Chapitre 87
Avant le festival (1)
Noah Lucille. Il agitait la main en traversant le campus d’Endex. Son sourire inquiétant et ses paroles amicales avaient quelque chose de menaçant.
« Ça fait longtemps, hein ? »
Je lui rétorquai aussitôt :
« Qu’est-ce que tu fais ici ? »
« Comment ça ? — Gloups. »
Il ouvrit grand la bouche et avala son hotteok tout rond.
« Je suis venu profiter du festival, moi aussi. »
« Tu t’es trompé de date, alors. Il commence mercredi prochain. »
Qu’est-ce qu’il comptait faire au festival ?
Malheureusement, j’ignorais ce qui allait se passer. À partir d’avril, j’avais suivi un traitement intensif contre le cancer.
Bien sûr, l’avenir avait peut-être déjà été bouleversé par mes actes.
« En fait, je suis venu te voir. »
Noah prit la parole. Cette fois, il semblait être venu pour moi.
Bien sûr, s’il était venu, c’était pour…
« Je crois qu’il va y avoir un enlèvement. »
… Mais, contre toute attente, il me le dit sans détour. Je me léchai les lèvres et lui demandai :
« Un enlèvement ? »
« Ouais. Il y a des types dans la pègre qui manquent d’argent. Tu connais Berhalsi ? »
Berhalsi. Une organisation de mercenaires active dans la pègre. Comme les autres types de ce milieu, ses membres semblaient un peu désinvoltes, mais chacun d’eux était redoutable.
Berhalsi comptait parmi les monstres de rang B les plus réputés de la pègre. À l’heure actuelle, ils pouvaient m’écraser d’un seul coup de poing ; ils devaient être à peu près du même niveau que le responsable du conseil d’administration de l’université.
« Tu en es sûr ? »
« Évidemment. Ils visent le festival. »
Le festival du Lycée de magie attirait des agents de sécurité, notamment des chevaliers et des policiers. Enlever quelqu’un à cette période pouvait sembler insensé.
Mais c’était tout le contraire.
Le festival « aspirait » les forces de sécurité du secteur. Les effectifs ne pouvaient pas s’étirer ou se réduire à volonté comme un élastique. Si le festival concentrait les hommes, les environs, eux, se retrouvaient dégarnis.
« Berhalsi nous a aussi fait une proposition. Ils voulaient qu’on partage le butin à cinquante-cinquante. Mais la cible était un sacré gros poisson. »
« … »
Je gardai le silence. Ce silence avait un but.
« … »
Noah me regarda sans dire un mot, lui aussi. Son silence signifiait : dis-moi ce que tu veux.
Je finis par parler.
« Dis-moi. »
Il s’exécuta volontiers.
« Quelqu’un de proche de toi. »
« De proche ? »
« Ouais. Tu joues dans une pièce. »
Quelqu’un qui jouait dans une pièce avec moi, quelqu’un de proche.
Je compris aussitôt.
Enfin, à Recordark, elle était proche de moi.
Noah observa mon visage et ricana.
« On dirait que tu sais de qui il s’agit. »
« … Comment ne le saurais-je pas ? »
Une femme qui subissait les conséquences des ambitions politiques de sa famille, bien décidée à s’imposer. Avant mon retour dans le passé, elle avait connu d’innombrables enlèvements, des tentatives d’assassinat et même le bombardement de son avion privé.
Elise Petra.
« Alors, tu es aussi mêlé à cette histoire ? »
« J’ai décidé de ne pas m’en mêler. Grâce à la gamine qui a cru en mon innocence. »
Gamine.
Il y avait quelque chose de bizarre dans son ton.
Une « gamine » qui me faisait confiance ?
« … Une gamine ? Tu parles de moi, par hasard ? »
« Pour moi, tu es un gamin. À moins que tu préfères être un adulte ? »
Noah sourit de toutes ses dents.
Il était cinglé, ou quoi ? Vu la vie qu’il avait menée, nous n’avions pas tant d’années d’écart.
« Je suis venu te prévenir, c’est tout. On se reverra plus tard ? »
« Pour quoi faire ? »
Noah se retourna sans un mot.
« Hé ! Pour quoi faire ? »
Sa silhouette, qui agitait la main au-dessus de sa tête, devint floue. Fzzzt… Comme un écran de télévision qui s’éteint, elle vacilla, puis disparut en un clin d’œil.
« … Bon sang, c’est étouffant. »
Je me grattai le dos.
Si Berhalsi s’en prenait vraiment à Elise, c’était sans doute à cause de moi. Plus exactement, à cause de la « pièce » que nous avions montée.
Si Elise avait été celle d’avant mon retour dans le passé, elle n’aurait pas eu le temps de se faire enlever, encore moins de jouer dans une pièce. Elle aurait été trop occupée à étudier ou à s’entraîner en secret. Il restait encore plus de six mois avant les élections.
« Je me demande ce qu’elle fait. »
Elise. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien faire, en ce moment ?
Je n’avais pas d’autre choix : je sortis mon smartphone.
[Hé. Tu fais quoi, là ?]
Au même moment, Elise fixait l’écran de son smartphone, l’air grave.
[Jade, second fils de Libra… devrait assister au festival d’Endex]
Des articles annonçant la venue de Jade, de la famille Libra, au festival de l’école d’Endex venaient soudain de faire leur apparition dans les médias.
Ding !
[Ordure : Hé. Tu fais quoi, là ?]
Elle ignora le message de l’Ordure sans même y réfléchir.
Quelles que soient la réputation et les capacités de Jade, c’était un gros bonnet. Il n’avait pas de fonction précise, mais, en tant que descendant direct et second fils de Libra, son seul nom pesait davantage que celui de n’importe quel sénateur moyen.
Si on devait le comparer à une célébrité, ce serait une superstar. Et, dans les faits, il se comportait presque comme une célébrité.
« Pourquoi Jade viendrait-il tout à coup… Ce serait possible ? »
Ses cils frémirent légèrement.
Ce type à tête de singe ? Shion le singe aurait-il invité Jade ?
Elise lut l’article en détail.
« … Trente minutes. »
La pièce durait quatre-vingt-dix minutes, mais il avait précisé qu’il ne resterait que trente minutes, pas une de plus.
Bien sûr, ce serait assez pour attirer du monde. Le prix des billets grimperait forcément, et la pièce gagnerait soudain en prestige. Les sénateurs, les entrepreneurs et les célébrités presque célèbres qui voudraient échanger quelques mots avec Jade afflueraient, sans parler des gens ordinaires, curieux de voir de leurs propres yeux le visage parfait dont on parlait tant.
Ding ! Ding ! Ding !
Son smartphone crachait des alertes comme pour confirmer ses pensées. Pas besoin de regarder pour deviner : on lui demandait des billets.
« … Pff. »
Quel bazar pour un festival de lycée ! Elise soupira.
« Il ne reste que trois jours. »
La venue de Jade l’avait soudain épuisée, mais c’était aussi l’occasion de se mettre en valeur.
Elle devait réussir.
Elle devait faire mieux que tout le monde.
Car son père viendrait peut-être.
Bien sûr, elle avait déjà appris toutes ses répliques par cœur. Elle avait prévu chaque geste. Elle répétait les harmonies tous les jours. Elle avait préparé l’artefact magique qui donnerait plus d’éclat à la scène.
La pièce en elle-même était parfaitement préparée.
Mais s’il y avait un problème…
« … »
Elise prit la partition.
« Le Barde » était interprété en langue commune d’Edsilla, mais un passage était chanté en Latinel.
La Vercit.
La prononciation de cette chanson lui donnait du fil à retordre. Et plus les célébrités se multiplieraient, plus il y aurait de gens capables de reconnaître un bon niveau de Latinel.
Si elle faisait une erreur, on s’en donnerait à cœur joie dans les cercles mondains, avec une élégance toute particulière.
« … Je n’ai pas le choix. »
Elle prit son smartphone, faisant fi des messages qui s’étaient accumulés comme des ordures.
[Professeur particulier de Latinel]
Elle trouva le contact de son professeur particulier. Au début, elle songea à l’appeler.
Mais…
Une idée lui vint.
Elle fit défiler ses contacts un peu plus bas.
Tout en bas de la liste figurait une certaine « entreprise », qu’elle avait enregistrée quelque temps auparavant.
Sans raison, Elise jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, puis envoya un message.
[Je peux vous demander quelque chose ?]
La réponse arriva aussitôt.
[À votre service : Je vous écoute.]
« À votre service ».
L’entreprise qui avait rédigé le devoir de Latinel de Layla à sa place.
Ça lui coûtait de faire appel à eux, mais tout était anonyme, de toute façon.
[Je suis étudiante en chant. Pour un examen d’entrée, je dois interpréter une chanson en Latinel. Pourriez-vous m’en noter la prononciation ?]
[Fichier de partition]
[C’est cette chanson.]
Elise envoya sa demande en dissimulant son identité.
[À votre service : C’est possible. Je peux vous envoyer la prononciation de La Vercit transcrite en langue commune d’Edsilla. Il faut verser 1 000 Ren à l’avance, puis 1 000 Ren à la livraison.]
Ça blessait sa fierté, mais c’était le moyen le plus simple et le plus rapide d’apprendre la prononciation comme il faut.
« … »
Elise allait répondre tout de suite, mais s’interrompit un instant.
Sans raison, elle fit défiler l’écran de son smartphone de haut en bas.
[Pourriez-vous aussi chanter la chanson et me l’envoyer en fichier ? Je peux vous envoyer la piste instrumentale.]
Finalement, elle ajouta un autre message.
Mieux valait entendre pour croire. Il y avait un monde entre entendre la chanson et lire sa transcription.
Bien sûr, des chanteurs de variété avaient interprété La Vercit, et elle en avait obtenu un enregistrement, mais la prononciation n’était pas tout à fait correcte.
« … Pas de réponse. »
En outre, Elise se méfiait toujours un peu de cette « À votre service ».
Elle avait posé discrètement la question à quelques élèves d’autres lycées de magie, mais l’entreprise n’existait pas ailleurs.
Autrement dit, elle n’était présente qu’à Endex ; il était donc tout à fait possible que la personne derrière tout ça soit un élève d’Endex.
C’était même l’hypothèse la plus probable.
La seule personne qui lui venait à l’esprit, du moins à sa connaissance, était…
Quelqu’un de très fort en Latinel, mais si pauvre qu’il vendait sans distinction tout ce qui touchait à cette langue.
Shion Ascal.
Ding !
[À votre service : C’est possible, mais cela vous coûtera 10 000 Ren de plus.]
Douze mille Ren au total.
À peu près la moitié de son argent de poche mensuel.
[Je paierai.]
[À votre service : Veuillez régler les 6 000 Ren d’avance sous forme de carte-cadeau d’un grand magasin.]
Elise effectua le paiement sur son smartphone et envoya la carte-cadeau.
[À votre service : Paiement confirmé.]
[Combien de temps faudra-t-il ?]
[À votre service : Nous avons beaucoup de commandes en attente ; cela peut prendre un jour ou deux. Si vous souhaitez passer en priorité, vous pouvez payer 3 000 Ren de plus et nous vous livrerons sous une à deux heures.]
[Je paierai.]
Ça la mettait un peu mal à l’aise de verser 9 000 Ren d’avance à une entreprise dont elle ne connaissait pas le visage, mais Layla faisait appel à ce service pour tous ses cours de Latinel.
La fiabilité était suffisante.
Elle régla les 3 000 Ren supplémentaires en cartes-cadeaux d’un grand magasin.
[À votre service : Veuillez patienter, au maximum deux heures.]
Elise s’enfonça dans son fauteuil. Elle attendit, les yeux rivés sur l’horloge qui faisait défiler les secondes.
« … Ce ne peut tout de même pas être lui. »
Un élève d’Endex aussi doué en Latinel… Elle avait beau y réfléchir, personne d’autre ne lui venait à l’esprit.
S’il était derrière « À votre service »…
[À votre service : C’est prêt. Voici le fichier audio de La Vercit ainsi que la partition avec la prononciation en langue commune.]
[Fichier audio]
[Fichier image]
Le tout arriva en à peine une heure. Elise se mit d’abord des écouteurs. Elle lança aussitôt le fichier audio. Les bras croisés, elle écouta la chanson, attentive à la prononciation.
« … »
Ses yeux s’écarquillèrent de surprise.
« … Cette voix, alors. »
Elle n’avait pas de quoi s’exclamer d’admiration, mais la voix était grave et la prononciation parfaite.
Au moins, ce n’était pas Shion Ascal.
Le fichier ferait un excellent support pour s’entraîner.
Elise porta une main à son oreille. De l’autre, elle prit des notes sur la partition tout en écoutant la chanson envoyée par [À votre service].