Chapitre 9
Endex (1)
À vingt minutes à pied d’Endex se trouvait un bosquet de cyprès. Derrière, les montagnes et les ruisseaux s’étendaient à perte de vue ; devant, le paysage urbain se déployait. C’était là que se dressait une villa particulièrement luxueuse.
Cinq amis qui avaient grandi ensemble depuis l’enfance avaient mis leurs économies de poche en commun pour bâtir cette demeure. Avec un peu plus de cent mètres carrés, elle était trop spacieuse pour servir de repaire et trop ouverte pour être une pièce secrète.
« Mon rêve, c’est… de devenir Chevalier de Libra. »
Dans le salon de la villa, un homme imitait quelqu’un d’une voix grave.
« Kuhahaha ! Je vais mourir de rire à cause de ce type. »
Avec ses longs cheveux roux et son imposante carrure, il évoquait un ours à demi-lune. C’était le fils aîné de la famille Traxil, Kain Traxil.
« Mais il est loyal, non ? Élevé grâce à l’argent de Libra, dans l’orphelinat de Libra~ Devenir Chevalier de Libra… Quelle histoire. »
Cette fois, c’était le beau blond étendu dans le hamac, Asher Dread.
« Loyal, mon cul. C’est un putain de parasite. Les types comme lui nuisent en fait à l’image de Libra. »
La famille Traxil possédait des dizaines de mines de pierres magiques aux quatre coins du continent, tandis que les Dread occupaient la cinquante-deuxième place dans la hiérarchie des affaires d’Edsilla.
Ces jeunes maîtres avaient grandi dans le luxe.
« Hé ! Moi, je le trouve plutôt impressionnant ! »
Bien sûr, ils ne pouvaient pas rivaliser avec Layla, dont la famille était incroyablement riche.
Layla Hilton, de la famille Golden Leaf, sur laquelle pesait un interdit, croisa les bras en songeant à Shion.
« Shion s’est aussi rasé la tête… Il a changé. Il a dû suivre un entraînement spécial pendant les vacances d’hiver. »
« … Pfft ! »
« Qu’est-ce qu’un loser pareil pourrait accomplir avec un entraînement spécial ? »
À cette remarque, Asher pinça discrètement les lèvres, amusé, tandis que Kain ricana sans même lui prêter attention.
— Bruissement.
Un pas léger, comme un flocon de neige qui se posait.
« … De quoi parlez-vous ? »
Une voix qui s’épanouissait doucement.
Tous trois se tournèrent vers elle en même temps.
La rampe de l’escalier du deuxième étage.
Ses cheveux d’or, baignés d’un éclat blanc, cascadaient dans son dos ; ses bijoux de luxe — bagues, bracelets et colliers — ondoyaient comme de petites vagues.
« On dirait que vous vous amusez. Je vous entends rire. »
Elise Petra.
Même parmi les élèves talentueux et fortunés d’Endex, elle se situait tout en haut de l’échelle : c’était la fille de la famille parlementaire Petra.
« Elly~ Tu as fini d’étudier~ ? »
« Hum. »
Layla tenta de courir vers elle pour la prendre dans ses bras, mais Elise l’en empêcha. Asher, lui, se redressa dans le hamac.
« Ah. Ce n’est rien de spécial. La routine comique de ce type, Shion. “Mon rêve, c’est de devenir Chevalier de Libra”, kuhuhuh. »
« C’est drôle ? »
Elise posa la question d’un ton glacial. Asher se tut aussitôt.
Layla toussota, gênée.
« C’est vrai. Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? Pourquoi vous riez si fort ? Ce n’est pas drôle, pas drôle du tout~ »
Asher se gratta la nuque et tenta de se justifier.
« Ah, oui. Enfin… Désolé. Tu ne l’aimes pas, ce loser, pas vrai ? Je voulais juste… »
« Pourquoi prétends-tu que je n’aime pas quelqu’un ? »
Le visage d’Elise se durcit un instant. Asher frissonna.
Il venait de toucher un point sensible sans le vouloir.
Elise n’aimait pas Shion, ce loser. Elle le détestait tant qu’elle ne voulait même pas qu’on découvre qu’elle ne l’aimait pas. Non, elle le détestait tellement qu’elle refusait même de se l’avouer.
« Pourquoi détesterais-je un sans-abri pareil ? »
Heureusement pour lui, elle coupa court sans réagir davantage et se dirigea d’un pas lourd vers la machine à café. Asher la regarda du coin de l’œil et poussa un soupir de soulagement.
« Elly, tu peux m’en faire une tasse aussi ? »
Elise tendit à Layla le café qu’elle venait de préparer.
« Merci~ »
« Mais pourquoi diable cet idiot s’est-il inscrit au concours d’entrée sans même avoir son diplôme ? Il croit vraiment qu’il peut intégrer une université ou un truc du genre ? »
Kain marmonna, comme s’il se posait sincèrement la question.
« Ne t’en préoccupe pas. »
Elise répondit en tapotant le sol du talon de sa pantoufle.
« Il disparaîtra bien assez tôt. Il pourrait se blesser, voire mourir. Après tout, des dizaines de personnes meurent chaque année pendant le concours d’entrée. »
Sa remarque était plutôt dure. Kain se racla la gorge et Layla but son café sans y penser.
« Elly, il est bon, ce café. Tu as bien fait d’acheter la machine, pas vrai ? »
« Et si, au lieu de t’inquiéter pour des choses sans importance, tu étudiais ? »
Après cette pique acérée, Elise remonta l’escalier, sa tasse de thé à la main.
« Étudions ensemble~ »
Layla la suivit, tandis qu’Asher et Kain regardaient bêtement leurs silhouettes s’éloigner.
« … Soupir. »
En effet, leur amie devenait chaque jour plus éblouissante.
Même si son caractère laissait à désirer.
« Hé, Kain. Elise a pas mal changé depuis que son père est devenu parlementaire, tu ne trouves pas ? »
À la question d’Asher, Kain répondit :
« Elle a toujours été comme ça, espèce d’idiot. »
« Ah, putain, laisse tomber. »
* * *
Endex, une semaine avant la rentrée.
J’errais dans l’enceinte de l’école, ramassant des déchets et des meubles abandonnés. Dès qu’un objet était encore à peu près intact — chaise, tiroir ou bureau — je le rapportais à mon abri provisoire et le démontais.
— La technique que je vais vous présenter aujourd’hui s’appelle la « vague courbe ». Elle consiste à donner au bois une forme incurvée…
J’empruntai tous les outils nécessaires à monsieur Belthos et mis pleinement à profit les techniques de menuiserie que j’avais apprises sur YouTV.
Je démontai des bureaux et des portes cassés, retravaillai le bois et fabriquai le cadre du lit. Avec des briques abandonnées, des isolants thermiques, de la terre et du sable ramassés sur la montagne derrière l’école, je construisis une cheminée. Je récupérai les lattes en bois de vieilles conduites pour en faire un bureau et une chaise.
J’éprouvais une certaine fierté, mais le moment le plus heureux fut celui où je trouvai un matelas convenable au centre de recyclage.
Avec mes compétences actuelles, impossible d’en fabriquer un.
Grâce à ça, mon logement provisoire devint à peu près habitable.
Un lit assemblé comme un patchwork de matériaux aux couleurs et aux textures différentes, une cheminée et du bois de chauffage en guise de chaudière, une chaise et un bureau… Enfin, bon.
Je ne payais pas de loyer, alors c’était largement suffisant.
Ah, et je m’étais aussi acheté un nouveau téléphone. Je n’avais que cinquante Ren en poche, mais j’avais réglé le reste en plusieurs fois.
J’avais donc résolu les problèmes de logement et de communication. Mais celui de la nourriture était bien plus préoccupant.
Une faim de loup.
Mon corps avait besoin de six repas par jour.
Au début, j’avais envisagé de chasser des animaux sauvages, mais j’y avais renoncé. Suivre une piste, chasser, dépecer, découper, faire rôtir… J’aurais fini par mourir de faim avant d’en arriver au bout.
Je m’étais donc tourné vers les annonces d’emploi.
Parmi elles, celle qui proposait le meilleur salaire horaire venait d’un restaurant de viande très réputé près d’Endex.
Je m’y rendis en courant et passai un entretien.
« Ça risque d’être un peu difficile pour toi. Tu es trop maigre. Tu sais quelle quantité de travail on a ici ? »
Le poste consistait à faire la plonge et diverses tâches annexes.
Le patron avait l’air quelque peu dubitatif, mais je répondis avec assurance :
« Et alors ? »
« … Hein ? »
« Donnez-moi juste à manger en quantité. »
Impressionné par mon aplomb, le patron m’embaucha.
Et il y avait effectivement beaucoup de travail.
Une quantité démentielle.
Des centaines d’assiettes et d’innombrables grils s’entassaient chaque heure, mais pour moi, c’était d’une facilité déconcertante.
Pas besoin de recourir à la technique « Regarder-faire ».
J’avais exercé toutes sortes de métiers et, pour les boulots ingrats comme la plonge, j’étais plus qu’un expert : un maître.
« C’est pas grand-chose. »
À dix-neuf heures, je haussai les épaules en sirotant un lait au chocolat.
C’était l’heure de pointe et le restaurant aurait dû grouiller de clients, mais en cuisine — du moins, près de l’évier —, tout était calme.
Pourquoi ?
Parce que j’étais un lave-vaisselle humain.
« Je vais sortir les poubelles. »
« … Hein ? Ah, d’accord. Fais attention. »
Le patron, qui observait mon travail depuis un coin de la cuisine, répondit d’un air absent.
Je sortis en tenant des sacs de déchets alimentaires dans chaque main.
Alors que j’allais les jeter dans la poubelle, soudain…
« Hé, c’est pas Shion ? »
Une voix qui m’était vaguement familière m’interpella. Je me retournai.
C’était la bande d’Elise.
Kain, Asher, Layla et Elise.
Une sorte de cartel de fils à papa, composé des gens les plus célèbres et les plus enviés d’Endex.
« Beurk, quelle odeur. Qu’est-ce que tu fais là ? »
Kain demanda en plissant le nez.
Il me traitait comme s’il m’avait vu la veille.
Et c’était justement ce qui rendait la situation encore plus gênante.
Non seulement je n’étais pas habitué à leurs visages juvéniles, mais cela faisait aussi des années que je n’avais pas eu de conversation en face à face avec eux.
« Tu ne vas pas répondre, petit con ? »
Kain aboya sèchement.
Je répondis brièvement :
« Je bosse, espèce de porc. T’es aveugle ? »
« … Quoi, quoi ? Hé, tu viens de dire… »
« Pfft. »
Kain cligna des yeux, stupéfait, et Layla ne put retenir son rire.
Asher, le blond, gloussa.
« Waouh~ Shion, tu as la langue bien pendue depuis la dernière fois. Le tablier et les poubelles te vont bien. Continue ce boulot. Oublie les concours d’entrée et le reste. »
Ce salaud d’Asher était toujours aussi écœurant et grossier. Son air supérieur, sa tête de sangsue, tout chez lui.
« … »
Mais le regard le plus froid et le plus agaçant venait, comme toujours, d’Elise.
Elise Petra.
Elle me dévisageait avec mépris. J’avais l’air de la dégoûter autant que les déchets alimentaires que je venais de jeter — non, encore plus. Ma simple existence lui était insupportable.
« Ce… ce fils de pute ! Hé. Qu’est-ce que tu viens de dire ? Un putain de porc ? Un porc des montagnes, c’est ça ?! »
Le visage de Kain vira au rouge tandis qu’il faisait un pas vers moi.
« Hé, hé ! Laissez Shion tranquille ! »
Layla intervint soudain.
« Shion fait de son mieux pour gagner sa vie ! Si vous ne pouvez pas l’aider, ne lui cherchez pas d’ennuis ! Allez, on va ailleurs ! »
Avec un air résolu, elle attrapa ses amis et les entraîna au loin.
Qu’est-ce qui lui prenait ?
Asher désigna l’enseigne du restaurant de grillades, l’air perplexe.
« Hé, on était venus manger de la viande… »
« Allons-y ! On peut manger ailleurs ! C’est moi qui régale ! »
Pourquoi diable cette folle faisait-elle semblant d’être gentille… Je crois que j’avais ma petite idée.
Serait-elle mon amie secrète ?
« Toi, putain de Shion, hé. Si tu recroises ma route, t’es mort. »
« Kain, pourquoi est-ce que tu parles aussi mal ?! »
« Prépare-toi à te faire cogner, hein ?! »
Je fis un doigt d’honneur à Kain, qui continua à m’insulter jusqu’au bout.
— Putain, pas possible !
J’ignorai Kain, qui fulminait, et retournai en cuisine.
« Regardez-moi ça, les gars. C’est incroyablement propre. Vous croyez que ça a été fait à la main ? Je ne m’attends pas à ce que vous atteigniez ce niveau, mais… »
Le patron se servait de la vaisselle que j’avais nettoyée pour former le personnel.
* * *
Onze heures du soir.
« … À ce rythme, quand est-ce que j’arriverai à mettre de l’argent de côté ? »
De retour dans mon abri provisoire, je m’assis sur le lit et contemplai le ciel nocturne par la fenêtre.
« Je n’ai rien à faire. »
Les élèves plus âgés, notamment la bande d’Elise, devaient être très occupés à suivre des programmes d’entraînement magique et physique dans des dojos ou des académies réputés.
Il devait déjà y en avoir pas mal qui avaient achevé leur « Corps magique ».
Ils pouvaient utiliser les « formules magiques » à leur guise.
Pas moi.
Qu’ils aient du talent ou non, tout le monde finissait par éveiller son « Corps magique », mais moi, je n’en étais même pas capable.
À cause du Cancer du noyau magique.
De même, je ne pouvais pas mettre en œuvre de formules magiques… mais, en vérité, ce n’était pas uniquement à cause du Cancer du noyau magique.
Pour commencer, je n’avais aucun talent pour la magie et j’étais nul en études.
Pour mettre en œuvre des formules magiques, il fallait obligatoirement apprendre la discipline de la « magie », mais j’étais pratiquement illettré dans ce domaine.
Sans tricher grâce à un « Bloc-notes », j’aurais été renvoyé depuis longtemps.
Quoi qu’il en soit, ma priorité, c’était clairement l’argent. Il fallait bien que je survive.
« … »
Je regardai l’épée appuyée contre le coin du mur.
L’épée courte Ascal.
Une épée renommée, forgée en acier runique, un alliage de différentes runes.
Dans ma vie précédente, elle m’avait servi à payer mon opération. Même en la vendant à la hâte, j’en avais tiré cinquante mille Ren.
Je ne referais pas ça dans cette vie. Je ne vendrais jamais mes racines.
« … Il y aurait un autre puzzle ou quelque chose du genre ? »
Je repensai soudain à l’énigme du vieux.
Où est-ce que le vieux trouvait ce genre de boulot ? Je me le demandais sans raison…
« Attends. »
Une idée me traversa l’esprit. Je bondis du lit.
Endex.
Le Lycée de magie d’Endex.
Cette école était fréquentée par de jeunes héritières sans le moindre sens des réalités, prêtes à payer sept cents Ren pour terminer un simple puzzle de huit mille pièces.
Moi, en revanche, j’avais été chauffeur, livreur, homme de ménage, détective et porteur dans ma vie précédente.
« … Ça pourrait marcher. »
Je pouvais faire tout ce qu’on me demanderait.
Tant qu’on me payait.