Chapitre 8
Rêve (2)
Le campus d’Endex était calme pendant les vacances. Les nouveaux élèves et ceux qui allaient bientôt passer en deuxième année devaient sans doute profiter de voyages et de loisirs, tandis que les futurs élèves de troisième et de quatrième année, qui préparaient le concours d’entrée à l’université, étaient accaparés par les cours particuliers, l’entraînement, les compétitions et les révisions.
C’était la vie des riches héritiers ou des roturiers talentueux.
Mais pas la mienne.
J’étais dans la bibliothèque déserte d’Endex, devant un ordinateur, à regarder YouTV.
— Aujourd’hui, je vais vous apprendre à abattre des arbres, autrement dit, des méthodes simples pour les couper.
Ces derniers temps, j’apprenais le travail du bois, mais je « regardais » aussi autant de savoir-faire que possible : la pêche, la chasse, le tir à l’arc, la cuisine, et ainsi de suite.
Bien sûr, tout cela devait être intégré à ma capacité « Bloc-notes ».
— Le plus important, c’est votre posture. Gardez le bas du dos cambré et tenez fermement la hache à deux mains. Le premier coup doit entailler l’arbre à l’horizontale, en traçant une ligne oblique dans le bois.
Pan ! À l’écran, la hache frappa l’arbre en biais.
« Ah. Le premier coup est un peu de travers ? »
Ainsi, tout ce que je regardais était mémorisé dans le « Bloc-notes ».
Plus le savoir-faire était simple et facile, moins il occupait de place ; et plus je le répétais physiquement et le maîtrisais, moins il en demandait.
— Ensuite, frappez en ligne droite pour rejoindre la première entaille oblique. Essayez de couper aussi profondément que possible, en imaginant que vous dessinez un triangle à la surface de l’arbre…
J’appelais « harmonisation » le processus qui consistait à « répéter et maîtriser avec son corps ».
Il s’agissait d’intégrer à mon corps les souvenirs du « Bloc-notes ». Une fois harmonisé, un savoir-faire s’oubliait rarement.
Peut-être même jamais.
— Voilà comment abattre facilement un arbre. Ça peut être difficile, mais si vous faites de votre mieux… Abonnez-vous, mettez un pouce bleu, et à la prochaine !
La vidéo prit fin.
Après avoir repassé mentalement la technique d’abattage, je quittai la bibliothèque.
« Hein ? »
Une grande affiche était accrochée au mur du couloir.
Liste des participants au concours d’entrée à l’université
Gerkhen Kal Doon. Elise Petra. Soliette Arkne… Shion Ascal. Date de la réunion provisoire : lundi 25 février
Je parcourus la liste de haut en bas.
« …Je vais revoir ces types. »
Comme le veut le dicton, l’école est une société à part entière, et le lycée de magie n’échappait pas à la règle : il y régnait une hiérarchie. On classait les élèves selon leur statut, leur richesse, leur lignée, leurs aptitudes, entre autres ; le ministère de l’Éducation et les médias les répartissaient même en différents échelons, formant une pyramide.
Par exemple, dans ce lycée de magie, seuls deux élèves appartenaient à la catégorie S+.
Soliette Arkne, l’aînée de la famille Arkne, et Elise Petra, la deuxième fille de la famille Petra.
Juste en dessous, deux élèves se trouvaient dans la catégorie S.
Gerkhen Kal Doon, doué depuis toujours, et Layla Hilton, richissime.
Il y avait aussi environ cinq élèves dans les catégories A et A+, et, chose intéressante, la plupart des élèves les mieux classés avaient un lien avec moi. De mauvaises relations, de bonnes relations, des gens qui m’avaient collé des spaghettis sur la tête, enfermé dans le placard à balais, jeté des ordures dessus… Il y avait aussi ce genre de types.
[La réunion provisoire aura lieu lundi 25 février, à Clemen Hall. Des sanctions pourraient être prises en cas d’absence.]
Quoi qu’il en soit, la réunion provisoire du lendemain avait pour seul but de rassembler à l’avance les participants au concours. Ils pourraient ainsi se voir, jauger leurs adversaires et se tenir mutuellement à l’œil.
« Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu ces têtes-là. »
* * *
Je ne savais peut-être pas grand-chose de la réunion provisoire, mais j’avais un logement temporaire.
Tout au fond du deuxième étage du vieux bâtiment se trouvait un débarras abandonné, couvert de toiles d’araignée.
Je ne pouvais pas continuer à vivre dans le sous-sol de la maison du vieil homme : c’était trop voyant. Alors, j’avais déménagé à l’étage.
« C’est à l’intérieur ou dehors ? »
Il faisait tellement froid que je voyais mon souffle, et il n’y avait pratiquement pas de meubles. Juste une natte de paille au sol, un oreiller et une couverture.
Après tout, il fallait de l’argent pour vivre.
« …Pfff. »
Je partis donc dans les montagnes derrière l’académie. Après avoir rapidement inspecté les environs, je choisis un arbre qui ferait l’affaire.
Ni trop épais ni trop fin, parfait pour en faire du bois de chauffage.
« Ça devrait aller. »
Tap, tap. Je frappai du doigt le tronc de cinq mètres de haut. Il était solide.
« Essayons. »
Je saisis la hache que m’avait prêtée le vieil homme. Puis j’invoquai le « Souvenir ».
En un instant, mes sens s’aiguisèrent. Mon corps se mit à bouger de lui-même et corrigea ma posture.
J’avais pris pour modèle [Celestion Lumberjack], un YouTubeur qui comptait cent cinquante mille abonnés et travaillait dans le métier depuis vingt-cinq ans.
Autrement dit, même si je n’étais pas encore un maître dans l’abattage des arbres, je pouvais devenir un bûcheron professionnel ayant passé des années dans le métier…
« Houp ! »
Je poussai un cri et abattis la hache en diagonale.
Pan ! La lame d’acier s’enfonça profondément dans l’écorce. Des éclats jaillirent comme des étincelles.
« Haa… »
Après une courte pause, je retirai la hache et frappai juste sous la première entaille.
Crac !
Le vide triangulaire [∠] formé par l’intersection de la ligne oblique et de la ligne droite apparut.
L’équilibre de l’arbre fut complètement rompu.
Dans un craquement…
L’arbre, brisé dans sa colonne vertébrale, poussa un cri et s’effondra.
Boum !
Il devait peser plusieurs centaines de kilos, et pourtant, deux coups de hache avaient suffi à le faire tomber.
« Ouf… »
Je repris mon souffle et essuyai la sueur qui m’inondait. Puis je contemplai l’arbre abattu avec une certaine fierté.
À présent, il était temps de débiter ce gaillard en bois de chauffage.
* * *
Crépite, crépite…
Dans le débarras, le feu crépitait doucement dans le brasero que m’avait prêté le vieil homme, diffusant une agréable chaleur.
« Haaah… »
Je m’éveillai dans cette douce chaleur. Étrangement, je me sentais en pleine forme. Je m’étais attendu à avoir un peu mal partout après avoir manié la hache avec tant d’ardeur.
Je regardai autour de moi, les yeux encore lourds de sommeil.
Mon logement temporaire, au deuxième étage du vieux bâtiment.
J’étais étendu sur la natte de paille, au milieu des bûches que j’avais débitées la veille.
« …Je suis en forme, aujourd’hui. »
À peine eus-je murmuré ces mots que mes cheveux se hérissèrent ! Je tournai vivement la tête vers l’horloge au plafond.
[9 h 03]
« …C’est pas vrai ! »
— La réunion provisoire aura lieu lundi 25 février, à Clemen Hall. Des sanctions pourraient être prises en cas d’absence.
La phrase inscrite au bas de l’affiche m’était revenue en tête, lettre pour lettre.
« Merde ! »
Je bondis sur mes pieds et sortis du vieux bâtiment comme un fou, avant de traverser le campus au pas de course.
Ma destination était Clemen Hall, le bâtiment circulaire au sud-est de la tour de l’horloge.
« Haa… haa… »
Je courus jusqu’à en avoir le cœur prêt à exploser, et finis par arriver à destination.
« … »
Collant l’oreille contre la porte, j’entendis déjà des voix à l’intérieur.
Je remis ma cravate d’uniforme en place et lissai mes vêtements.
« Ouf. »
Après avoir pris une profonde inspiration, j’ouvris discrètement la porte de derrière.
Grincement…
« Alors, vous êtes en retard ? »
À peine eus-je mis un pied dans la salle que l’homme sur l’estrade fronça les sourcils en me voyant. Les élèves qui remplissaient la salle se tournèrent eux aussi vers moi.
Je m’inclinai légèrement.
« Je vous prie de m’excuser. »
« Je vais laisser passer, puisque cette réunion est informelle. Mais à partir du prochain cours, il y aura des sanctions. »
Heureusement, il avait l’air plutôt conciliant.
Il semblait assez jeune et avait des traits remarquablement séduisants.
« Oui. Merci. »
Je partis à la recherche d’une place. À chaque pas, j’entendais des murmures.
Pourquoi il est là… pff, c’est quoi cette coupe… ses cheveux sont si courts… pourquoi il est là au lieu d’être diplômé… il a encore pété un câble, cette fois ?
Au milieu des chuchotements, le coordinateur prit la parole.
« Je vais vous expliquer le programme du concours d’entrée à l’université. »
Je m’assis à la hâte sur le premier siège libre.
« Qu’est-ce que tu fiches là, Shion ? »
Quelqu’un m’interpella à côté de moi. C’était Layla Hilton, qui enroulait une mèche de ses cheveux violets autour de son doigt.
Elle faisait partie des élèves de catégorie S à Endex.
Et juste à côté d’elle se trouvait Elise Petra, de catégorie S+.
« Pourquoi tu t’assois ici ? »
J’avais quelques souvenirs désagréables avec ces deux-là.
Layla était soit une meurtrière à la hache, soit une psychopathe, soit une schizophrène. En première année, elle avait essayé de me couper les doigts, persuadée que j’avais franchi une certaine « ligne ». Et Elise…
Clac !
À cet instant, le professeur principal fit claquer son doigt.
Fouit !
Un morceau de papier vola jusqu’à mon bureau.
C’était un formulaire d’inscription aux cours.
« Le programme du concours est divisé en trois trimestres. Le premier va de mars à mai. Vous devez d’abord choisir deux cours généraux pour ce trimestre ; ils auront lieu le mardi et le jeudi. »
Je parcourus la liste des cours du regard. Parmi les cours à option figuraient [Escrime élémentaire], [Latinel I], [Littérature], [Magie avancée], et ainsi de suite.
J’en choisis aussitôt deux.
[Escrime élémentaire], [Latinel I].
L’escrime, parce que mon père était chevalier, et le latinel, parce que c’était un cours indispensable pour les nobles souhaitant approcher Libra.
« Choisissez vos cours à option d’ici demain et remettez le formulaire au secrétariat. »
Je pliai le formulaire d’inscription en deux dans le sens de la largeur.
« Hmmm… »
Assise à côté de moi, Layla observait mes gestes d’un œil méfiant.
« Les lundis, mercredis et vendredis, vous travaillerez sur les devoirs du concours. La plupart vous seront communiqués le jour même. Si vous échouez plus de trois fois, vous serez disqualifiés. Cependant, le devoir du premier jour de cours sera un “test de qualification” spécial : si vous échouez, vous serez immédiatement disqualifiés. »
Le coordinateur marqua une pause et sortit une carte de sa poche.
« Aujourd’hui, je vais vous donner un devoir collectif. Il n’y a pas d’échec possible, mais vous recevrez des points si vous le réussissez. »
Il fit un geste du bras. Crriiii… Une centaine de cartes jaillirent de sous le pupitre.
« Le premier devoir collectif s’intitule “Ami secret”. »
Oh non, pas ça.
Je fermai brièvement les yeux. Les autres feignaient de gémir de déplaisir, mais leurs voix trahissaient leur excitation et leur impatience.
Moi, ça me donnait juste la gerbe.
« Je suppose que vous connaissez les règles. Ces cartes d’ami secret portent les noms de vous cent cinquante-trois. Votre ami secret doit accomplir pour sa cible “une action dont l’utilité ne fait aucun doute” et gagner ainsi 1,5 point de CP. »
« CP signifie “College Point”. C’est cette unité qui sert à déterminer le seuil d’admission des universités prestigieuses.
Pour ceux qui se trouvaient tout en haut de l’échelle, chaque point s’arrachait à la sueur de leur front.
« Cependant, un ami secret ne doit jamais se faire prendre. Si on le démasque, il ne reçoit aucun CP. »
Il leva un doigt.
« En revanche, si vous devinez correctement l’identité de votre ami secret, vous recevrez vous aussi 1,5 CP. Vous n’aurez qu’une seule chance de deviner qui est votre ami secret. »
Il y avait beaucoup trop de règles pour un jeu d’ami secret aussi ringard.
Le coordinateur reprit d’un ton sévère :
« En résumé, un ami secret ne doit pas se faire démasquer par sa cible. S’il l’aide sans être découvert, il gagne 1,5 CP. S’il se fait prendre, il ne reçoit aucun CP, mais sa cible, elle, en gagne. »
À première vue, on aurait pu croire à un jeu destiné à favoriser la camaraderie et à briser la glace ; mais, en y regardant de plus près, il puait carrément l’inverse.
« Le jeu durera jusqu’à la fin des examens de mi-semestre. »
Ce jeu vous poussait à douter de la bienveillance des autres.
Ceux qui voulaient se montrer bienveillants devaient s’appliquer à tromper l’autre, tandis que celui-ci devait déceler cette bienveillance pour gagner des points.
« Mieux vaut aider votre cible le plus tôt possible. Si elle abandonne ou se désiste, vous n’aurez même plus la possibilité de l’aider. »
C’était peut-être une bonne leçon.
La bienveillance inconditionnelle n’existait pas dans ce monde.
« Je vais distribuer les cartes au hasard. »
Le professeur principal insuffla son mana dans les cartes. Puis, frrrt ! Elles glissèrent face cachée devant les bureaux des élèves.
« Regardez votre carte. »
La salle se tut.
Les voix bruyantes s’éteignirent, remplacées par le froissement des cartes qu’on retournait.
J’en pris une à mon tour.
« …Ah, merde. »
À peine eus-je vu le nom que mon visage se décomposa. Je me massai les tempes du bout des doigts. Un mal de tête me foudroya.
« Je suppose que tout le monde a regardé sa carte. »
Oui…
« Bien. Alors, présentons-nous chacun notre tour. »
───■■■■■ !
À cet instant, la salle retentit de véritables gémissements de désespoir.
Le coordinateur fronça les sourcils.
« La présentation est une tradition de la réunion provisoire. Vous allez pousser les mêmes gémissements le jour des entretiens d’admission ? »
Puis le coordinateur pointa quelqu’un du doigt.
« Vous, là, le dernier arrivé. Commencez. »
C’était moi.
Mon mal de tête empira.
Merde, pourquoi moi ? Est-ce que je devais avouer que j’avais un cancer du noyau magique ?
« Vous. Levez-vous. »
À contrecœur, je me levai.
« … »
Je plongeai mon regard dans celui du coordinateur. Il soutint mes yeux et me demanda :
« Votre nom ? »
« …Shion Ascal. »
« Votre passe-temps ? »
Je jetai un coup d’œil à la salle.
Je remarquai soudain à quel point elle était bondée.
Certains élèves, qui semblaient ne pas s’intéresser à moi, regardaient droit devant eux ; d’autres, adossés à leur siège, observaient la scène. Mais la plupart dégageaient cette impression de me prendre de haut, comme si j’étais une « chose inférieure ».
Layla, assise juste à côté de moi, en particulier, ricanait comme si elle regardait un babouin.
J’avais vraiment envie de lui en coller une.
Je soupirai et répondis : « …Le dessin. »
« Le dessin ? »
« Je sais dessiner. »
La plupart de mes passe-temps pouvaient se pratiquer allongé. Écouter de la musique, lire, chercher des informations, collectionner des articles de journaux, dessiner, et ainsi de suite.
À bien y réfléchir, j’avais un certain talent pour le dessin.
« Quel est votre rêve ? »
Tout à coup, le coordinateur m’interrogea sur mon « rêve ».
« …Mon rêve. »
Rêve. Ce mot sonnait étrangement.
Un rêve. Un avenir auquel je n’avais pas songé depuis longtemps.
Un rêve. Soudain, la voix du vieil homme, Belthos, murmura à mon oreille.
…Deviens la personne en qui ton ennemi a le plus confiance. Deviens la personne qui compte le plus pour lui, puis brise-lui le cœur.
Pourquoi est-ce que j’y pensais maintenant ?
Ça avait l’air simple, mais c’était incroyablement difficile.
Ça allait être atrocement dur.
Libra se trouvait dans une tout autre sphère ; l’atteindre me demanderait des efforts et une patience immenses.
« Vous n’avez pas de rêve ? »
« …Libra. »
Et pourtant, voilà que je murmurais ces mots d’un air absent.
Je serrai le poing et ouvris les yeux.
Je me rendis compte que je souriais sans m’en apercevoir.
« Quoi ? Libra ? »
« Oui. »
Si Libra se trouvait dans une tout autre sphère, alors j’atteindrais cette sphère, coûte que coûte.
Je leur ferais payer le prix qu’ils méritaient pour m’avoir infligé cette vie de merde.
« Libra. »
Jusque-là, je pouvais tenir bon.
J’avais tant de choses à leur demander, tant de choses à leur prendre, que je pouvais tenir bon.
« Mon ambition, c’est de… »
Je pris une profonde inspiration.
Je laissai sortir les émotions qui remontaient du fond de mon cœur.
« Je veux devenir Chevalier de Libra. »
C’était ma résolution, encore si modeste que vous ne la remarqueriez même pas.
Une prière, dans l’espoir que vous l’entendiez, de là-haut.
« …Hmm. C’est une ambition de taille. »
Le coordinateur prit la parole.
Alors, comme s’ils n’attendaient que ça, des rires éclatèrent. Des rires méprisants et dédaigneux, chargés de condescendance.
Ça m’était égal.
« Oui. Sans doute. »
Parce que moi aussi, je riais.
Pour la première fois depuis ma régression, je ris pour de bon.