Chapitre 31
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Traducteur/éditeur : Mordor
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◈ Pris pour le boss du donjon ◈
Chapitre 31 : Qu’est-ce que vous pouvez faire ?
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Je m’y étais préparé mentalement, mais maintenant que ça arrivait pour de bon, j’étais mort de trouille.
Je devais entrer dans un repaire rempli de soixante-douze monstres.
Six d’entre eux comptaient parmi les êtres les plus puissants du monde et pouvaient tuer quelqu’un comme moi aussi facilement qu’ils respiraient.
Je réalisai soudain que j’allais devoir me tenir côte à côte avec ces monstres.
Apparemment inconscient de mon état, le Marchand démoniaque continuait de jacasser.
« Mes félicitations arrivent tard, Votre Altesse. Waouh, le Tombeau de la Foi, rang 7 ! Je ne peux que vous féliciter et trembler d’admiration devant votre exploit. Personne n’aurait imaginé que vous vaincriez deux Héros moins d’un mois après votre naissance. »
« Grrr… »
Le Marchand démoniaque avait l’air aussi ragaillardi que quelqu’un qui venait d’avaler un soda.
Submergé par l’émotion, son poing serré tremblait.
« Même Wilhelm, celui qui a éveillé l’Épée sacrée… ! Les humains ordinaires ne comptent-ils pas sur leur foi pour tenir tête à Votre Altesse, le Roi démon ? En ce sens, vous êtes vraiment le Roi démon par excellence. »
« … »
« L’Empire craint plus que tout le retour d’un nouveau Palais des Abysses. Vos exploits ont aussi provoqué un immense remue-ménage dans le Royaume démoniaque. On dit que vous avez dépassé les Sept Palais des Abysses et que vous êtes devenu la fin de l’humanité elle-même… »
« Ça suffit. »
Me faire lécher les bottes comme ça, en face, c’était franchement bizarre.
Il y avait quand même des limites à la flagornerie. La fin de l’humanité, mon cul. C’était gênant à entendre.
« Toutes mes excuses, Votre Altesse. Je me suis laissé emporter et j’ai perdu toute dignité. »
« Expliquez-moi l’Assemblée en détail. »
J’avais beau être un vétéran avec trente mille heures de jeu, c’était la première fois que je me retrouvais dans la peau d’un boss de donjon.
Évidemment, une simple convocation ne suffisait pas. Peut-être que le marchand était venu à la fois comme messager et comme machine à explications.
« Puisque c’est votre première Assemblée, permettez-moi de vous éclairer. »
Comme s’il n’attendait que ça, le Marchand démoniaque se lança dans une explication limpide.
Les 72 Donjons se rassemblaient en un même lieu pour profiter d’un banquet et assister à une vente aux enchères organisée par l’Association marchande. Enfin, les Sept Palais des Abysses prenaient place sur les sièges d’honneur, tandis que les 72 Seigneurs tenaient une réunion autour d’une table ronde.
L’ordre du jour consistait principalement à comploter l’anéantissement de l’humanité, à régler leurs différends politiques et leurs conflits, puis à renforcer leur unité.
« Cette fois, toutefois, les choses seront un peu différentes. Votre Altesse, le Nouveau Palais des Abysses, sera présent. »
J’attendis en silence que le marchand m’explique ce que cela signifiait exactement.
Le marchand inclina légèrement la tête, comme pour s’excuser, puis poursuivit.
« La plupart des Seigneurs voient cette Assemblée comme une cérémonie d’intronisation et de bienvenue pour les Nouveaux Sept Palais des Abysses. Le retour des Sept Palais des Abysses avait déjà éveillé leur curiosité, puis vous avez accompli des exploits si éclatants. Le Royaume démoniaque, les 72 Donjons et même les Seigneurs des Sept Palais des Abysses se sont tous intéressés à Votre Altesse. Autrement dit, tout le monde souhaite découvrir qui se cache derrière le voile. »
En fait, l’Assemblée n’était même pas le sujet. Tout le monde venait jeter un œil à ma tête.
La pression était complètement dingue. Je faisais déjà profil bas, de peur qu’on découvre mes limites, bordel.
Mais qu’arriverait-il si moi, la raison pour laquelle tout le monde s’était réuni, je ne me présentais pas ?
Cela suffirait à éveiller les soupçons, et mon absence attirerait peut-être encore plus l’attention que ma présence.
Surtout, je n’avais rien à gagner à m’attirer l’hostilité des boss.
Comme cette réunion avait précisément pour but de me voir, ils repartiraient tous avec une impression de moi.
« Quoi ? Ce type a l’air complètement minable. Il vient vraiment des Sept Palais des Abysses ? Ce ne serait pas un imposteur ? »
Il ne serait pas étonnant que des pensées de ce genre me collent à la peau comme un chewing-gum sous une chaussure.
Je n’avais donc pas d’autre choix que de me préparer et de faire bonne figure.
Je devais avoir l’air d’appartenir aux Sept Palais des Abysses, peu importe qui me verrait.
« … Mais si les forces du Cœur de donjon s’en vont, qui le gardera ? »
J’aurais bien aimé pouvoir utiliser ça comme excuse pour ne pas y aller.
« Comme vous l’avez dit, les forces du Cœur de donjon seront absentes et le laisseront sans défense. Toutefois, ne vous inquiétez pas. L’Association des Donjons et les Sept Grands-Ducs du Royaume démoniaque assumeront entièrement la défense des 72 Donjons. Et ce, gratuitement. »
Ah, merde. J’étais foutu.
Si je campais sur mes positions en disant que je ne viendrais pas parce que je ne leur faisais pas confiance, je me mettrais l’Association marchande à dos.
En plus, si l’Association marchande et les Sept Grands-Ducs prenaient les choses en main, je pouvais être tranquille.
« Mais qu’est-ce qu’ils y gagnent ? »
Le fait que ce soit gratuit me rendait méfiant.
Je ne savais rien des Sept Grands-Ducs, mais l’Association marchande ne dépensait pas ses ressources sans en tirer profit.
J’allais poser la question, puis me ravisai. Je n’avais pas tellement envie de connaître la réponse. Ils avaient forcément leurs raisons d’assumer cette responsabilité.
« Seigneur de rang sept, je vous prie sincèrement d’assister à l’Assemblée. Comme je vous l’ai dit, Votre Altesse en sera le personnage principal. »
« J’irai. »
« Oh ! Voilà une sage décision ! »
Si je n’y allais pas, je ne pourrais pas gérer les retombées, et ce de plusieurs façons.
J’étais déjà prêt à y faire face.
Comme s’il se souvenait soudain de quelque chose qu’il avait oublié, le Marchand démoniaque reprit la parole.
« Les Seigneurs qui y assistent peuvent emmener deux subordonnés. D’ordinaire, ils choisissent leur adjoint et un mini-boss, mais… »
Le marchand laissa sa phrase en suspens et continua à me jeter des coups d’œil.
Un adjoint comme compagnon. Son hésitation trahissait clairement ce qu’il pensait.
« C’est parce que mon adjointe est humaine. »
« J’en ai bien peur, Votre Altesse. »
Charlotte et Balutak. Je les avais choisis tous les deux sans la moindre hésitation.
Je mis la conversation de côté et les convoquai.
Charlotte reconnut aussitôt, semblait-il, la convocation. Quant à Balutak, il avait l’air aussi tête en l’air que d’habitude.
Je passai les détails précédents et leur expliquai seulement que je pouvais emmener deux compagnons.
Charlotte écouta sans bouger, l’air préoccupé.
« En conclusion, j’ai l’intention de vous emmener tous les deux comme compagnons. »
« V-Votre Altesse ? Vous êtes sérieux ? »
Le marchand n’avait manifestement pas obtenu la réponse qu’il espérait.
« Bien sûr, c’est une adjointe exceptionnelle, mais il s’agit de l’Assemblée des 72 Donjons, Votre Altesse. »
« C’est exact. »
Charlotte, qui était restée silencieuse jusque-là, prit la parole.
« Soixante-douze Seigneurs s’y réuniront. C’est une Assemblée sacrée et inviolable. Une humaine de basse extraction comme moi ne doit pas y mettre les pieds. »
« Rien n’interdit aux différentes races d’y entrer. »
« C’est vrai, mais il existe une règle tacite. »
« Votre adjointe a tout à fait raison. »
Le marchand s’empressa d’intervenir.
« Lors de la précédente Assemblée, une personne mi-humaine, mi-démone y a assisté en tant que Gardien. Elle a été vivement critiquée pour avoir terni l’honneur de l’Assemblée. Cela a également provoqué un immense scandale dans le Royaume démoniaque. Finalement, cette personne a été socialement ruinée et s’est donné la mort. »
« … »
« Si même une personne mi-humaine, mi-démone a subi un tel sort, imaginez ce qui arriverait à une humaine. D’ailleurs, aucune humaine n’a jamais assisté à l’Assemblée. Votre Altesse, veuillez reconsidérer votre décision pour le bien de votre adjointe. »
Il n’y avait pas un mot à redire à son argumentation.
Malgré tout, j’avais désespérément besoin que Charlotte m’accompagne, et ce pour plusieurs raisons.
J’étais déjà mort de trouille à l’idée d’entrer dans le repaire de soixante-douze monstres.
La simple présence d’une subordonnée compétente à mes côtés suffirait à m’apaiser, corps et esprit.
Et ce n’était pas tout.
Les 72 Donjons et le Royaume démoniaque étaient des endroits où les forts régnaient.
La faiblesse elle-même y était un crime, et seuls les forts y inspiraient le respect.
Balutak ferait peut-être l’affaire, mais si j’emmenais une vulgaire mob insignifiante, cela nuirait à mon statut de membre des Sept Palais des Abysses.
« Un membre des Sept Palais des Abysses a emmené une mob aussi nulle ? Il prend l’Assemblée à la légère ? »
J’étais certain à cent pour cent que ce genre de réactions fuserait de partout.
« Mais je ne peux pas non plus faire confiance à Balutak comme unique compagnon. »
Si j’emmenais cet Insecte à l’intelligence limitée, je ne pourrais pas le maîtriser. S’il causait des problèmes, je ne pourrais rien faire.
Charlotte était la seule capable de tenir Balutak en respect.
« Partir seul et les laisser tous les deux derrière serait encore plus ridicule. »
Cette option ne méritait même pas qu’on s’y attarde.
Partir seul préserverait peut-être les apparences, mais mon cœur n’y survivrait pas.
Si je disais une bêtise à l’Assemblée, mes limites seraient révélées en un rien de temps.
Charlotte serait à la fois ma garde du corps et mon soutien moral.
Charlotte était humaine, mais elle était aussi puissante qu’un Gardien des Sept Palais des Abysses.
Les boss de donjon reconnaîtraient aussitôt son mana et, rien qu’en évaluant sa force, comprendraient qu’elle méritait de servir les Sept Palais des Abysses.
Ils pourraient également douter de ma puissance en me voyant, mais probablement pas.
Les boss des Sept Palais des Abysses possédaient une puissance incompréhensible et écrasante, qui dépassait le mana.
Au vu de tout ce que j’avais accompli jusque-là, ils seraient plus enclins à penser qu’ils n’arrivaient tout simplement pas à percevoir ma puissance qu’à me mettre en doute.
« … »
Je pesai le pour et le contre.
Est-ce que je devais choisir les retombées liées à la présence d’une humaine à mes côtés ?
Ou bien l’option suicidaire qui consistait à m’exposer à un danger réel tout en risquant ma réputation ?
À mes yeux, au moins, la première était de loin préférable.
« Charlotte. »
Nos regards se croisèrent.
« J’estime beaucoup tes compétences d’adjointe. Alors je vais te le demander : qu’est-ce que tu veux faire ? »
« … »
Le silence s’installa entre nous un moment.
À côté de moi, le marchand déglutit. Son visage montrait clairement qu’il priait Charlotte de refuser.
« Pour être honnête, j’ai peur. Je ne suis même pas mi-humaine, mi-démone. Je suis humaine. On dirigera sur moi des intentions meurtrières, rien que parce que j’existe. »
Le visage de Charlotte s’assombrit visiblement.
« Puisque l’Assemblée a pour but de nouer des relations amicales, je pense qu’il vaut mieux écarter toute source d’hostilité. Je crains aussi les représailles qui pourraient suivre la fin de l’Assemblée. »
Si elle en disait autant, la réponse semblait évidente.
Je ne pouvais pas la forcer à venir si elle n’en avait pas envie.
« Mais si le Boss est à mes côtés… je ne crois pas que j’aurai peur. J’ai une confiance aveugle dans vos choix. Quoi que vous décidiez, je vous suivrai de tout mon cœur. »
Quelle subordonnée loyale !
Je savais que je pouvais compter sur toi, Charlotte.
« Alors c’est décidé. Mon adjointe m’accompagnera. »
« Hein ! »
Le marchand inspira brusquement.
Je plantai mon regard dans son visage blême.
« J’emmènerai Charlotte et Balutak comme compagnons. Je n’accepterai aucune objection. »
« Mais, mon Seigneur… Je vous prie de reconsidérer votre décision. Les autres Seigneurs penseront que Votre Altesse a souillé l’Assemblée sacrée. »
Je comprenais ce que ressentait le marchand.
Je n’agissais pas non plus à la légère.
« Vous devez également penser aux dommages physiques que votre adjointe pourrait subir. Malgré cela, avez-vous l’intention de choisir cette humaine, votre adjointe ? »
J’étais un nouveau venu qui avait fait d’une humaine son adjointe sans réfléchir et qui l’emmenait dans l’Assemblée sacrée.
Un membre irréfléchi des Sept Palais des Abysses. Un traître qui avait pactisé avec l’humanité. Très bien. Qu’ils pensent ce qu’ils voulaient.
Mais la perception des gens changeait selon le prestige de la personne concernée.
« Marchand. Qui suis-je, à vos yeux ? »
« Pardon ? Eh bien, vous êtes le boss du Palais des Abysses de rang 7… »
« J’accorde ma confiance à cette humaine et je tiens à elle. Qui oserait s’en prendre à mon adjointe ? Ce serait me défier. »
Emmener Charlotte avec moi n’affaiblirait pas mon autorité. Ce serait au contraire une démonstration d’autorité si écrasante qu’elle établirait ma position au-dessus de toute contestation.
Je savais qu’emmener une humaine à l’Assemblée était, évidemment, un acte scandaleux. Tout le monde pourrait se retourner contre moi.
Mais qui étais-je ?
Je n’étais pas un boss quelconque des Sept Palais des Abysses. J’étais à moi seul un Palais des Abysses. Un nouveau grand mal qui avait tué deux Héros.
J’étais celui que l’Empire et l’Église de Solari surveillaient de près.
J’avais largement de quoi prendre l’initiative.
On pouvait dire que je me servais de Charlotte pour donner aux boss l’image de quelqu’un d’assez fort et d’audacieux pour écraser cette insolence absurde par la seule force de son autorité.
« Vous croyez que leurs regards m’importent ? Marchand, répondez-moi. »
« … J’ai manqué de clairvoyance. Veuillez me pardonner. »
« Si quelqu’un souhaite contester mon autorité, dites-lui de me le dire en face. Qu’il fasse partie des 72 Seigneurs ou des Sept Palais des Abysses, je les ferai tous taire. »
On disait que cette Assemblée serait mon initiation.
Si j’y arrivais apeuré et soumis, je serais le premier à me faire écraser.
C’était moi qui devais écraser les autres.
« Charlotte. Tu n’as pas besoin d’avoir peur ni de t’inquiéter. Souviens-toi de qui sera à tes côtés. »
« Mon Seigneur… »
Charlotte me regarda, visiblement émue.
La couleur de son niveau changeait même sous mes yeux.
… C’est ce que j’avais dit, en tout cas.
« Désolé, mais c’est moi qui suis le plus terrifié ici. »
Moi aussi, je faisais ça pour survivre.
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