Chapitre 151
Épisode 151 : Les troubles de l’Empire (1)
« Je pense qu’il faut voir comment la situation évolue, mais je suis optimiste ! Pouvoir fracasser directement le crâne du Roi immortel, quoi de plus exaltant ? Hahaha ! »
Harley répondit sans hésiter à la question de Laphori, tout en gardant une marge de manœuvre.
« L’essentiel, pour l’instant, c’est le décor. »
Une histoire digne d’un conte de fées : un héros part à l’aventure pour sauver une princesse, rassemble ses compagnons un à un, déjoue les plans du Roi démon et finit par atteindre son château pour le vaincre.
Pour que l’histoire suive son cours, il lui fallait un champ de bataille, comme un plateau de jeu, où le héros et le Roi démon pourraient s’affronter à leur aise et déployer leurs talents, le tout sous son contrôle.
« Si les classiques sont toujours autant appréciés, c’est pour une bonne raison. Intégrer le groupe de héros à ce scénario rendrait les choses plus dramatiques. »
Mais pour que l’histoire soit crédible, il lui fallait un agneau sacrificiel, une figure de princesse dont la réputation serait à la hauteur pour attirer l’attention du « Roi immortel » et empêcher l’Empire d’agir à la légère…
Heureusement, il avait déjà la candidate idéale pour ce rôle.
Bien qu’elle n’ait pas encore accepté d’y participer.
« … Vraiment ? Quoi qu’il en soit, je suis heureuse de vous revoir. Les discussions importantes touchent presque à leur fin, alors nous comptions bientôt retourner sur le Continent d’Émail. »
Harris avait lui aussi obtenu le droit de devenir Haut Elfe. Il leur fallait donc se rendre auprès de l’Arbre-Monde pour la cérémonie d’éveil.
Bien sûr, ils devraient revenir bientôt pour les forces alliées et l’expédition, mais…
« Il est temps que les autres émissaires rentrent eux aussi. … L’Empire compris, bien sûr. »
Jeron, la capitale de l’Empire d’Azeria.
Clac, clac…
Isea, de retour de la Cathédrale de Roselia, en Terre sainte, regardait par la fenêtre du carrosse qui se dirigeait vers le palais impérial.
Une petite femme aux cheveux noirs, vêtue d’une robe bleue.
« C’est paisible. »
Elle contemplait d’un air absent la rue, qui semblait n’avoir pas changé et ne pas être concernée par le chaos ambiant.
Comme il s’agissait de la capitale de l’Empire, la guerre n’avait pas encore eu de répercussions ici, mais cela ne durerait pas.
Il faudrait bien des sacrifices et des efforts pour préserver cette paix, mais…
Elle rentrait justement après avoir refusé de contribuer à cet effort.
Elle retournait à sa place.
« … Je ne pourrais pas leur en vouloir de me traiter d’égoïste. »
Mais pour Isea, qui n’était pas de ce monde, le petit lien qu’elle avait noué ici comptait davantage que la sécurité de tout un continent.
Elle savait, bien sûr, que si personne ne parvenait à arrêter le Roi immortel, tout le monde serait en danger, y compris ceux qu’elle voulait protéger. Mais il y avait bien d’autres personnes capables de s’en charger, non ?
Contrairement au « monde », qui comptait de nombreuses personnes prêtes à se dresser pour le protéger, la cinquième princesse Riley avait désespérément besoin d’elle, à présent.
La force qu’elle avait rassemblée était encore bien inférieure à celle du prince héritier, tant en puissance qu’en cohésion.
« Je pensais pourtant retourner sur Terre après n’être restée que dans l’Empire. Grâce à Simon, j’ai même visité la Terre sainte. »
Bien sûr, cela ne signifiait pas qu’elle avait une meilleure opinion du prince héritier.
Depuis que la faction de la cinquième princesse avait commencé à prendre de l’ampleur, elle avait été aux premières loges pour assister aux manigances de celui-ci.
Elle avait réussi à toutes les contrer, au prix de son sang, de sa sueur et de ses larmes — elle en avait littéralement craché du sang.
Enfin arrivée au palais impérial, elle se rendit directement au palais de la cinquième princesse et retrouva la raison pour laquelle elle était encore dans ce monde.
« Vicomtesse Pristine ? Vous voilà de retour plus tôt que je ne le pensais. »
Riley Carte Azeria, cinquième princesse de l’Empire d’Azeria, avait les cheveux d’or fin comme des fils de soie et les yeux bleu-vert qui brillaient comme des joyaux. Contrairement à Isea, elle était grande et avait les traits d’une femme mûre…
… Elle la salua d’un sourire doux, empreint de noblesse et de dignité.
« Merci pour votre travail, mesdames. J’ai à m’entretenir avec la vicomtesse Pristine. Vous pouvez disposer. »
Malgré la douceur de sa voix, on y percevait l’autorité innée de celle qui était née pour régner.
Sur l’ordre discret de la princesse, les servantes qui s’occupaient d’elle s’inclinèrent avec respect et sortirent.
Vroum…
Dès qu’elles se retrouvèrent seules, Isea agita légèrement la main et, comme d’habitude, dressa une barrière de protection.
Il était interdit d’utiliser la magie à la légère dans le palais impérial, mais elle faisait exception, puisqu’elle était aussi la garde personnelle de la princesse.
Une fois qu’elle eut terminé,
à l’instant où leurs regards se croisèrent…
« Seah~ ! Te voilà ! Alors, qu’est-ce que l’Église a dit ? Ils n’ont pas essayé de te forcer à participer à l’expédition, au moins ? »
La cinquième princesse Riley courut vers Isea et la prit dans ses bras.
« Soupir… Riley. Calme-toi… Ouf ! »
Isea tenta de retenir la princesse, qui la serrait contre elle en frottant sa joue contre le sommet de son crâne, mais celle-ci l’enfouit encore plus profondément dans son étreinte. Isea se débattit.
« Héhé ! C’est mieux qu’une poupée. Ah~ Ça fait du bien. »
« … L-laisse-moi… partir… »
Les paroles d’Isea, prisonnière de l’étreinte de la princesse, étaient étouffées. Elle finit tout de même par réussir à se dégager.
« Oh~ Pourquoi ? Je me suis tellement ennuyée sans toi ! Terry n’est pas aussi agréable à câliner ! »
Riley fit la moue et se plaignit.
« Terry » était un ours en peluche qu’Isea lui avait offert pour son anniversaire. C’était sa poupée préférée, celle qu’elle serrait dans ses bras chaque soir en dormant.
« Soupir… Tu es encore une enfant, malgré tout ce que tu as grandi. »
« Hmph ! À l’extérieur, je suis une princesse digne de ce nom. Tu devrais t’estimer honorée que je ne montre cette facette qu’à toi, Seah. »
Riley rejeta subtilement ses cheveux en arrière et baissa les yeux sur elle avec un sourire hautain.
Isea, elle, leva le regard vers cette grande et belle femme de plus d’un mètre soixante-dix, l’air égaré, et maudit une nouvelle fois le monde.
« Elle était si petite et si mignonne, quand on s’est rencontrées… ! »
Mais c’était inévitable.
Lorsqu’elles s’étaient rencontrées, la princesse n’était qu’une fillette de onze ans, encore plus petite que les enfants de son âge.
Bien sûr, Riley l’avait dépassée en taille, en stature et en maturité dès qu’elle s’était mise à grandir à toute vitesse, mais…
Leur relation s’était inversée, et depuis, Isea subissait ce genre de traitement.
Leur première rencontre ne s’était pas déroulée ainsi.
— « Waouh, quoi ? Tu viens de te téléporter ? Personne ne peut entrer ici à cause de la barrière. Tu es une archimage ? »
Chance ou malchance,
Isea avait atterri sur le domaine privé d’une famille noble dès son transfert dans l’autre monde, où elle avait croisé une petite fille qui jouait seule dans le jardin.
— « Tu viens d’un autre monde ? … Tu n’es pas de ce monde ? »
En apprenant que personne ne pouvait entrer dans ce domaine, elle avait immédiatement compris la situation et lui avait tout avoué.
Elle avait jugé que la seule façon de survivre était de gagner les faveurs de la fillette devant elle.
Et les mots qu’elles échangèrent après avoir discuté de tout et de rien avec cette petite fille aux yeux pétillants de curiosité marquèrent le début de sa vie dans cet univers inconnu.
— « C’est passionnant ! Alors tu ne sais rien sur cet endroit ? Dans ce cas, je vais t’aider ! … Mais à une condition. »
Normalement, elle aurait pu être exécutée dès son transfert, mais…
Elle avait vraiment eu de la chance.
— « … Tu veux bien être mon amie ? »
— « Ton amie ? Tu es si petite. Appelle-moi grande sœur. »
— « Grande sœur ? Les grandes sœurs sont… effrayantes. »
La fillette, qui avait été enjouée jusque-là, lui fit timidement une proposition.
À l’époque, Isea ignorait tout de son identité et de sa situation, mais elle ne pouvait pas rester insensible à la solitude qui se lisait dans les yeux de la petite.
— « … Soupir, d’accord. Alors appelle-moi juste Seah. »
— « Seah ? C’est ton prénom ? Il est joli ! »
— « Oui, merci. Et toi, comment tu t’appelles ? »
— « Riley ! Je m’appelle Riley ! »
Ce fut ainsi que se rencontrèrent pour la première fois Riley Carte Azeria, cinquième princesse de l’Empire d’Azeria, âgée de onze ans et envoyée dans le domaine de sa famille maternelle pour échapper aux regards de ses frères et sœurs dans le palais impérial, où la lutte pour le pouvoir faisait rage,
et Isea, dix-huit ans, lycéenne terrienne tout juste transférée dans un autre monde, qui s’inquiétait de son avenir.
Huit ans s’étaient écoulés depuis, et elles étaient devenues comme des amies et des sœurs.
Riley l’avait déjà dépassée à bien des égards, mais Isea continuait de la chérir comme une petite sœur.
Riley, qui n’avait personne à qui se confier, comptait sur elle. Isea, de son côté, s’appuyait elle aussi beaucoup sur la fillette qui avait été la première à lui tendre la main dans ce monde inconnu.
« … Et donc, le duc Walter a essayé de me rouler et s’est fait prendre. Il voulait apparemment accomplir quelques exploits pendant que mon grand frère était absent, mais c’est lui qui risque d’être puni. Héhé ! »
Isea sourit en regardant Riley, qui s’accrochait à elle et lui racontait tout ce qui s’était passé pendant son absence, puis sentit un léger malaise l’envahir.
Aussi chère que fût Riley à son cœur, comme une petite sœur, elle ne pourrait pas rester ici éternellement : elle venait d’un autre monde.
« Mais le temps ne s’écoule pas à la même vitesse, alors je peux rester encore un peu. »
Elle s’était fixé une limite de dix ans, ce qui correspondait à un an sur Terre.
Il lui restait environ deux ans selon le temps de ce monde.
Elle devait créer un environnement où cette enfant pourrait vivre en sécurité avant de partir.
« Est-ce que Riley, qui n’a pas d’amis, arrivera à sourire comme ça après mon départ ? Même maintenant, elle ne montre son vrai visage à personne d’autre qu’à moi… »
Bien sûr, la princesse pouvait compter sur elle, une archimage, mais réussir à bâtir une force capable de rivaliser avec celle du prince héritier à dix-neuf ans n’avait rien d’ordinaire non plus.
Son génie était déjà bien connu dans l’Empire et, ailleurs, on la surnommait même la « princesse de fer et de sang ».
Même si, devant Isea, elle se comportait avec tant de maladresse…
Mais, quoi qu’il en soit… le fait qu’elle n’ait personne à qui se confier était très préoccupant.
Isea avait aussi tenté plusieurs fois de trouver quelqu’un avec qui la princesse pourrait se lier d’amitié. Mais peut-être à cause de souvenirs d’enfance, Riley éprouvait une forte aversion pour les « gens de ce monde ».
« Il me reste encore beaucoup de temps, alors je vais y réfléchir tranquillement. À bien y penser, j’étais en première au lycée quand je suis arrivée ici. Je serai en terminale quand je rentrerai. Attends, ça veut dire que je vais devoir passer le bac ? Il me reste combien de mois ? »
Ce n’était qu’un souci dérisoire par rapport aux graves problèmes qui l’accablaient, mais…
C’était tout de même une question sérieuse pour elle, grande archimage de la dimension d’Outerica et lycéenne de deuxième année sur le point de redoubler, sur Terre.
« Alors, Olivia. Voici les dernières informations, pour compléter ce que tu as déjà recueilli. Des défenses du palais impérial et des environs jusqu’à l’identité des nobles qui résident dans la capitale. Je me suis donné du mal pour tout rassembler. »
[C’est… Andrew qui a recueilli ces informations… ? Elles sont assez utiles… Il pourrait se révéler précieux…]
« Tss. »
Olivia ignora Siana, qui cherchait à se faire valoir, et parcourut rapidement le document couvert d’une écriture serrée.
Andrew Weber avait passé plusieurs jours et nuits à rassembler ces informations, mais les exécutants malfaisants et impitoyables de l’Armée immortelle n’en avaient que faire.
« Ah, au fait ! Sa Majesté a dit qu’il placerait Andrew sous tes ordres plus tard. Tu sais qu’il faut faire attention avec lui, puisqu’il est humain ? »
[Ne t’inquiète pas… S’il tente de résister, je lui ferai connaître une terreur pire que la mort…]
« Non, je veux dire qu’il faut éviter de le briser ! Les humains meurent facilement quand ils n’ont ni à manger ni de quoi dormir ! »
[Ah… Bien sûr… Je n’avais pas l’intention d’être aussi brutale… Je lui garantirai trois repas par jour et trois heures de sommeil, pour lui permettre de refaire le plein de nutriments…]
« Euh… Trois heures ? »
Siana hésita un instant en parlant à Olivia.
Elle avait envie de dire quelque chose, puisqu’elle avait un passé commun avec Andrew.
[Ah… J’ai oublié le temps pour les toilettes et la toilette… Hmm… Enfin, les humains ont besoin d’un peu de loisirs. Il n’aura qu’à travailler dix-huit heures par jour…]
« Hum, son rendement ne va pas baisser si tu le fais travailler autant ? Tu ne pourrais pas lui accorder davantage de repos ? »
[Ce n’est pas grave… Il gagnera naturellement en efficacité si on le fouette…]
À cet instant, Siana prit fermement sa décision.
Olivia se faisait sans doute une fausse idée des limites des humains.
Il en serait capable s’il le fallait, bien sûr, mais ce ne serait pas bon à long terme.
Elle allait justement le lui faire remarquer quand…
[Dire qu’il a six heures de repos rien que parce qu’il a un corps… Je l’envie…]
« Je vais laisser tomber. Désolée, Andrew. »
En entendant Olivia marmonner, elle renonça discrètement à intervenir.
À bien y penser, ce n’était pas si dur, non ?
Il n’aurait qu’à utiliser sa capacité confortablement assis. Six heures de repos par jour devraient suffire.
Tandis qu’un nuage sombre s’amoncelait sur l’avenir de cet homme de la Terre, qui n’en savait rien, les deux exécutantes revinrent au sujet initial et discutèrent de leurs projets.
Elles devaient exécuter les ordres du Roi immortel.
Ainsi, comme saint Heinrich l’avait « prédit »,
le Roi immortel Hannibal Strauss se mit en marche pour attaquer l’Empire.