Chapitre 98
Après la pièce (1)
[Nettoyage]
: Action de balayer et d’essuyer quelque chose de sale ou de désordonné pour le rendre propre.
[Nettoyeur]
: Personne dont le métier consiste à nettoyer.
Dans l’imaginaire collectif, un « nettoyeur » est quelqu’un qui nettoie les maisons sales, ramasse les ordures par terre ou passe le balai. Mais dans la pègre, c’est un peu différent.
Dans la pègre, un nettoyeur désigne généralement « quelqu’un qui fait disparaître les cadavres ».
Né dans le monde souterrain avant de s’étendre à la surface, ce métier est devenu une profession à part entière. Sans les nettoyeurs, la pègre pourrirait sous les cadavres.
On y tue énormément, mais personne ne pense à nettoyer derrière soi.
Bien sûr, les cibles ne sont pas seulement des cadavres humains. Les bêtes, les monstres, les animaux sauvages et même les dépouilles de créatures étranges sont nettoyés sans rechigner.
Du moment qu’on les paie.
Même dans la pègre, le nettoyeur joue un rôle essentiel à la bonne tenue des lieux. Ainsi, même les monstres les plus répugnants ne cherchent pas la bagarre ni ne tuent sans raison.
« Combien en as-tu tué ? »
J’étais moi-même un nettoyeur. Un nettoyeur plutôt compétent et débrouillard.
« Voyons voir… »
Jade semblait avoir tué une trentaine de personnes, mais heureusement, tout s’était passé à l’intérieur de la barrière, ce qui avait limité les dégâts.
« … Ils ont vraiment été écrabouillés. »
En revanche, les cadavres étaient dans un état épouvantable.
Ils étaient broyés au point de ne même plus ressembler à des cadavres. Pour donner une idée, c’était comme si un camion de plusieurs dizaines de tonnes avait percuté quelqu’un à une vitesse supérieure à Mach un.
« Ce serait parfait si j’avais un Dévoreur de cadavres. »
Le « Dévoreur de cadavres ». Un sortilège qui crée une forme de vie artificielle dévorant les cadavres, à l’aide de chair et de pierres de mana. Rien de mieux pour faire disparaître des corps méconnaissables.
Son principe était semblable à celui d’un golem, mais il n’avait probablement pas encore été inventé à l’époque…
Une minute.
« Non. »
Bien sûr, le « Dévoreur de cadavres » était un sortilège du futur. Une technique de pointe qui ne serait inventée que dans trois ou quatre ans au moins.
Pourtant, le souvenir de l’avoir utilisé était parfaitement clair dans mon esprit.
Si j’en avais le souvenir, je devrais pouvoir le rappeler, comme toujours.
« … »
Je fermai les yeux. Comme si je cherchais un fichier dans le « Bloc-notes », je fouillai mes souvenirs liés au « Dévoreur de cadavres ».
[… Sortilège : Manuel d’utilisation du Dévoreur de cadavres]
[C’est un sortilège à usage unique. Le circuit est déjà configuré : il suffit de le coller au cadavre et de l’activer avec une pierre de mana.]
Le Dévoreur de cadavres n’était pas un sortilège difficile à utiliser. C’était même presque un produit fini.
Le sortilège déjà configuré était comme un talisman. Il suffisait de le coller sur un cadavre et de l’activer avec une pierre de mana pour que le « Dévoreur de cadavres » se mette aussitôt à vivre.
— Oh. Oh. Il se relève. Hé, c’est incroyable, non, maître ? Theia, regarde ça. Il mange le cadavre, pas vrai ? Où tu as trouvé ça ? Oh, oh ! Il le mange !
— Dans une boutique de sortilèges du coin. Tu peux arrêter de t’agiter ?
Pas ce souvenir-là.
Je me remémorai le sortilège du Dévoreur de cadavres.
Je me rappelai le sortilège qui tenait tout entier dans le talisman de la taille de ma paume, ainsi que l’ordre dans lequel le mana y circulait… Je reconstruisis le schéma du circuit et le fis apparaître dans ma main.
Zzzzzz…
Un crépitement de peau brûlée résonna. Le sortilège du Dévoreur de cadavres absorba près de trente pour cent de mon mana et occupa cinq cases de mon inventaire, mais il apparut sur ma paume comme un tatouage.
J’avais réussi.
Il ne me fallait plus qu’un cadavre.
J’en repérai un morceau relativement gros avec le SZX-9500.
On dirait un cadavre de Berhalsi… C’est le foie ? Ou les poumons ?
J’y collai négligemment le Dévoreur de cadavres. Je sortis un « 1 » noyau de mana du « Bloc-notes » pour remplacer la pierre de mana, puis l’enfonçai dans la chair.
Crac… Crac-crac !
La chair s’agita d’elle-même, se déchira et donna naissance à un Dévoreur de cadavres.
Il avait une apparence assez répugnante, comme une tortue. Le mot « dévoreur » lui-même désignait la tortue.
La créature s’activa, grignotant les cadavres qu’elle trouvait sur son passage.
« … Cet homme pose problème. »
Je remarquai soudain le cadavre du chauffeur. Contrairement aux autres victimes, son corps était relativement intact, ce qui le rendait d’autant plus macabre.
« Hé, hé. Ne mange pas cet homme. »
J’empêchai le Dévoreur de cadavres de s’attaquer au chauffeur. Il me jeta un coup d’œil, puis se concentra de nouveau sur les caillots de sang répandus sur le bitume.
Crac, crac… Crac, crac…
Il dévorait les cadavres comme des amuse-gueules. La scène m’était familière, ce qui la rendait presque réconfortante.
« Ça marche. »
Un sortilège du futur appelé dans le présent.
Il fonctionnait parfaitement, comme si mon souvenir était fidèle. Mieux encore, il semblait dévorer les corps plus vite et plus efficacement qu’avant… non, que dans le futur. Enfin, comment dire…
Quoi qu’il en soit, il semblait dévorer les corps plus vite et plus efficacement qu’avant.
Une heure après l’incident.
« … Nous y sommes. »
Inri, membre des « Spectres », arriva sur les lieux.
— Bien reçu. Où en est Berhalsi ?
À court d’argent, Berhalsi avait imaginé un plan insensé pour enlever un descendant direct de Libra et avait demandé l’aide des Spectres.
Noah avait bien sûr refusé net.
Jade avait beau être un idiot, Libra restait Libra. Rien ne servait de s’attirer des ennuis gratuitement.
Les Spectres avaient délibérément évité les environs du lieu de l’incident, pour ne pas éveiller le moindre soupçon.
Mais environ cinq minutes plus tôt, ils avaient appris que Jade était arrivé sain et sauf au Jardin aérien. Par simple curiosité, Noah avait alors envoyé un membre sur place.
Ce membre, c’était Inri.
« … C’est propre. »
Le lieu était sens dessus dessous. Le bitume s’effritait, le sol s’était affaissé, et les traces de combat étaient nombreuses. Pourtant, il n’y avait qu’un seul cadavre.
Celui du chauffeur de Jade.
C’est pour ça que c’était propre.
« Jade ne semble pas avoir été évacué… et Berhalsi est probablement mort. »
Faute de cadavre, impossible de confirmer sa mort, mais aucun signe de vie de Berhalsi ne subsistait dans un rayon d’un kilomètre.
— Oh. Compris.
Pour Inri, la situation restait incompréhensible.
Jade n’avait qu’un seul chauffeur pour l’escorter. Celui-ci était mort, et il ne restait sur les lieux qu’un élève de dernière année d’Endex.
« Il n’y a qu’un élève de dernière année d’Endex sur les lieux. »
— Vraiment ? Alors, ça doit être lui.
« … Quoi ? »
Inri fronça les sourcils.
— Il m’a dit qu’il allait nettoyer.
« Tout seul ? »
Inri chuchota, tout en observant discrètement le sol.
À cet instant, les employés de Libra arrivèrent auprès de l’élève d’Endex.
— J’ai du mal à croire que Shion Ascal ait pu s’en charger tout seul… Peut-être qu’il a agi avec Jade ?
Les hommes en costume discutèrent avec l’élève, et Inri saisit leurs paroles.
— Je m’en suis occupé… Non, je les ai chassés.
« Il affirme l’avoir fait tout seul. »
— Ah bon ?
Shion Ascal venait de le dire.
Il les avait « chassés » tout seul.
— Intéressant. Ce gamin a l’air d’avoir bien des secrets. Tu ferais mieux de rentrer, maintenant. Inutile de t’en mêler pour rien.
Inri hocha la tête et se dissimula aussitôt.
« Ce sera considéré comme un décès en service. »
Six hommes en costume avaient été dépêchés par le service de planification stratégique de Libra. Ils s’occupaient du cadavre du chauffeur.
Je hochai calmement la tête.
L’homme qui semblait être leur chef me demanda :
« Mais que s’est-il passé, exactement ? »
« … Seigneur Jade ne vous a rien dit ? »
« Seigneur Jade est au Jardin aérien. »
Autrement dit, ils étaient venus de leur propre initiative pour comprendre la situation et y réagir, sans que Jade leur en ait donné l’ordre.
Après tout, Jade n’aurait pas envoyé des gens simplement pour nettoyer un cadavre. Que le chauffeur soit mort ou non, sa propre dignité comptait davantage.
Il me demanda :
« Il y a eu une attaque ? »
« Eh bien, oui… »
J’hésitai.
Ils ne connaissaient pas encore la véritable puissance de Jade. Leurs vêtements suffisaient à le deviner : des costumes et des cravates bleu ciel.
Ils occupaient encore les rangs les plus bas.
« Il y a eu une attaque. Mais rien de bien grave. »
Jade n’aimait pas qu’on mette sa force en avant. Probablement parce qu’il se battait comme une brute.
Alors, même les subordonnés directs et les cadres supérieurs de Libra ne connaissaient sa force que « dans les grandes lignes ».
Un chevalier de deuxième rang, à peu près, ou peut-être de premier rang, tout au plus…
Ils se trompaient dans les deux cas.
Même si cent chevaliers de premier rang l’attaquaient en même temps, il les massacrerait tous.
« Je m’en suis occupé… Non, je les ai chassés. »
Je remplaçai « je m’en suis occupé » par « je les ai chassés », qui sonnait moins agressif.
Les employés me dévisagèrent d’un air étrange, puis finirent par hocher la tête.
« Très bien. »
Ils déposèrent le cadavre du chauffeur dans un cercueil, puis s’en allèrent.
Il ne me restait plus qu’une paire de gants. Ceux que Jade avait laissés derrière lui.
Ce serait les frais de nettoyage ?
« … Ça doit être un article de luxe. »
Je les ferais estimer plus tard.
Je glissai soigneusement les gants dans ma poche arrière.
… Vendredi soir, 23 h 55.
La « Salle Clemen », temporairement transformée en salle privée.
Le lieu où se tenait toujours le conseil des étudiants était à présent animé par un bal célébrant la fin du festival.
Seule l’élite invitée pouvait y entrer, si bien que la salle n’était pas aussi bondée que dehors. Au contraire, l’ambiance y était paisible.
« … »
Dans un coin de la salle de bal, Elise se tenait seule, appuyée contre une fenêtre sans prononcer un mot.
Bien sûr, beaucoup de gens vinrent l’aborder. Des dizaines d’hommes la couvrirent d’éloges sur la pièce, postillonnant presque, mais ils finirent tous par battre en retraite sans oser l’inviter à danser, faute de la moindre réaction de sa part.
Tous, sans exception.
« Elly~ »
Layla, qui venait de terminer une valse avec un homme, s’approcha d’elle en souriant de toutes ses dents.
« Désolée ! Les garçons n’arrêtent pas de me coller ! Ah~ J’ai dû être vraiment géniale dans la pièce, pas vrai ? »
Dès qu’elle croisait le regard de quelqu’un, Layla répétait : « Je suis l’héroïne~ Je suis l’héroïne~ », en parlant d’elle-même.
« C’est vrai. »
Au fait, toute la troupe était venue au bal. Grâce à l’invitation spéciale d’Elise, c’était en quelque sorte la fête de fin de représentation de la troupe.
« Mais tu n’avais pas dit que tu partirais pour la tour, Elly ? »
« … J’ai reporté mon départ parce que je suis fatiguée. D’un jour seulement. »
Elise but une gorgée de café dans son verre à champagne.
« Waouh. Incroyable. Elly a reporté son départ pour la tour ? »
Elle était censée partir aujourd’hui, mais elle n’en était plus sûre.
Elise elle-même ignorait pourquoi.
Pourquoi elle perdait une journée ici, au juste.
« Mais où est passé Shion ? Les autres n’arrêtaient pas de parler du duc. Au fait, Elly, tu as vu Asher jaloux ? Il était furieux, il répétait que le duc n’avait rien de spécial !!! »
Comme l’avait dit Layla, Shion Ascal était introuvable.
Il avait disparu comme le vent.
Elise avait une vague idée de la raison.
Un chagrin d’amour.
À cause de moi, probablement.
« … Excuse-moi un instant. »
« Oh, d’accord~ »
Elise quitta sa place. Elle détestait cette atmosphère bruyante et avait un léger mal de tête. Elle monta donc sur le toit de la salle.
La vue s’étendait à perte de vue. Ses cheveux flottaient dans le vent qui s’engouffrait là-haut.
Boum ! Boum ! Des feux d’artifice colorèrent le ciel.
Elise croisa les bras sur la rambarde du toit. Elle se pencha et y posa le visage.
« … »
Elle se mit à penser à Shion Ascal.
C’était d’abord et avant tout quelqu’un d’étrange.
Un fou.
— Ferme-la avant que je t’arrache la bouche.
Il lui arrivait encore de repenser aux insultes qu’il lui avait lancées au début du semestre.
La colère lui montait au front. Elle avait envie de lui arracher la bouche et de le tuer avant qu’il ne le fasse.
— Je te déteste. Plus que tu ne le crois.
Et il y avait aussi son apparition à Recordark, où il lui avait témoigné une malveillance pure et simple.
Elise détestait Shion Ascal, et Shion Ascal la détestait.
Mais c’était justement ce qui rendait la situation encore plus étrange.
Malgré ses déclarations de haine, il l’avait sauvée, s’était inquiété pour elle et, aujourd’hui encore, l’atmosphère avait été telle qu’on aurait dit qu’il s’apprêtait à lui faire sa déclaration.
« … Est-ce qu’il a vraiment suivi un entraînement spécial pendant les vacances d’hiver ? »
Elise trouvait toujours son changement déroutant.
Ce petit gars que Kain, Asher et les autres malmenaient, et qui avait soudain changé du tout au tout. Il l’agaçait, l’énervait, et aussi…
La détestait tout en l’aimant.
« C’est étrange à dire, mais s’il a fini par me détester parce qu’il m’aimait trop, je comprends. »
Elise aussi avait connu ça.
Quelqu’un qu’elle aimait tant, mais qui ne l’aimait pas en retour, avait fini par devenir un souvenir honteux qu’elle haïssait.
Elle avait quel âge, à l’époque ? Six ans ?
La petite Elise était pitoyable.
Alors, Shion Ascal était pitoyable lui aussi. Son intelligence et son empathie étaient exactement au niveau de celles d’Elise, quand elle avait six ans.
« … Pfft. »
En y repensant, Elise laissa échapper un rire sans s’en rendre compte.