Chapitre 80
Hôpital (1)
« Vous avez dû être surprise, doyenne. »
Dans le laboratoire de la doyenne Theia, les étudiants de cette dernière bavardaient après la fin de l’activité spéciale.
« Beison. Tu sais qui est ce gamin ? »
Quand le professeur adjoint le lui demanda, Beison secoua la tête.
« Pas vraiment. Il est sorti de nulle part. Mais il a un D-. »
Shion Ascal, d’Endex. Le nom de l’aîné qui avait résolu l’énigme de la doyenne Theia en une minute à peine.
« D- ? Ça n’a aucun sens. Comment un étudiant avec un D- a-t-il pu résoudre ça ? C’est déjà un miracle qu’il soit encore au tableau d’honneur de l’université avec une note pareille. »
Ce n’était pas un F, mais ça revenait au même. Même à Endex, avec un D-, il avait peu de chances de figurer au tableau d’honneur.
Beison s’adossa à sa chaise.
« Exactement. Il a peut-être eu une illumination pendant les vacances… Moi, j’ai mis dix minutes à résoudre ça. »
« Mais lui l’a résolue en une minute. »
« Exactement. »
Malgré tout, une minute, c’était beaucoup trop rapide.
« Même quand on sait qu’il faut effacer les parties qui se chevauchent, il faut normalement au moins dix minutes pour trouver les circuits superposés. »
Bien qu’il s’agît d’un sort magique conçu comme une énigme, il fonctionnait réellement. Ce n’était pas un faux sort.
Il fallait donc d’abord analyser le schéma du circuit, repérer les circuits communs aux formules magiques… Je pensais qu’un tel processus prendrait au moins trente minutes.
Le professeur adjoint Beison marmonna :
« Peut-être qu’il a l’habitude de faire des trucs absurdes ? Il a l’air de s’y connaître un peu en schémas de circuits. »
Le professeur adjoint rétorqua :
« Mais il a un D- ? »
« … Exactement. »
Au bout du compte, tout se ramenait à la note moyenne.
Peu importe à quel point l’énigme était absurde, il fallait tout de même maîtriser les schémas de circuits et posséder un certain niveau de connaissances pour la résoudre. Un étudiant avec un D- n’en aurait pas été capable.
Le professeur adjoint désigna le bureau de Theia, dans un coin du laboratoire.
« À cause de lui, la doyenne a disparu. »
La doyenne Theia Esil. Promue à ce poste cette année, elle n’avait pourtant pas renoncé, contrairement à ses prédécesseurs, à son poste de professeure, à son laboratoire ni à ses travaux de recherche.
Au contraire, elle présentait au monde des articles, des recherches et des sorts plus rigoureux et plus abondants que jamais.
« Mais on aurait dit qu’il était fan de la doyenne, non ? »
Beison marmonna.
« Un fan ? »
« Oui. »
Lorsqu’il était monté sur l’estrade, Beison avait été légèrement surpris. Il avait les yeux brillants en regardant Theia, sans chercher à cacher ses émotions.
Grâce à ça, Beison avait pu analyser environ quatre-vingts pour cent de ce qui se passait dans sa tête.
De l’excitation, de l’impatience, du désir, du plaisir, de la nostalgie ?
Il avait probablement mal interprété la nostalgie.
« Mon Spectre a réagi tout seul. »
Le Spectre de Beison était lié aux émotions. C’était aussi un détecteur de mensonges humain.
« Vraiment ? Eh bien, la doyenne est aussi célèbre qu’une superstar. »
Bang !
La porte s’ouvrit brusquement. Les étudiants de la doyenne se levèrent précipitamment.
La doyenne se tenait juste devant eux.
« Oh, vous voilà ! »
Theia leur adressa un regard bienveillant et hocha la tête.
« Où en est l’expérience sur le taux d’injection de pierres de mana ? »
« Ah. Elle est toujours en cours. Selon l’avancement… »
« Si elle est en cours, pourquoi ne pas aller voir ? »
« Oui ! »
Ceux qui avaient répondu s’empressèrent de quitter le laboratoire.
« … »
Le laboratoire était vide. Non, tout le monde en avait été chassé.
Restée seule, Theia marmonna entre ses dents, en se mordant la lèvre :
« Un fan, vraiment. »
L’idée que ce type, dont le rêve était de devenir chevalier de Libra, puisse être sa fan n’avait rien de drôle.
Theia prit place là où ses étudiants s’étaient assis. Elle ramassa une feuille sur le bureau. C’était son énigme, son sort magique.
L’aîné Shion Ascal l’avait résolue en une minute.
« … Pourquoi fallait-il encore que ce soit Libra ? »
Son orgueil en avait pris un petit coup, mais, en tant que passionnée d’énigmes, elle en était plutôt ravie.
Il fallait bien que quelqu’un soit capable de résoudre correctement ses problèmes pour stimuler la motivation de leur créatrice.
« C’est amusant. »
Elle força un sourire.
Seize heures trente.
« Hé, frérot. Je suis devant Senbil. Oh, je dois prendre le bus ? »
Comme les activités spéciales s’étaient terminées au bon moment, Kain et Asher se préparaient à s’incruster à une fête d’étudiants.
« On y va. On y va, c’est sûr ! Ah… J’aurais dû venir en voiture. Il y a beaucoup d’aînés de notre académie Grizzly ?! »
Kain était tout excité, mais Elise, elle, n’était pas intéressée.
Elle devait filer aux répétitions de la pièce.
« Bien sûr, frérot ! Je serai toujours membre de l’académie Grizzly ! »
À titre d’information, une académie désignait une école d’arts martiaux spécialisée dans l’épée. L’académie Grizzly était considérée comme l’une des meilleures.
« … Elise. Tu ne viens vraiment pas ? Layla et Asher y vont. Ce crétin de Mel vient aussi. Ça fait longtemps qu’on n’a pas fait de retrouvailles entre anciens du collège. »
Kain, qui venait de raccrocher, prit la parole.
« Ça ne m’intéresse pas. Pourquoi ne pas l’appeler, lui ? »
Elise désigna quelqu’un. Kain suivit son geste et grimaça.
« Putain, tu te fous de moi ? »
Un type se tenait seul, absorbé par son téléphone.
Shion Ascal.
« Erick vient aujourd’hui. Comment tu veux qu’on invite ce type ? »
« Je disais juste que je n’y vais pas non plus. »
Elise haussa les épaules. Kain se gratta la nuque et tenta de la convaincre.
« Vraiment ? Pourtant, tu aimais bien Erick, avant. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
Elise resta bouche bée.
Elle avait rencontré Erick pour la première fois à l’âge de huit ans.
Comme Kain l’avait dit, elle avait eu un tout petit béguin pour lui, pendant très peu de temps.
Dans son enfance, alors que ses émotions étaient encore immatures, elle avait été attirée par son physique remarquable et son allure noble.
Mais plus maintenant.
Ce n’était pas qu’elle n’aimait pas Erick ; c’était la famille Aventagher qu’elle n’aimait pas. Une famille aussi puissante chercherait à asservir n’importe quelle femme.
« Quand on était petits, tout le monde aimait bien Erick. »
Layla s’en mêla. Elise lui répliqua :
« Pourquoi tu es toute seule, encore ? Soliette a dû partir quelque part en vitesse, pas vrai ? »
Aujourd’hui, Layla avait fait équipe avec Soliette sans même prévenir Elise. Cette dernière avait donc passé la journée avec Brown.
« Oooh… Elly, tu serais jalouse ? »
« Hmph. C’est ça ? »
« Tout à fait~ Je n’ai qu’Elly, moi~ »
Layla s’accrocha à Elise avec un grand sourire. Elise la repoussa.
« Bon, j’y vais. Débrouillez-vous sans moi. »
« Ah, Elly, tu ne viens vraiment pas ? Ça a l’air sympa. »
Layla ouvrit de grands yeux. Elise désigna la route du campus.
« J’ai déjà appelé une voiture. »
Une berline les attendait déjà.
« J’ai aussi une répétition pour la pièce. Amusez-vous bien. »
« Ah oui, la pièce… Je devrais venir répéter aussi, Elly ? Tous les autres viennent ? »
« Seulement ceux de l’acte deux. Tu meurs dans l’acte un, alors tu n’as pas besoin de venir. »
Elise répondit tout en envoyant un texto.
[Hé. Je vais répéter la pièce aujourd’hui. Viens voir.]
[Je t’enverrai l’adresse.]
Puis elle jeta un coup d’œil à Shion, non loin de là.
Il avait forcément reçu un message, mais il ne l’avait pas consulté. Au contraire, il fronçait les sourcils, comme s’il était agacé. Incroyable.
« … Elly, tu l’as encore vexé ? Shion a dit que j’avais aussi un rôle très important. »
Layla s’interposa dans son champ de vision.
« Désolée. Je dois y aller. »
Elise s’excusa distraitement, puis se dirigea vers la berline en envoyant un autre message.
[Tu ne réponds pas ? Tu viens voir la répétition ou pas ?]
Bien sûr, son scénarimage suffisait, mais il était tout de même Shion Ascal, l’auteur. Il devrait au moins venir une fois assister aux répétitions.
… Pour être honnête, elle était curieuse de savoir comment il avait résolu l’énigme de Theia aussi vite.
Mais elle eut beau attendre, il ne répondit pas. Devait-elle aller lui parler directement… ?
« Où est-il passé ? »
Il avait disparu tout à coup. Elise regarda autour d’elle et soupira.
Pourquoi est-ce moi qui cherche ce type simiesque en premier ?
Elise monta seule dans la berline.
« Vous êtes arrivée, mademoiselle ? »
« Je vais au théâtre. »
« Bien. »
Elle s’adossa à la vitre. La berline démarra sans à-coups.
Mais alors…
« … Hein ? »
Quelqu’un était assis à un arrêt de bus, non loin de là, sur le campus.
C’était Shion Ascal.
Pourquoi attirait-il sans cesse son regard ?
Son humeur se dégrada nettement.
À cet instant, il monta dans un bus.
Le bus 253-A. Elise ne prenait les transports en commun qu’une fois tous les six mois.
« … Je lui ai dit de venir voir la répétition. »
En regardant le bus s’éloigner, Elise s’adressa au chauffeur.
« On a un peu de temps avant dix-huit heures ? »
« Oui, nous en avons. »
« Alors, on pourrait suivre ce bus ? »
« Oui. »
Le chauffeur ne lui demanda pas pourquoi, mais elle se justifia tout de même.
« C’est l’auteur de notre pièce. Mais il ne vient pas au théâtre. »
Ce n’était pas vraiment du harcèlement. C’était plutôt la poursuite d’un auteur qui négligeait ses obligations.
La berline se lança à la poursuite du bus.
Le bus roula un bon moment, et Shion Ascal ne descendit pas.
« … Il va loin. »
« C’est un bus express. Détendez-vous. »
« Je ne savais pas qu’il y avait différentes catégories de bus. »
Elise attendit comme si elle était partie faire un tour.
« Haa… »
Elle s’assoupit en contemplant le paysage paisible de la banlieue.
« Mademoiselle. »
« … ? »
Aux paroles du chauffeur, Elise ouvrit les yeux en clignant des paupières.
« Nous sommes à Asan. L’auteur est descendu. »
Le bus s’était arrêté à un arrêt, et Shion Ascal venait enfin d’en descendre.
Mais où étaient-ils ?
Elise leva machinalement les yeux. Une chaîne de montagnes pittoresque s’étendait devant elle. Au milieu d’une forêt teintée par le rouge du couchant se dressait un bâtiment moderne.
[Centre médical Aden]
Le Centre médical Aden.
« … ? »
Elle pencha la tête.
C’était un hôpital familial de premier plan, géré par Libra.
Mais que faisait Shion Ascal ici ?
« Euh… »
Elle réfléchit un instant.
Une rechute ? Impossible. Si sa leucémie avait récidivé, il ne pourrait pas se faufiler au tableau d’honneur de l’université.
Peut-être connaissait-il un patient ici ? Ça paraissait un peu plus plausible.
Ding !
[Déchet : Pas le temps aujourd’hui. J’ai quelque chose à faire.]
Soudain, une réponse de Shion Ascal arriva.
« Il est vraiment lent… »
Enfin, peu importe.
Que sa leucémie ait récidivé ou qu’il connaisse un patient ici.
« Je vais faire demi-tour. »
Dans les deux cas, elle n’avait pas particulièrement envie de le savoir.
C’était une affaire personnelle de Shion Ascal dont elle n’avait pas à se mêler.
Après tout, si on lui demandait si elle souhaitait désespérément qu’il vive ou qu’il meure, Elise préférerait encore qu’il meure.
« On va directement au théâtre ? »
« Oui. Je dois répéter. Sans l’auteur. »
Elise n’aimait pas Shion.
Pas du tout.
C’était probablement à cause de sa leucémie.
Ce très mauvais souvenir de son père, déçu par elle, était lié à ça…
« Gardez ce qui s’est passé aujourd’hui pour vous. N’en parlez à personne. »
« Oui. Compris. »
Dans la banlieue de la capitale d’Edsilla, un peu à l’écart de la ville surpeuplée, se trouvait un paisible quartier périphérique appelé « Asan », où se dressait le Centre médical Aden, niché dans un cadre pittoresque.
C’était un hôpital financé et géré par Libra. Son établissement était bien trop modeste en comparaison de l’Université nationale d’Edsilla, mais la qualité des soins et du personnel y était la meilleure du continent. Un centre médical d’élite.
[« Pas le temps aujourd’hui. J’ai quelque chose à faire. »]
Après avoir répondu à Elise, j’entrai dans l’hôpital.
L’air pur y circulait paisiblement. Je m’approchai du comptoir et déclinai mon nom.
« Je suis Shion Ascal. »
« Ah, oui. Vous avez rendez-vous avec le professeur Yu Hains. Vous pouvez vous rendre au cabinet du professeur Yu Hains, au troisième étage. »
Le Centre médical Libra était plutôt atypique. Non seulement les consultations se faisaient strictement sur rendez-vous, mais les services étaient organisés selon le nom des professeurs, et non selon les spécialités médicales.
Après tout, pour les riches, le nom du médecin était ce qui comptait le plus.
[Professeur de maladies magiques : Yu Hains]
J’entrai dans le service du professeur Yu Hains, au troisième étage. Une infirmière vérifia d’abord mon nom.
« Monsieur Shion Ascal, c’est bien cela ? »
« Oui. »
« Vous pouvez entrer. »
Elle m’ouvrit la porte du cabinet. J’entrai avec hésitation.
Dans cette pièce entièrement blanche était assis un homme, seul.
« Shion Ascal. »
Yu Hains. Avec ses cheveux sombres qui lui tombaient sur les épaules, cet homme était la plus grande autorité dans le domaine des maladies magiques, notamment le cancer du Noyau magique.
Il avait l’air d’avoir entre vingt-cinq et trente ans, mais sa carrière était impressionnante.
« Vous êtes jeune. Asseyez-vous. »
Il m’examina de la tête aux pieds en parlant. Qu’il me tutoie d’emblée me parut étrange, mais je m’assis tout de même devant lui.
« On soupçonne fortement un cancer du Noyau magique… Un hôpital vous a-t-il diagnostiqué ? »
« Oui. »
« Le cancer du Noyau magique ne peut être confirmé qu’à l’aide d’un examen, mais vous en êtes bien atteint. »
« … Excusez-moi ? »
Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire. Il venait de dire qu’un examen était nécessaire pour confirmer le diagnostic, puis affirmait que j’avais un cancer du Noyau magique ?
Yu Hains s’expliqua :
« C’est mon Spectre. Je ne peux pas vous donner de détails, mais je n’ai pas besoin d’appareils comme l’IRM ou les rayons X. »
« … »
Je restai un instant interdit.
Après tout, une sommité devait bien posséder une capacité spéciale de ce niveau. Je comprenais mieux pourquoi il m’avait tutoyé dès notre première rencontre.