Chapitre 101
Épisode 101 : Les montagnes du Nord (2)
Les troubles provoqués par les morts-vivants dans les quatre royaumes de l’ouest du continent s’apaisèrent peu à peu.
Bien sûr, ce n’était pas parce qu’ils avaient bien géré la situation, mais plutôt parce que les événements avaient pris une tournure inattendue.
Juste après que le Roi immortel eut révélé sa présence au grand jour et envoyé un signal, les morts-vivants — qui agissaient selon la personnalité de leur chef, attaquant les humains ou se cachant dans des contrées reculées — se mirent tous à se déplacer d’un même mouvement.
L’Armée immortelle, dont les membres pouvaient localiser leurs semblables grâce aux réponses qu’ils recevaient, se mit à éviter autant que possible les affrontements et à se regrouper avec les unités voisines, conformément aux ordres du roi.
Bien sûr, certains affrontements avec les humains avaient eu lieu, et des groupes avaient été entièrement anéantis en chemin.
Mais les unités qui avaient réussi à se rassembler dans une certaine mesure avaient atteint une taille qu’un seul territoire aurait eu du mal à maîtriser.
Les royaumes étaient en état d’alerte, surveillaient les mouvements des morts-vivants, mobilisaient leurs armées et ainsi de suite, mais…
Ils disparurent sans laisser de trace.
Le Roi immortel Hans était venu en personne les récupérer tous, puis avait disparu.
Ainsi, même si les humains étaient libérés de la menace des morts-vivants, ils ne pouvaient pas se détendre.
Ceux-ci n’avaient pas été éliminés : l’ennemi avait battu en retraite après avoir rassemblé ses forces dispersées.
Comment auraient-ils pu baisser leur garde sans savoir quand ni où cette immense armée risquait de les prendre pour cible ?
Et maintenant, les monstres causent des problèmes.
Et ce n’était pas un simple remue-ménage, mais une catastrophe à l’échelle du continent.
Parmi les royaumes concernés, celui de Tulk était particulièrement éprouvé, car il jouxtait les montagnes du Nord, que l’on surnommait même le paradis des monstres.
Il devait faire tout son possible pour défendre le nord, tout en se préparant à une attaque surprise du Roi immortel.
C’était pour cette raison qu’il tentait de s’assurer l’aide des mercenaires de Tarak en leur promettant les meilleures récompenses.
Hans n’a pas l’intention de les poignarder dans le dos… mais ils ne le savent pas.
Et au milieu de tout cela, Harley reçut une demande qui lui était personnellement adressée.
Il se trouvait donc au siège de l’administration centrale de Tarak pour rencontrer son commanditaire.
Bien sûr, il ne l’avait pas acceptée simplement parce qu’on lui avait brandi le nom du seigneur.
C’était juste que…
La zone de la mission se trouvait elle aussi dans les montagnes du Nord.
Il y avait de fortes chances qu’on lui confie une tâche plus dangereuse que de simplement repousser les monstres, contrairement aux autres, mais le danger ne l’inquiétait pas.
La destination est la même, la récompense bien meilleure, et pas besoin de se mettre à dos le dirigeant de la région. Autant accepter. Et je suis curieux de savoir ce qui se passe.
Après avoir attendu quelque temps au siège de l’administration, Harley put enfin rencontrer son commanditaire.
Ce n’était évidemment pas le seigneur lui-même.
On avait invoqué son nom pour souligner l’importance de la demande, mais jamais une personne de son rang n’aurait rencontré en personne un simple mercenaire pour lui confier une mission.
« …J’ai beaucoup entendu parler de vous. Vous êtes… imposant. »
Son commanditaire était un chevalier d’une trentaine d’années, au visage impassible.
« Et surtout… très singulier. »
Il ne put s’empêcher de commenter l’apparence de Harley, visiblement abasourdi.
Enfin, j’ai l’habitude de ce genre de réaction.
Un colosse musclé de plus de deux mètres, torse nu, coiffé d’un casque en forme de tête de monstre, couvert de tatouages et doté d’un œil vert lumineux ; il avait les yeux vairons.
Le chevalier resta un instant sans voix devant cette apparence inoubliable, puis se racla la gorge et reprit :
« Hum, vous êtes donc Harley. Vous êtes un mercenaire très célèbre, n’est-ce pas ? »
« Hahaha ! Ça me gêne ! Enfin, c’est vrai que je suis célèbre ! »
Comme il était venu lui confier une mission dans cette ville pleine de mercenaires, le chevalier ne semblait pas s’offusquer de l’impolitesse habituelle de Harley.
« Passons aux choses sérieuses. Si je vous ai choisi, c’est parce qu’il nous faut quelqu’un qui connaît bien les montagnes du Nord. »
« Hmm… Je ne suis pas très doué pour m’orienter. Je peux me débrouiller s’il le faut, mais si vous cherchez un guide, mieux vaudrait en trouver un autre. »
Harley ne planifiait pas son itinéraire dans les montagnes : il se contentait de mettre en pièces les monstres qui lui barraient la route grâce à sa force monstrueuse, puis chassait ceux qu’il croisait.
Il savait retrouver son chemin dans une forêt, mais pas au point d’être engagé comme guide pour une mission de cette envergure.
« Ah, ne vous en faites pas pour ça. Nous avons aussi fait appel à d’autres mercenaires. Nous avons déjà engagé l’un des meilleurs guides de Tarak. »
« Oh ! Dans ce cas… Mais ne suis-je pas inutile, alors ? Ils ne suffiraient pas ? »
« Quelqu’un qui connaît les montagnes du Nord comme sa poche, qui accomplit régulièrement des missions de haut niveau nécessitant de s’enfoncer dans les montagnes et qui peut même affronter des monstres de haut rang, trop difficiles à gérer pour un groupe… »
Le chevalier observa Harley comme s’il cherchait à le sonder, puis poursuivit lentement :
« Y a-t-il quelqu’un d’autre à Tarak qui soit mieux qualifié ? »
« Comme prévu, il n’y a que moi ! Hahaha ! »
Harley éclata de rire sans la moindre gêne, mais le chevalier continua de parler sans changer d’expression, comme s’il en avait l’habitude.
« Assez parlé. Allons droit au but. Lieu : à l’intérieur des montagnes du Nord ; délai : dès que possible ; type : mission de sauvetage ; cible : Zaonic Steelstone. »
« Zaonic Steelstone ? »
Qui est-ce ?
Comme s’il avait lu dans ses pensées, le chevalier marqua une pause, puis reprit lentement :
« Précision : c’est un forgeron au service du territoire. Et sa race est… naine. »
La demande émanant directement du territoire, tout s’organisa rapidement.
Le matériel nécessaire à la mission était déjà prêt, et ses compagnons commencèrent à se rassembler un à un.
La cible du sauvetage n’était visiblement pas un individu ordinaire : dès qu’il avait senti que quelque chose clochait, il avait creusé un trou pour s’y cacher, puis envoyé un message de détresse à l’aide d’un outil magique.
La situation n’était pas urgente, puisqu’il avait suffisamment de provisions de secours, mais nul ne savait ce qui pouvait arriver dans cette région dangereuse.
Ainsi, dès que les préparatifs furent achevés, Harley pénétra dans les montagnes du Nord avec un groupe de six compagnons.
Environ un jour passa.
« Rah… Tss ! Bon sang, il fallait vraiment qu’il grimpe la montagne dans une situation pareille ? »
« Eh bien, il ne pouvait pas savoir que les choses tourneraient ainsi. Ce n’est pas la première fois qu’un nain se passionne pour des minerais rares. »
Un autre combat venait de prendre fin.
Mikel, la mercenaire armée d’une arbalète, cracha par terre et se plaignit. L’homme d’âge mûr qui les guidait sur le sentier la réconforta.
« Mais il se passe forcément quelque chose de grave. Je viens ici depuis plus de dix ans, et je n’ai jamais rien vu de tel. Toutes les informations que j’ai recueillies sur les territoires des monstres et leurs habitats ne me servent plus à rien. »
Marcus, le mercenaire d’âge mûr qui menait de nouveau le groupe, se lamenta à voix basse.
Ils ressentaient déjà pleinement l’anomalie qui affectait les monstres, alors qu’ils n’étaient dans les montagnes que depuis un jour.
Autrefois, certaines règles régissaient les lieux et l’écosystème se maintenait, mais il n’en restait plus la moindre trace.
Ils avaient tenté d’éviter autant que possible les combats en s’enduisant le corps d’un jus inconnu pour masquer leur odeur, puis, lorsqu’ils n’avaient pas le choix, d’éliminer les monstres rapidement et sans bruit. Mais ils arrivaient à leurs limites.
« Attendez, ils reviennent. »
À ces mots prononcés à voix basse par Harley, tout le monde retint son souffle.
« Combien ? »
« …Pas mal. Il y en a au moins trente, je dirais… Oh non, ils viennent droit sur nous. Ils ont dû sentir les traces du combat précédent. »
Tout le monde fronça les sourcils à ces mots.
Ils avaient été prudents, mais cela n’avait apparemment pas suffi à tromper les monstres, dont les sens s’étaient encore aiguisés à la suite des changements.
« Tu sais de quelle espèce il s’agit ? »
« Hmm, ils ont à peu près la taille des Orques. »
Tout le monde faisait désormais confiance au don de détection de Harley, dont ils s’étaient d’abord méfiés.
C’était bien naturel, car…
Cela s’était déjà produit plusieurs fois dans la journée, et ses avertissements ne s’étaient jamais révélés faux.
Chling !
« Nous n’avons pas le choix. Il faut les éliminer rapidement et filer. »
Robin, le chevalier en armure de cuir, tira lentement son épée au clair et prit la parole avec le même air impassible que lorsqu’il avait présenté les détails de la mission.
Ce type est impressionnant, lui aussi. Je pensais qu’il était juste venu nous transmettre la demande, mais il participe lui-même à l’opération.
Le groupe comptait certes un Rôdeur chevronné de la Forteresse de fer, mais Harley ne s’était pas attendu à ce qu’un chevalier les accompagne, même vêtu d’une armure de cuir.
Et pour une opération aussi dangereuse.
Les monstres dévorés par la folie étaient extrêmement agressifs et ne mouraient pas facilement. Sans compter qu’ils se trouvaient sur leur territoire, dans les montagnes du Nord.
Ils avaient tenté de les éliminer rapidement avant de repartir, mais…
Cette stratégie finirait par atteindre ses limites à mesure qu’ils s’enfonceraient dans les montagnes et que la densité de monstres augmenterait.
« Je vais déployer une barrière de dissimulation. Éliminez-les aussi vite que possible dès qu’ils seront tous à l’intérieur. »
Fabiella, le mage mercenaire, fronça les sourcils, comme si son pouvoir magique commençait à souffrir de ces usages répétés.
Il était assez célèbre à Tarak, car il avait entraîné son corps jusqu’à atteindre un niveau remarquable pour un mage. Il supportait sans difficulté les rudes marches en montagne, à la hauteur de sa réputation.
« …Les voilà ! »
Harley les avertit aussitôt.
Mais cette fois, tout le monde pouvait s’en rendre compte sans qu’il ait besoin de le dire.
Boum, boum, boum !
« Kraaah ! »
« Krrraaa ! »
Le sol trembla et les rugissements des monstres fous résonnèrent, sans qu’ils tentent le moins du monde de dissimuler leur présence.
Le combat commença dès que les Orques dévorés par la folie pénétrèrent dans la zone couverte par la barrière de dissimulation.
Fiu… Paf !
Tout commença par des carreaux d’arbalète et des flèches qui fusèrent depuis l’arrière.
Et Harley, qui se tenait à l’avant, comme toujours, aux côtés du chevalier Robin et de Flora, l’épéiste taciturne…
« Hahaha ! À nous de jouer ! »
Boum !
Il bondit en riant et fonça droit sur eux à mains nues.
La puissance explosive qui émanait de ses tatouages lumineux et de ses muscles frémissants le porta en un instant devant les Orques dévorés par la folie…
Crac !
Clac !
Sa force monstrueuse lui suffisait pour leur briser le cou un à un.
Il esquivait les armes des Orques qui chargeaient comme des déments, les affrontait au corps à corps et leur brisait soigneusement le cou l’un après l’autre. On aurait presque cru assister à une cérémonie sacrée…
« Hahaha ! »
Mais les rires féroces et les gestes barbares du sauvage ne formaient qu’une scène de violence unilatérale.
« …Je ne sais pas qui est le véritable monstre. Comment est-ce seulement possible ? »
« Je l’ai vu faire plusieurs fois, mais je n’arrive toujours pas à m’y habituer. »
Même ses compagnons, qui combattaient à ses côtés, restèrent stupéfaits devant le spectacle.
Harley montrait de tout son être pourquoi, dans le monde des mercenaires de Tarak, on le surnommait « l’Intouchable ».
À l’origine, il avait adopté cette façon de combattre pour éviter autant que possible de répandre l’odeur du sang, mais, associée à sa carrure monstrueuse, elle n’avait rien à envier aux armes.
Les Orques qu’il frappait les uns après les autres avaient le cou tordu au-delà de son amplitude normale.
Pourtant, il ne se battait pas sans réfléchir.
C’est étrange. Ces derniers temps, chaque fois que j’affronte des monstres, j’ai l’impression que quelque chose me chatouille.
Cette sensation de grattement était extrêmement agaçante. Il ne parvenait pas à en déceler la source, même avec ses sens amplifiés par la bio-aura et les tatouages, ni avec son instinct gravé dans sa Férocité.
Boum !
« Krrraah ! »
Tout en réfléchissant, Harley continua d’écraser le crâne de l’Orque, de lui donner un coup de pied dans le ventre et de lui frapper le menton du coude.
Puis, à un moment donné…
Était-ce parce qu’il était trop concentré ?
Crac !
Le bout de ses doigts, qui s’étaient aiguisés en un instant, s’enfonça dans le cœur d’un Orque.
« Ah. »
Il s’était battu à mains nues pour éviter les éclaboussures de sang, mais, peut-être parce que la « Férocité » s’était activée sans qu’il en ait conscience, il avait instinctivement porté l’attaque la plus meurtrière.
Heureusement, il lui restait encore un peu de raison. Seuls ses doigts s’étaient légèrement transformés, et il n’avait pas révélé sa « Transformation physique » aux autres. Mais ses bras étaient couverts de sang, réduisant tous ses efforts à néant.
« Tss… »
Harley claqua la langue et retira sa main.
Il tenait déjà dans sa paume la pierre magique qui était enchâssée dans le cœur de l’Orque.
Maintenant que c’est fait, je n’y peux plus rien. Je n’ai qu’à essuyer le sang.
Plus important encore, ses réserves d’énergie s’amenuisaient peu à peu.
Autant en profiter puisqu’il l’avait déjà récupérée.
Harley porta nonchalamment la pierre magique à sa bouche.
Croque !
À cet instant…
Boum !
Son cœur se mit à battre violemment.
Le sang se mit à circuler à toute vitesse dans son corps.
La sensation qui le chatouillait devint plus nette au moment où il consomma la pierre magique de l’Orque.
Qu’est-ce qui me prend tout à coup ?
Ses sens s’élargirent, et il comprit ce qui lui avait échappé jusque-là.
…Ne me dites pas que… C’est…
Ce qui se répandait à travers le monde et recouvrait le ciel, ce qui se mêlait à l’air et enveloppait les environs, ce qui habitait les Orques aux yeux injectés de sang qui chargeaient sur eux.
Et… ce qui commençait à germer dans le corps de Harley.
Oui, c’était…
La folie.