Chapitre 14
Heinz admit que ses propos n’étaient que de pures suppositions, mais Diana ne put s’empêcher de pâlir en l’entendant.
« I-ils font partie d’une organisation appelée Barkolrak, qui contrôle ce quartier. Mais pourquoi… J’ai pourtant payé la taxe de protection à temps. »
Malgré ses paroles, Diana ne parvenait pas à chasser l’impression qu’il disait vrai.
Ayant grandi dans cette ville, elle avait fini par découvrir une vérité.
« Cette ville est… dirigée par des vampires. »
« Des vampires ? »
Bien sûr, tout le monde n’était pas au courant.
La plupart des habitants, et même les membres des organisations qui contrôlaient les rues, l’ignoraient.
Le savoir ne ferait qu’aggraver les choses ; Diana avait donc gardé le secret jusqu’à présent.
« La plupart des organisations, Barkolrak comprise, sont sous le contrôle des vampires. Elles agissent selon leurs ordres et gèrent les habitants. »
Diana l’avait découvert pour une raison toute simple : elle avait un odorat exceptionnellement développé, surtout lorsqu’il s’agissait du surnaturel.
J’ai pris soin d’éviter les endroits où l’odeur du sang était forte !
Elle ne percevait pas seulement les odeurs physiques ; elle pouvait aussi sentir celles qui émanaient des lieux dangereux ou de l’âme des gens.
Grâce à ce don, elle avait pu se montrer prudente et se déplacer avec Aaron.
Pourtant, ils semblaient être tombés dans leur piège, cette fois.
« Dans ce cas, la situation paraît plutôt mal engagée. C’est déjà arrivé ? »
« Quelques fois. Je sentais l’odeur des gens qui avaient disparu du jour au lendemain pour ne pas avoir payé la taxe de protection, sur ceux qui dégageaient une odeur de sang. »
Au début, comme elle ne comprenait pas encore bien son propre don, elle les avait simplement pris pour des gens effrayants.
Même les hommes de l’organisation étaient toujours sur les nerfs.
Mais en grandissant et en gagnant en maturité, à force d’observer et d’entendre toutes sortes de choses, Diana avait compris.
« Cette ville est leur ferme. Ils maintiennent leur propre ordre pour préserver leur approvisionnement en nourriture. »
Tant qu’on payait la taxe de protection à temps, on n’avait pas d’ennuis.
Même dans les ruelles, il n’y avait pas de trafic de drogue.
Et si l’on en avait les moyens, on pouvait même se faire soigner.
« As-tu déjà pensé à partir pour une autre ville, d’une façon ou d’une autre ? »
« Au début, j’ai moi aussi essayé de quitter la ville, même si ce n’était pas très raisonnable. Mais… »
Certaines personnes avaient réussi à quitter la ville, mais Diana savait que très peu d’entre elles étaient réellement arrivées dans une autre.
« Le lendemain de leur départ, j’ai vu des membres de l’organisation transporter leurs affaires. On aurait pu croire que c’étaient de simples objets, mais je savais à qui ils appartenaient. »
Elle reconnaissait leurs propriétaires à l’odeur.
Nul besoin de préciser ce qui leur était arrivé.
À partir de là, Diana avait renoncé à quitter la ville et avait déménagé dans des ruelles moins fréquentées par les vampires, en évitant soigneusement les endroits dangereux.
« Tant qu’on reste dans la ville, ils font ce qu’ils veulent. Mais si on essaie de s’enfuir, ils nous massacrent sur-le-champ. »
Heinz fronça les sourcils en remettant ses idées en ordre.
« Partons d’ici, pour l’instant. Je ne sais pas pourquoi ils s’en sont pris à Aaron alors que vous aviez payé la taxe, mais si c’est vrai, chaque minute compte. Sais-tu où se trouve leur quartier général ? »
« Oui. Mais… vous allez nous aider ? » Diana leva les yeux vers Heinz en se mordant la lèvre.
Maintenant qu’elle savait tout sur cet endroit, elle comprenait la gravité de la situation.
Heinz n’était pas un habitant de la ville ; il ne devrait donc avoir aucun mal à la quitter immédiatement.
Mais Heinz eut un petit rire et ébouriffa les cheveux de Diana.
Rien au monde ne lui faisait peur.
« Je ne te l’ai pas dit ? Maintenant que tu sais, tu ne peux pas faire comme si de rien n’était. Fais confiance à ton “grand frère” pour remettre ces salauds à leur place. » Il insista sur les mots « grand frère ».
À vingt ans, c’était un sujet sensible pour lui.
***
Un petit village gisait en ruines.
Tout n’était que décombres ; pas une seule chose n’était restée intacte.
« Hmmm, l’odeur de Magie Noire flotte encore dans l’air, mais qu’est-ce qui a bien pu se passer ici ? »
L’homme au teint pâle empêcha les cendres tourbillonnantes de l’approcher et fouilla le village. Il n’y trouva que quelques vestiges.
Des traces de combats à peine visibles au sol, ainsi que des endroits qui semblaient avoir été des bâtiments.
« Ce sont… des cadavres ? Les a-t-on réunis ici pour des funérailles ? »
Il découvrit également un endroit qui semblait avoir servi à préparer les corps pour leur inhumation.
La plupart s’étaient déjà changés en cendres, sans laisser de trace, mais cela ne posait pas vraiment de problème à l’homme.
« Je ne sais pas ce qui s’est passé ici. Quoi qu’il en soit, c’est dommage. »
Il s’apprêtait à emporter le fragment du Roi immortel, qui semblait avoir atteint juste le bon degré de maturité, mais celui-ci avait déjà disparu sans laisser de trace.
« Je ne sais pas qui a frappé le premier, mais nous les retrouverons bientôt. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut dissimuler facilement. » L’homme tourna le regard vers l’endroit où menaient les dernières traces.
Les morts-vivants s’étaient dirigés vers la forêt, à l’est.
La direction nous arrange. La chance serait-elle de notre côté ?
Sur ces mots, le corps entier de l’homme se transforma en chauves-souris, qui se dispersèrent et disparurent dans les bois à l’est.
***
Je me dirigeai avec Diana vers le quartier général de Barkolrak.
Nous devions récupérer Aaron avant qu’il ne tombe entre les mains des vampires.
À moins que ce ne soit Hans, personne n’aurait pu se mesurer aux vampires.
Les simples membres de l’organisation, je devrais pouvoir m’en sortir.
Avec un corps éveillé et renforcé, un entraînement régulier et le pouvoir de Récupération Rapide, je pourrais sans doute venir à bout de membres ordinaires de l’organisation.
Pour synchroniser avec l’Avatar les améliorations physiques achetées dans la Boutique du karma, il fallait le rappeler.
Je n’ai pas le temps pour ça. Surtout dans la situation actuelle, où je ne peux même pas compter sur l’aide de Hans.
Il restait trois jours avant que je puisse utiliser la téléportation.
Je devais m’en sortir avec la seule force de Heinz.
Je regardai Diana, qui ouvrait la marche.
Elle serrait ses mains tremblantes et pressait le pas.
Grâce à son odorat, nous ne nous rendions que dans des endroits déserts.
Nous ne pouvions pas nous permettre de révéler où nous étions, sans savoir ce qui allait se passer.
Elle fait tout son possible pour protéger sa famille, malgré son jeune âge. Je ne peux pas l’abandonner maintenant.
Diana avait dû vivre en s’appuyant sur ce sens des responsabilités, s’accrochant à son maigre espoir de vivre malgré le poids de la réalité.
Mais à présent, cet espoir semblait s’effriter.
Ouais, je n’ai pas grand-chose à perdre, alors autant faire tout ce que je peux. « Mission : aider la jeune fille en détresse et retrouver son frère. » Ça me paraît pas mal. La récompense… sera aléatoire.
Pour moi, c’était une sorte de quête.
Et un joueur coréen n’abandonne jamais une quête en cours de route.
Tandis que je me préparais mentalement, Diana s’arrêta brusquement et se mit à renifler l’air.
« Ah ! Je commence à sentir Aaron. Il semblerait qu’il soit bien au quartier général de Barkolrak. »
« Ça confirme nos soupçons. Ce serait regrettable qu’ils se révèlent fondés, mais le fait qu’il ne soit pas encore tombé aux mains des vampires est une bonne nouvelle. »
Je me préparai au combat et suivis Diana, qui se remit à courir.
« Mon oncle… Tu crois vraiment qu’on peut sauver Aaron ? »
Diana murmura d’un ton inquiet. Comme je ne voyais que l’arrière de sa tête, il m’était difficile de deviner son expression.
« Oui. Je vais bientôt le ramener, alors fais-moi confiance. »
En réalité, le sauver ne réglerait pas tous les problèmes.
Au contraire, ce serait le véritable début.
Cette ville était sous la domination des vampires, et les personnes kidnappées n’étaient que leurs pions.
Je réfléchirai à ça plus tard. D’abord, éteignons l’incendie le plus urgent !
La nuit tombant, nous ne tarderions pas à atteindre le quartier général de Barkolrak.
C’était un petit bâtiment de deux étages, niché dans une ruelle.
« On dirait qu’il n’y a pas de gardes. »
Après tout, les organisations des ruelles étaient toutes sous la coupe des vampires ; elles n’avaient donc pas besoin de se méfier les unes des autres.
« Tu sais combien il y en a à l’intérieur ? » demandai-je.
« Snif… Une quinzaine, à vue de nez ? C’est un peu comme leur bureau, alors ils sont généralement dispersés dans les rues », répondit Diana, les yeux clos, en humant l’air.
Je hochai la tête. Quinze, ça devrait aller.
« Je vais entrer et faire sortir Aaron. Reste un peu en arrière et attends-moi. »
« …Je sais que c’est culotté, mais s’il vous plaît, mon oncle. » Comprenant qu’elle ne ferait que me gêner, Diana se mordit la lèvre, baissa la tête et recula.
Bon, allons-y.
J’avais une idée assez précise de la marche à suivre, et j’avais en partie préparé ce qu’il me fallait.
Il ne me restait plus qu’à montrer de quoi j’étais capable, puis à compter un peu sur la chance.
Et ces derniers temps, j’ai une chance insolente !
J’ouvris prudemment la porte et entrai.
Le rez-de-chaussée ressemblait à un bar, mais, contrairement à ce qu’on aurait pu attendre du quartier général d’une organisation de ruelle, l’endroit était étonnamment bien rangé.
Je m’étais imaginé un intérieur en désordre, noyé dans la fumée de cigarette, avec des membres qui buvaient et jouaient partout.
Eh bien, les vampires leur rendaient parfois visite ; il fallait donc que les lieux soient relativement bien entretenus.
Cela dit, je n’étais pas complètement à côté de la plaque : plusieurs groupes étaient rassemblés d’un côté, à boire et à jouer.
« Qui va là ? »
« Hé, mon pote, entre tranquillement. »
Dès qu’ils m’aperçurent, ils se mirent à chuchoter entre eux, puis me firent signe d’approcher.
Je m’avançai sans me presser.
« Tiens ? Ce ne serait pas le monsieur qu’on a vu tout à l’heure ? »
« Hé, tu le connais, ce type ? »
Parmi eux se trouvait un colosse que j’avais croisé dans la rue un peu plus tôt, et à qui j’avais fait un don.
« Mon pote, qu’est-ce qui t’amène ? Tu trouves que le don de tout à l’heure ne suffisait pas ? »
Ils ricanèrent entre eux, se levèrent et s’approchèrent de moi.
Je souris doucement au colosse qui venait vers moi.
« Hein ? Il sourit ? Qu’est-ce qu’il fabrique, ce type… »
Sans attendre, je dégainai ma dague, la lui plantai dans le cou et la retirai aussitôt, avant de me jeter sur les autres, qui n’avaient pas encore réagi.
« Quoi ? Mais qu’est-ce que… ! »
« Pour qui tu te prends ? Descendez-le ! »
Mon corps se déplaçait rapidement, mais grâce au Centre Mental, j’anticipais calmement les mouvements de mes ennemis.
D’une main, je plantai la dague dans le cou d’un type qui tentait de se relever ; de l’autre, je dégainai l’épée à ma hanche.
C’était une épée utilisée par les sbires des mages noirs. Je n’avais pas l’habitude de m’en servir, mais je n’avais pas le choix.
Je ne peux pas viser les points vitaux à chaque fois, alors je vais m’attaquer aux endroits qui limiteront le plus leurs mouvements !
Je balançai l’épée et tailladai la jambe de mon adversaire.
En retour, il me trancha le bras, mais grâce à Robustesse, la blessure n’était pas profonde.
De plus, elle se referma rapidement grâce à Récupération Rapide.
« Argh, cette saloperie ne veut pas rentrer ! »
On m’avait poignardé au ventre, mais je portais un gilet pare-balles fabriqué sur Terre sous mes vêtements.
Ignorant la douleur grâce au Centre Mental, je tranchai la gorge du type qui avait interrompu son attaque pour me poignarder.
Boum !
Les bouteilles et les ustensiles volèrent en éclats, semant le chaos dans la pièce.
Je manœuvrai calmement, neutralisant chacun d’eux l’un après l’autre.
Flac !
Pendant ce temps, un type tenta de me frapper dans le dos avec une matraque, mais la barrière magique protégea un point vital et amortit le choc.
« Argh, c’est quoi ce type ? Il utilise aussi de la magie… »
Cependant, la barrière magique n’était pas éternelle ; je ne protégeais donc que les points vitaux tout en continuant à me battre.
J’en renversai un et lui tailladai la jambe.
J’en poignardai un autre, qui me poignarda dans le dos à son tour, mais je n’en tins pas compte et poursuivis mon attaque.
Boum !
Je le poignardai, mais le couteau resta coincé.
Je saisis aussitôt la hache du type que je venais d’abattre et la balançai sur le côté.
Profitant de l’ouverture, je bloquai d’un bras le couteau qui volait vers moi.
Mes membres étaient désormais en piteux état.
Bientôt, l’effet de la barrière magique prit fin et le sang qui coulait de mon front déchiré troubla ma vue.
Alors, l’homme devant moi tourna les yeux vers mon dos.
Un mouvement qui donnait l’impression qu’il échangeait un regard avec quelqu’un.
Une autre personne semblait vouloir m’attaquer dans le dos.
Je me baissai aussitôt, ramassai une arme tombée au sol et la balançai derrière moi.
« Ah ! »
La personne derrière moi m’attrapa la cheville et tomba, mais le combat était loin d’être terminé.
Sans Robustesse et Récupération Rapide, je n’aurais déjà plus pu bouger, encore moins me battre.
Sans peur de mourir ni exaltation face au combat, je calculais mécaniquement chaque échange de coups et abattais mes ennemis les uns après les autres.
Un, deux, trois… et le dernier.
« Argh… »
« Aah, qu’est-ce que tu… »
À mesure que le combat avançait, le sol autour de moi se couvrit de corps étendus, parmi lesquels se trouvaient ceux qui étaient descendus du deuxième étage à cause du vacarme.
« Pfiou… Il y en a qui ont réussi à s’échapper ? »
À mesure que le combat s’éternisait, j’avais semblé sur le point de m’écrouler, couvert de sang ; ils avaient dû croire qu’un dernier effort suffirait à me capturer.
Quand ils perdirent complètement leur élan, certains tentèrent de fuir, mais il était déjà trop tard.
La plupart de ceux que j’avais d’abord frappés aux jambes ne pouvaient plus se déplacer, et j’avais réussi à neutraliser ceux qui montraient des signes de fuite, mettant ainsi fin au combat.
Finalement, même si les usages en étaient limités, j’avais dû recourir à l’équipement magique de protection que j’avais gardé pour la toute fin…
Mais je n’avais pas eu le choix. Sans ça, certains auraient pu m’échapper.
« Pfiou… Pfiou… »
Après le combat, je restai un instant sur place, à reprendre mon souffle.
Le sang avait cessé de couler et mes blessures guérissaient lentement, mais j’étais tellement couvert de sang que ça ne se voyait pas.
« Hé, où est le gamin que vous avez emmené aujourd’hui ? »
« Qu’est-ce qui te prend, tout à coup ? Aaaah ! »
Sans hésiter, je fourrai les doigts dans la plaie du type qui essayait de me raconter des salades.
« Au sous-sol ! Il est au sous-sol ! »
« Je le savais déjà. Où est la clé ? »
« Elle est accrochée à la porte !! »
Après avoir posé quelques questions de plus, je me relevai et jetai un coup d’œil autour de moi.
L’intérieur était sens dessus dessous, jonché de membres à terre qui se tordaient de douleur et de corps qui ne bougeaient déjà plus.
Puis, je ramassai à nouveau mon arme.
Pour mener à bien le scénario que j’avais en tête, personne ne devait rester en vie ici.
« Attends, attends ! Épargne-moi ! Je t’en pr… Aah ! »
Je commençai à vérifier un à un qu’ils étaient bien morts.
Me servir du Centre Mental me dégoûtait, mais ces types ne feraient que du mal, même s’ils survivaient. Je mis donc mon corps en mouvement, mécaniquement.
« À ce rythme, le gamin va être sous le choc et s’évanouir… »
Tout en regardant autour de moi, je me dirigeai vers un coin où se trouvaient des bouteilles d’alcool et un récipient d’eau.
Je pris d’abord les bouteilles et me versai l’alcool sur la tête, en commençant par le sommet du crâne, pour me débarrasser du sang.
« Mieux vaut sentir l’alcool que le sang. »
Après m’être débarrassé d’une bonne partie du sang, je pris le seau et me le renversai à nouveau sur la tête.
« Ça ira pour le moment. »
Mes vêtements étaient trempés et encore tachés de sang, mais c’était toujours mieux qu’avant.
Puis, je me dirigeai vers la porte qui menait au sous-sol.