « compétences uniques » grâce à Isea et jugeait donc que Hesperon méritait qu’on lui fasse confiance.
Le fait que le talent de Hesperon dépassât même celui d’Isea pesait également dans la balance.
« … Pourvu que ça marche. »
Quelques jours seulement avant l’événement inattendu que personne, sur le continent, n’aurait pu prévoir,
Le grand plan d’évasion commença.