Chapitre 81
Hôpital (2)
Je demandai avec prudence :
« … Est-ce que ça restera confidentiel ? »
Si l’on apprenait que j’étais atteint d’un cancer du noyau magique, ma valeur marchande s’effondrerait. Pour moi, le Centre médical Libra représentait donc un pari.
Je devais devenir le pilier de Libra ; si mon secret venait à s’ébruiter au sein de la famille, ce serait la catastrophe.
Yu Hains prit alors le visage d’un marchand qui refusait de marchander.
« Pourquoi poser une question dont la réponse va de soi ? Même si un descendant direct de Libra, le chef actuel — non, la présidente elle-même — venait ici, nous ne divulguerions pas les informations d’un patient. »
« … Hum. »
Connaissant celui qu’il deviendrait, je le trouvais plutôt digne de confiance. Et puis, dès que j’avais appris qu’un porc atteint d’un cancer du noyau magique avait été complètement guéri, j’avais fouillé tout ce qui concernait ce professeur.
« Alors… »
« Il existe actuellement deux traitements contre le cancer du noyau magique. Le premier consiste en une chimiothérapie qui ralentit sa progression. Le second est une opération visant à retirer complètement le noyau magique. »
« J’ai entendu dire qu’on ne pouvait pas vivre plus de cinq ans après l’ablation du noyau magique. »
« Pourtant, l’espérance de vie d’un malade atteint d’un cancer du noyau magique ne dépasse pas six mois. Vivre cinq ans relève du miracle… Avez-vous essayé d’apprendre le Corps magique ? »
Le professeur m’interrogea sur le Corps magique.
« Non. Je n’ai pas appris la technique Une Ceinture, Quatre Lignes. »
« Vous n’avez pas percé la “ceinture” ? »
« Non. Ça ne se voit pas ? »
« Je n’ai pas la faculté de voir la magie. C’est une chance dans votre malheur. »
Le principal problème du cancer du noyau magique, c’était bel et bien la « ceinture » de la technique Une Ceinture, Quatre Lignes.
Après tout, le cancer du noyau magique était une maladie extrêmement rare, qui ne touchait pas les gens ordinaires. C’était une maladie incurable qui frappait les humains assez malchanceux pour manipuler la magie à un certain degré, après une sollicitation excessive de leur noyau magique ou une blessure causée par un facteur extérieur.
« Quand une personne ayant achevé la technique Une Ceinture, Quatre Lignes contracte un cancer du noyau magique, qu’elle soit humaine ou monstre, son espérance de vie est terriblement courte. Même le chevalier le plus robuste en apparence au monde meurt dans les trois mois suivant le diagnostic, son corps entier devenu une masse cancéreuse. »
Autrement dit, j’étais le plus chanceux des malchanceux.
Quelle joie.
« Le traitement du cancer du noyau magique n’a rien de compliqué. Si vous souhaitez un traitement médicamenteux, je vous injecterai du “Mapuneia”. Si vous préférez une opération, je retirerai votre noyau magique. »
J’étais au courant de ces traitements, mais c’était lui qui avait soigné un porc atteint d’un cancer du noyau magique. Porc ou humain, il devait forcément connaître une autre méthode.
« Il n’y aurait pas une autre solution ? Une meilleure… solution ? »
Bien sûr, il était hors de question de me faire retirer le noyau magique.
Le traitement médicamenteux posait problème à cause de ses effets secondaires. Si je prenais ces médicaments, passer les examens d’entrée à l’université deviendrait extrêmement difficile.
« … »
Yu Hains me dévisagea longuement, puis remonta ses lunettes. Une lueur brillait derrière les verres. Il répondit comme s’il attendait ce moment depuis le début.
« Il existe un traitement appelé thérapie par quarks de mana. »
« Des quarks de mana ? »
« Cette méthode consiste à accélérer uniquement les “quarks” parmi les composants du mana jusqu’à atteindre soixante pour cent de la vitesse de la lumière, afin de détruire les tissus cancéreux dans le corps du patient. Même des malades en phase terminale, dont les chances de survie ne dépassaient pas trois pour cent, ont été guéris. »
Des quarks de mana.
Je n’en comprenais pas le principe, mais j’avais ça dans mes souvenirs. C’était la même méthode que pour soigner le porc.
« Combien ça coûte ? Je veux commencer tout de suite… »
« Vous ne pouvez pas en bénéficier. »
« Hein ? Pourquoi ? »
« Parce que ce traitement n’existe pas en Edsilla. La machine n’existe qu’au royaume de Salon, et le royaume n’autorise pas les étrangers à se faire soigner. »
« Ah, super. Donc je ne peux pas du tout en bénéficier ? De cette thérapie par quarks de mana ? »
Yu Hains secoua la tête. Ses cheveux coupés au carré oscillèrent de droite à gauche.
« Nous sommes en train de la fabriquer. Pour être précis, c’est “moi” qui la fabrique. »
« …… ! »
Exactement.
Oui.
C’était pour ça que j’étais venu le trouver.
Ce type finirait par mettre au point cette machine.
Je ne savais pas ce qu’il fabriquait, mais il réussirait et guérirait complètement un porc atteint d’un cancer du noyau magique.
Et il y parviendrait grâce à ses seuls efforts, sans l’investissement ni l’aide de qui que ce soit.
« Il vous faudra une dizaine d’années ? »
« Elle est déjà terminée. »
« Quoi ? Où ça… »
« Dans mon hôpital. »
« … Ce n’est pas votre hôpital, ici ? »
« Je suis professeur associé ici. J’ai aussi mon propre hôpital. »
Ça se tenait. Il avait toujours été un médecin célèbre.
Docteur.
Non, professeur.
« Si je me fais soigner par le professeur Yu Hains, quelles sont mes chances de guérison complète, sans enjoliver les choses ? »
« Moins de un pour cent. »
Yu Hains répondit sans détour.
« Les patients atteints d’un cancer du noyau magique ne peuvent pas vivre éternellement comme les gens ordinaires. Tant que vous utiliserez la magie, le cancer continuera de proliférer. »
J’étais d’accord avec lui.
C’était toujours mieux que de me torturer avec de faux espoirs. Un pour cent, ou même zéro, ça m’allait. Je ne comptais pas vivre longtemps.
« Mais vous pouvez ralentir considérablement la progression du cancer du noyau magique, pas vrai ? »
Bien sûr, ce cancer avait plusieurs stades, comme les autres : précoce, intermédiaire et avancé.
Mes trois dernières années correspondaient au quatrième stade. J’avais la tête qui tournait dès que je bougeais trop vivement, et je tombais dans le coma le lendemain d’une journée où j’avais utilisé la magie et travaillé.
« C’est exact. On peut ralentir sa progression. Et les effets secondaires seront considérablement réduits. »
Si je pouvais rester en vie jusqu’à la chute de Libra sans souffrir de ces symptômes…
Si je pouvais les faire tomber de mes propres mains.
« D’accord. Je ne veux pas de traitement médicamenteux. Je veux la thérapie par quarks. Combien ça coûte ? »
« C’est impossible. »
« Oh, et pourquoi encore ? »
« Je n’ai pas encore reçu l’autorisation du conseil. »
Yu Hains plongea son regard dans le mien. Ses yeux disaient autre chose que ses paroles. Bien sûr, je compris le sous-entendu.
« J’ai pris tout ça en compte. Vous avez déjà vu un cancéreux attendre une autorisation ? »
Le traitement médicamenteux me gênerait pour les examens d’entrée à l’université.
Alors, plutôt que de gaspiller mon argent en médicaments…
« C’est deux cent mille Ren la séance. »
« … »
Je restai un instant sans voix.
« La consultation d’aujourd’hui coûte deux mille Ren. »
J’eus l’impression de recevoir un coup à l’arrière du crâne avec un objet contondant, mais le surnom de cet homme me revint tardivement à l’esprit.
J’avais failli l’oublier.
« … Oui. Bien sûr. »
« La Main de Ren ».
Alors que la plupart des médecins étaient surnommés « la Main de Dieu », celui-ci était connu comme « la Main de Ren », du nom de la monnaie d’Edsilla, parce qu’il donnait autant de soins qu’on le payait.
C’était compréhensible.
C’était la plus grande autorité dans le domaine des maladies magiques.
« Mais j’ai une question. »
Il y avait pourtant une chose qui me tracassait.
« Laquelle ? »
« Pourquoi vous me tutoyez depuis tout à l’heure ? Même si vous êtes médecin, on se connaît ? »
Sur un banc, dans un parc près d’Endex, je regardai le reçu dans ma paume après être sorti de l’hôpital.
« … Il ne m’a même pas fait une réduction d’un seul Ren. »
Je marmonnai en claquant la langue.
La somme totale que j’avais payée aujourd’hui s’élevait à vingt-deux mille Ren.
Deux mille Ren pour la consultation, et vingt mille Ren d’acompte pour une séance de thérapie par quarks de mana, prévue dans un mois.
« Enfin… »
J’avais l’impression d’apercevoir une lueur au bout du tunnel.
Même si le cancer ne guérissait pas, je pouvais au moins échapper aux effets secondaires du traitement lui-même.
Si je pouvais retarder ma mort, ralentir un peu la progression du cancer…
Froufrou…
Soudain, je sentis une vibration qui me chatouilla la poitrine.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Je fouillai dans ma poche et en sortis la cause : un carnet partagé. À peine eus-je ouvert une page qu’une nouvelle phrase apparut.
[Qu’est-ce que tu fais là ?]
« Hum. »
À l’instant où je la lus, quelqu’un toussa quelque part.
Je regardai dans cette direction. Il y avait beaucoup de monde sur l’allée du parc, mais une seule personne retint mon attention.
Soliette.
Elle s’approcha, ses cheveux rouges flottant au vent, puis s’assit sur le banc en face de moi. Elle écrivit ensuite une autre phrase dans le carnet.
[Quelle coïncidence.]
Je lui répondis à mon tour.
[En effet.]
Je glissai rapidement le reçu dans ma poche.
« … »
« … »
Nous restâmes simplement assis là.
Soliette aussi avait l’air préoccupée. Sans doute à cause des absurdités que Sherick avait débitées à l’université, aujourd’hui.
Une idée me traversa soudain l’esprit. Je pris le carnet partagé et écrivis une phrase.
[Tu connais trois formes d’épée, pas vrai, Soliette ?]
Le cours d’escrime avait lieu le lendemain, et je ne savais même pas ce qu’étaient ces trois formes d’épée.
J’avais séché le cours et n’avais pas ouvert le manuel.
[Bien sûr.]
[Tu peux me les apprendre ?]
Je relevai la tête. Parmi les gens qui allaient et venaient dans le parc, je regardai Soliette, assise sur le banc. Elle fixait le carnet.
« … Hum. »
Comme si elle réfléchissait, elle pinça les lèvres, écrivit une ligne, puis se leva.
Je regardai le carnet sans grand espoir.
[Retrouve-moi au bord du lac à vingt-deux heures ce soir.]
Je reçus une réponse inattendue.
Dix heures du soir.
Deux épées de bois à la main, Soliette se dirigea vers la forêt derrière la colline d’Endex. Ce lieu, qu’elle connaissait désormais bien, lui semblait plus accueillant et confortable que la résidence vide de Presidium ou le dortoir animé d’Endex. La forêt au bord du lac était magnifique.
Les branches, comme taillées par la main de quelqu’un, enlacèrent le lac telles des nuées. Grâce à elles, le ciel se reflétait dans l’eau, la nuit. La lune et les étoiles, incrustées dans la surface comme des biscuits ronds parsemés de pépites de chocolat, permettaient de contempler le ciel sans avoir à lever les yeux.
« Te voilà. »
Quelqu’un l’attendait.
Assis, il leva les yeux vers elle, et Soliette lui lança une épée de bois.
« Debout. Je vais te montrer tout de suite. »
« Déjà ? »
« Le cours d’escrime, c’est demain, non ? »
« C’est vrai. »
Il se leva à contrecœur. Soliette fit tournoyer son épée dans les airs pour s’échauffer.
« La première des trois formes d’épée, c’est l’Éclipse. Tu la connais sûrement. »
« Qu’est-ce que j’en sais ? Je ne la connais pas. Ça sonne bien, en tout cas. »
« … Tu ne connais pas l’Éclipse ? C’est la forme d’épée la plus célèbre au monde. »
Soliette le regarda comme si elle venait de rencontrer quelqu’un qui ignorait ce qu’étaient une carotte ou un concombre.
« Ah, je n’ai pas suivi le cursus classique d’escrime. »
Shion gloussa en se tapotant la nuque avec son épée de bois. Soliette fronça les sourcils.
« Ne mens pas. C’était quoi, alors, l’escrime que tu as montrée au premier cours ? »
« Oh, ça ? C’est l’escrime de ma famille. Mon grand-père et mon père n’ont pas reçu une bonne éducation. Aucun des deux n’a même terminé le lycée. L’éducation n’était pas terrible à l’époque, tu sais ? »
« … »
Soliette ignorait tout de cette histoire. Dans son monde, une telle chose n’existait pour ainsi dire pas. Elle était née dans la plus haute noblesse, parmi l’élite de l’élite.
« Explique-moi. C’est quoi, l’Éclipse ? »
« … L’Éclipse est une forme d’épée fondée sur la Coupe triangulaire. »
En gros, la Coupe triangulaire consistait à porter trois coups en avançant. L’Éclipse, elle, en comptait de neuf à quinze au total. On comparait ce mouvement de l’épée à la lune, qui passait du dernier quartier au croissant ; d’où son nom, l’Éclipse.
« Tu peux la voir comme une version très développée de la Coupe triangulaire. »
« D’accord. Montre-moi. »
Soliette leva son épée de bois. Au premier pas, elle porta six coups ; au deuxième, cinq ; au troisième, quatre.
« Voilà. Tu avances en maniant ton épée, mais fais attention à ton centre de gravité. Si tu portes trop de coups, tu perdras l’équilibre sous l’effort ; si tu n’en portes pas assez, la forme ne sera pas complète. »
« … Hum. »
Il avait l’air un peu perplexe.
« On l’appelle l’Éclipse parce que son mouvement rappelle le lever et le coucher de la lune. Je ne vois pas trop le rapport, mais essaie. »
« Je porte six coups, puis cinq, puis quatre, comme toi ? »
« Pour l’instant, contente-toi de trois coups à chaque fois. Trois, trois, trois. Ce sera déjà assez difficile pour un débutant. »
L’Éclipse était la forme d’épée élémentaire la plus célèbre, mais quand on n’en avait jamais fait, même le rythme trois, trois, trois pouvait être assez difficile. On s’emmêlait souvent les pinceaux entre les pas et les coups d’épée.
« Fais-le aussi lentement que possible. Rien ne presse. »
Soliette lui parla comme une professeure d’escrime qui guidait ses élèves.
« D’accord. Je vais essayer. »
Shion Ascal empoigna son épée de bois.
Et puis…