Chapitre 88
Avant le festival (2)
Au bord du lac, derrière le vieux bâtiment.
[Merci d’avoir utilisé notre service.]
Je répondis pour terminer la requête.
« Ah, j’ai mal à la gorge. »
La Vercit. En langue commune, cela donne « Toi, solitaire ».
Je m’étais efforcé d’imiter la voix d’un célèbre chanteur de comédie musicale dont j’avais le souvenir, et qui avait interprété la même chanson.
Bien sûr, le résultat ne serait pas exactement le même. Mon timbre et le sien seraient mêlés à parts égales. Mais ma prononciation serait bien meilleure.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Une voix retentit soudain dans les buissons. Sursautant, je me retournai.
Soliette se tenait là. Son expression était aussi impassible que d’habitude.
« … Tu as entendu ? »
« De quoi tu parles ? »
Heureusement, elle ne semblait pas avoir entendu.
Soliette s’approcha à grandes enjambées et s’assit sur le banc de pierre, en face de moi. Elle avait l’air à l’aise, comme si cette place lui avait toujours appartenu.
« … »
Elle contempla le lac en silence. Son regard suivait les minuscules écailles de clair de lune qui tremblaient sur les vagues, comme si elles allaient se briser.
Au bout d’un moment, elle murmura dans un souffle :
« … Pour retrouver le Cauchemar chevaleresque, il faut enquêter sur les personnes qu’il a tuées. »
C’était quelque chose que j’avais déjà dit. Je hochai la tête.
« C’est ça. »
« Oui. »
Elle serra le poing. Ses dents grincèrent.
« Faisons ça. Mais… »
Ses lèvres s’entrouvrirent, prêtes à ajouter quelque chose avec entrain, puis elle hésita et s’interrompit.
« Mais… »
Elle n’osa pas poursuivre et baissa la tête. Elle dissimulait son expression, mais je crus comprendre pourquoi.
Peut-être avait-elle peur que Jared et Felix cachent un « secret » dont elle ignorait tout.
Comme pour Berry, une facette peu reluisante risquait de se révéler.
« Tu n’as pas à t’inquiéter pour ces deux-là. »
Je le dis d’un ton détaché en ramassant un caillou dans la forêt. Soliette releva aussitôt la tête. Sa voix trembla quand elle me demanda :
« Tu as déjà enquêté sur eux ? »
« Non. »
Je lançai le caillou dans le lac. Il fendit l’air et provoqua une petite éclaboussure.
« Je les connais, moi aussi. »
Jared et Felix.
Quand j’étais en première année, ils étaient en dernière année et passaient pour de prometteurs élèves six étoiles.
À l’époque où l’on m’avait mis à l’écart, ils étaient des idoles que tout le monde admirait.
« Ils sont trop bien. »
Ils ne méprisaient personne, ne jugeaient pas à la légère et savaient voir la plus belle lumière, même chez les gens les plus insignifiants.
« … Tu le sais bien. »
Certaines personnes illuminent leur entourage par leur seule présence. Comme une étoile qui rayonne de sa propre lumière et réchauffe les planètes autour d’elle.
Jared et Felix étaient de ces gens-là.
« Ils sont exactement comme tu les connais. »
Je regardai Soliette.
Pour la première fois, quand je parlai d’eux, elle plongea les yeux dans les miens. Elle me regarda, moi, sans détour. Ses yeux bleus se baignaient dans les souvenirs.
« Inutile d’enquêter sur des gens que tu connais déjà. »
« … Ah, tant mieux. »
Soliette se leva du banc de pierre. Elle me tourna aussitôt le dos. Sous prétexte de s’étirer, elle s’essuya les yeux avec sa manche.
« Je vais y aller, alors. »
Sans me montrer son visage, elle s’éloigna sur le sentier forestier.
Je reportai les yeux sur le bord du lac.
J’entendis ses pas s’éloigner.
Soudain, des scènes d’un passé lointain me revinrent à l’esprit.
Soliette, qui souriait avec l’innocence d’une enfant quand elle était avec Jared, quand elle se tenait aux côtés de Felix.
Une scène que j’avais aperçue par hasard, une seule fois, et qui restait pourtant gravée dans ma mémoire.
À l’époque, cette scène m’avait fasciné. Elle m’avait paru irréelle.
Parce que c’était l’histoire d’un monde trop éloigné du mien.
« … »
Je ramassai un caillou en silence et le lançai vivement dans le lac. Plouf… De petites gouttes éclaboussèrent la surface.
« … Voilà tout ce que je vaux. »
Voilà tout ce que je valais.
Un caillou qui ne faisait que troubler légèrement la surface du lac.
« Je n’aurais pas dû faire ça. »
Je n’aurais même pas dû essayer de prendre leur place. Je n’aurais pas dû nourrir une ambition aussi démesurée.
Après tout, c’était à chacun de se surpasser soi-même.
Se surpasser ne signifiait pas qu’on pouvait devenir quelqu’un d’autre.
Parce que je n’étais pas une étoile.
Soliette avait l’impression que son cœur se brisait. Comme si on lui déchirait la poitrine. Son visage se déforma malgré elle et ses jambes ne cessaient de fléchir.
Cette douleur était insupportable parce qu’elle n’avait pas ressenti cela depuis si longtemps. Cette détresse était si vive parce que cela faisait si longtemps.
Jared et Felix lui revinrent à l’esprit.
Elle avait passé plus de temps avec eux que seule.
Elle avait cru qu’ils resteraient ensemble pour toujours.
Les visages de ceux qui étaient partis avant elle surgirent devant ses yeux.
Tous ces instants qu’elle avait tenus pour acquis lui transpercèrent le cœur comme une lame.
« … Putain. »
Les souvenirs qui auraient dû la réconforter étaient devenus une souffrance. Les histoires qu’ils auraient dû raconter en riant s’étaient changées en larmes.
Ils étaient morts.
Assassinés par le Cauchemar chevaleresque.
Elle ne pourrait plus jamais les rencontrer, ni les revoir.
Soliette les aimait.
Elle n’avait compris cet amour qu’après leur séparation.
Elle aimait Jared, son propre frère, et languissait de Felix, son ami de longue date.
« Putain… »
Elle devait souffrir.
Même si les souvenirs lui revenaient et qu’elle ne pouvait rien y faire, elle ne pouvait pas y échapper.
Elle ne pouvait pas enfouir cette douleur sous prétexte qu’elle lui faisait peur. Elle devait endurer cette tempête tranchante comme une lame.
Comme l’avait dit Shion Ascal, ils étaient de bonnes personnes.
Trop précieux pour être simplement oubliés, pour être simplement enfouis…
« Snif. »
Soliette se moucha et se frotta les yeux gonflés. Des larmes coulaient du bout de son nez.
En les essuyant, elle sourit sans s’en rendre compte.
Un rire reniflant, presque bovin.
Puis elle se remit à pleurer. Elle se couvrit le visage des deux mains et l’enfouit dans la terre. Elle trembla sans émettre un son.
Griff, griff…
Au cœur de cet instant de détresse absolue, le bruit d’une plume qui écrivait retentit quelque part.
Le crissement d’un crayon sur un carnet.
Soliette releva la tête, hébétée. Elle ne voyait rien. Le sable au sol s’était mêlé à ses larmes et avait formé de la boue.
Elle s’essuya le visage avec ses deux bras. La terre qui les maculait salit encore davantage son visage et ses cheveux.
« Putain. »
Elle jura en activant son Corps magique. La chaleur brûla tout ce qui s’accrochait à son corps. Ce n’est qu’alors qu’elle put voir devant elle.
Un carnet était tombé au sol.
[Retrouvons-nous jeudi. Je t’enseignerai le Latinel, ce jour-là. Et toi, tu m’apprendras les arts martiaux.]
[Et comme j’ai pris une semaine de congé, je ne prendrai que les trois quarts de mon salaire. À partir de la semaine prochaine, je ne ferai plus de réduction.]
« … Ah. »
À cette vue, son cœur se serra un peu.
Le jour de paie approchait.
Autrement dit, elle devait trouver encore vingt mille Ren. Elle pouvait bien sûr vendre les articles de luxe entassés chez elle, mais comme elle devait mentir sur son identité, les acheteurs la roulaient à chaque fois. Il suffisait de la voir : elle achetait pour trois mille Ren ce qui en valait trente mille…
Enfin, elle n’y pouvait rien.
Elle devrait essayer de ne pas se faire avoir.
« Hé. »
Après s’être mouchée, Soliette reprit sa route.
Lundi. J moins deux avant le festival.
Nous étions au Théâtre Palette d’Endex. Dans la salle, qui comptait pas moins de deux mille trois cents places, le personnel installait divers « artefacts », dont un rideau argenté.
« Il y en a, des choses. »
C’étaient les accessoires du [Barde], le clou du festival d’Endex, vendredi.
Ce rideau argenté, en particulier. Une fois suspendu derrière la scène, il permettait de mettre en scène la pièce comme un feuilleton ou un film.
Cet artefact diffusait le mana en trois dimensions tout autour de lui, donnant à l’ensemble du décor de scène un réalisme saisissant. Il rendait aussi les changements de scène incroyablement faciles.
Une fois activé, le paysage d’ici allait-il se transformer comme par magie en un véritable palais ?
« Hé. Si tu ne comptes pas travailler, tu n’as qu’à partir. »
Sa voix me piqua la peau comme une aiguille.
J’avais déjà le cuir tanné ; ça ne me faisait ni mal ni ne me piquait vraiment. Mais cette sensation me suffit pour reconnaître sa voix.
« Quoi ? »
Évidemment, c’était Elise.
« Tu ne vois pas que tout le monde travaille ? »
« C’est justement ce que je dis. Ça fait beaucoup pour une pièce de lycée. »
« Dégage. Casse-toi. »
À vrai dire, je n’avais pas envie de rester ici, à côté d’Elise.
Mais qu’y pouvais-je ? Si quelque chose tournait mal, elle risquait de se faire couper la tête.
Et je deviendrais un raté incapable de tenir une promesse faite à sa bienfaitrice, malgré ma régression.
« … Hé, au fait. Je peux te demander quelque chose ? »
Mais d’abord, réfléchissons. Déduisons.
Si les types du milieu prévoyaient de profiter du vide de pouvoir qui se créerait pendant le festival, ils frapperaient au moment où la foule serait la plus dense.
À l’évidence, ce serait vendredi.
La pièce se terminerait vendredi, puis il y aurait des feux d’artifice et un bal masqué, de dix-neuf heures à minuit.
Si Elise devait quitter Endex avant ça, alors c’était presque certain.
« Tu as prévu quelque chose après la pièce ? »
« … »
Elise ne répondit pas. Je reposai ma question, alors qu’elle gardait la bouche hermétiquement close.
« Tu as quelque chose de prévu ? »
« … »
Elise pivota pour me faire face. Son visage exprimait l’agacement, mais aussi du dégoût et de la méfiance.
« Dès que la pièce sera terminée, je pars pour une visite de la Tour de magie. Deux nuits et trois jours. Même sans ça, je n’aurais pas de temps à te consacrer. »
« … Tss. »
Je claquai la langue.
Elise avait raison.
C’était évident, maintenant que je le savais.
Une visite de la Tour de magie nécessitait une réservation. Plusieurs mois à l’avance, au minimum.
Elise avait délibérément réservé sa visite de la Tour de magie pendant la période du festival, une semaine de repos, et l’information avait fuité.
Berhalsi devait viser l’itinéraire qu’Elise emprunterait pour se rendre à la Tour de magie.
« Avant que tu partes, tu pourrais m’accorder un peu de temps ? »
Je le lui demandai. Si elle pouvait me donner ne serait-ce que cinq minutes, je pourrais au moins essayer de la retenir le plus longtemps possible.
« Si tu n’as rien à faire, va distribuer des prospectus. »
Elise tendit la main dans le vide. Des centaines de prospectus s’envolèrent et vinrent se coller à sa paume.
« Allez, vas-y. Si ça ne te dit rien, tu peux même louer un costume de mascotte quelque part. »
« … »
J’acceptai les prospectus qu’elle me tendait.
« Si je finis tout, tu peux m’accorder dix minutes ? Après les saluts, dans la loge. »
Elise me lança un regard méprisant. Un regard qui disait : « Comment oses-tu, toi ? »
Ah, ça m’énerve. Je devrais peut-être juste lui coller un poing ?
« Qu’est-ce que tu regardes ? »
— C’est alors que…
Boum !
Soudain, le Théâtre Palette fut plongé dans le noir. Puis le rideau argenté se déploya.
« … Oh. »
Je ne pus m’empêcher de m’émerveiller. Elise aussi hocha la tête, satisfaite.
— C’est fait !
— Clap, clap, clap !
— Ils avaient dit que c’était le dernier modèle, et c’est vrai. Même le rideau de notre théâtre n’est pas aussi éclatant.
Toute la scène s’était transformée en palais royal. On se croirait presque dans un espace magique, non ?
« Va distribuer des prospectus. À partir de mercredi, fais aussi la promotion de la pièce. Après, j’y réfléchirai. »
Sur ces mots, Elise monta sur scène. Je baissai les yeux vers le prospectus que je tenais.
[Vendredi, 19 heures, Théâtre Palette.]
[Venez voir la pièce « Le Barde ». Une histoire étonnante, racontée en personne par le Barde. À votre service.]
« … Ouais. Je devrais le faire. »
Après tout, si la pièce marchait bien, ça m’arrangerait aussi. Cela signifierait plus d’argent à donner à l’Orphelinat.
Je glissai la pile de prospectus sous mon bras.