Chapitre 79
Visite de l’université (4)
15 h 50. En route vers Central Ville avec Gerkhen Kal Doon.
« C’est délicieux. »
Je traversais le campus en mangeant du poulet en gobelet. Je l’avais acheté à un vendeur ambulant en chemin.
« … Hein ? »
Et là, j’assistai à une scène.
C’était Soliette. Elle faisait face à quelqu’un dans une ruelle près de Central Ville.
L’autre personne était un homme aux cheveux blancs comme neige.
« Hé. Hé, arrête. »
J’attrapai précipitamment Gerkhen Kal Doon. Il fronça les sourcils et consulta sa montre.
« Il ne nous reste que 10 minutes. »
« Regarde, c’est tout. »
J’activai le SZX-9500. Soliette, mais aussi son interlocuteur, apparurent nettement agrandis.
Des cheveux blancs comme neige et des yeux pâles. L’homme destiné à atteindre le sommet de la prestigieuse famille Aventagher, qui avait fourni le plus grand nombre de présidentes de l’histoire d’Edsilla : « Erick Aventagher ».
C’était aussi le frère jumeau de Céline, mais bon.
— Soliette. Tu n’arrives toujours pas à oublier ces deux-là ?
Erick appuyait là où ça faisait mal.
Sans doute parce qu’il aimait Soliette. Comme toujours, il devait penser qu’elle seule pouvait être à sa hauteur.
— Rien ne changera si tu restes prisonnière du passé.
— Je vous prie de vous taire.
Je ne voyais que l’arrière de la tête de Soliette, mais sa voix débordait de colère.
— Toi non plus, tu ne peux pas exister sans ton passé.
— C’est vrai pour tous les humains. Mais toi, tu t’accroches au passé. Tu consacres ton présent à des morts.
Soliette serra les poings. Elle semblait prête à lui en coller une d’un instant à l’autre.
Je trouvais ça plutôt intéressant.
« … Hmm. »
Sans que je m’en rende compte, Gerkhen Kal Doon suivait lui aussi la scène avec attention. Mais en y regardant de plus près, il mâchouillait quelque chose. Un truc caoutchouteux, qui résistait sous la dent. Qu’est-ce qu’il pouvait bien mâcher ?
Je jetai un coup d’œil à mon gobelet de poulet.
« Hé. Pourquoi tu manges mon poulet ? »
« … »
Gerkhen Kal Doon interrompit maladroitement sa mastication.
Pendant ce temps, leur conversation se poursuivait.
— … Laisse tomber, Soliette. Les morts ne reviennent pas. Vis dans le présent.
— Et moi, je vis dans le passé, maintenant ? Si ce n’est pas le présent, alors qu’est-ce que c’est ?
— Non. Tu vis dans le passé. Tu t’y accroches et tu n’arrives pas à…
— Ferme ta putain de gueule. Tu regardes trop de dramas ? Si tu continues à débiter ces conneries, je m’en fous que tu sois mon aîné, je vais te refaire le portrait.
— … Pfft.
Malgré cette attaque verbale plutôt directe, Erick se contenta de sourire, comme s’il la trouvait mignonne. Soliette se détourna et partit vers Central Ville, d’un pas décidé. Le visage aussi rouge que ses cheveux.
Soudain, Erick tourna les yeux dans notre direction. Exactement vers nous.
Gerkhen Kal Doon prit un air dégagé. J’éteignis vite le SZX-9500 et comptai les morceaux de poulet. Il en manquait quatre.
« Tu en as mangé quatre pendant que je regardais ailleurs. »
« … Allons à Central Ville. Il ne nous reste que 5 minutes. »
Nous reprîmes le chemin de Central Ville.
Devant nous s’étaient rassemblés tous les élèves de terminale les mieux classés qui avaient choisi l’Université nationale.
« Endex, par ici~ »
Beison, l’assistant d’Endex, nous fit signe et je m’approchai de lui.
« Dix personnes. Tout le monde est là. Donnez-moi vos cartes, maintenant. »
Nous lui tendîmes nos cartes. Beison les parcourut avec un sourire satisfait.
« Vous avez tous réussi. Bien. »
On aurait dit que personne n’avait échoué. Après tout, à part moi, tous les autres étaient des candidats prometteurs de quatre à six étoiles. Le contraire aurait été étonnant.
« Bien, entrons. Suivez-moi. »
Nous suivîmes Beison à l’intérieur de Senbil.
Le bâtiment était rempli d’étudiants.
Ils nous observaient avec curiosité ou lassitude, et nous les regardions en retour.
« Nous y voilà. Le doyen va bientôt arriver, alors asseyez-vous et patientez. »
Nous entrâmes dans la « salle des Sages » de Senbil.
C’était un grand amphithéâtre. Une estrade se dressait à l’avant, et trois à quatre cents sièges s’étageaient en éventail.
Les élèves modèles comme Elise s’installèrent vite aux premiers rangs. Les gens comme moi, qui se situaient au milieu du classement, devraient s’asseoir au milieu, non ?
Mais moi aussi, j’étais dans le haut du classement, non ?
« … Hum. »
Je m’assis tout au fond, pour l’instant.
Entre-temps, des élèves de terminale venus de tout le continent remplirent la salle. Ils étaient largement plus de trois cents.
« Bonjour à tous~ »
La salle était presque pleine.
L’assistant Beison prit place à l’estrade.
« Ah, avant l’arrivée du doyen, je vais vous expliquer brièvement, en tant qu’assistant, le concours d’entrée à l’Université nationale d’Edsilla. Vous connaissez probablement déjà tout ça, mais… pour être honnête, je meuble juste en attendant. »
Les élèves de terminale rirent discrètement.
Le concours d’entrée à l’Université nationale d’Edsilla. Pour quelqu’un comme moi qui n’y connaissait rien, même les informations que tout le monde connaissait comptaient.
Libra ne daignait même pas vous regarder si vous n’étiez pas étudiant à l’Université nationale. C’était une école réservée à l’élite absolue.
On tenait même compte des « départements » : si vous n’étiez pas au Département des chevaliers ou dans un département de premier plan, vous étiez recalé.
« Tout d’abord, nous sélectionnons trois cents étudiants chaque année. Ils sont répartis entre le Département des chevaliers et le Département de magie. Le Département des chevaliers dispose de quatre-vingts places en première année. Le Département de magie en compte deux cent vingt, mais il est divisé en huit sous-départements. »
Autrement dit, pour entrer à l’Université d’Edsilla, il fallait figurer parmi les trois cents premiers sur dix mille candidats, et parmi les quatre-vingts premiers pour le Département des chevaliers.
Pourquoi dix mille ? Parce que le chiffre incluait les redoublants et les étrangers.
« Les deux premiers trimestres du concours se déroulent dans votre établissement, mais le troisième consiste en un examen propre à chaque université. Vous savez comment ça se passe, non ? Les redoublants et les étrangers viennent aussi. »
Beison poursuivit ses explications sur le même ton.
« Bref, donnez le meilleur de vous-mêmes… »
Toc, toc.
À cet instant, on frappa à la porte.
« Ah, le doyen est arrivé. Il a quelque chose à vous dire, alors écoutez-le. Accueillez-le sous vos applaudissements ! »
Beison se précipita vers la porte d’entrée pour l’ouvrir.
J’étais un peu nerveux. J’avais la langue sèche sans raison.
Si c’était bien la doyenne actuelle d’Edsilla…
Quelqu’un apparut sur le seuil.
Clap, clap, clap, clap ! Les applaudissements des élèves résonnèrent.
« … »
Sans un mot, la femme qui se tenait devant l’estrade promena sur la salle son regard singulièrement sec. Ses pupilles pareilles à de l’obsidienne semblaient transpercer chacun de nous.
Je me redressai et agrippai le bord de la table. Des émotions impossibles à décrire tourbillonnaient en moi.
« Enchantée. Élèves de terminale du programme préparatoire à l’Université nationale. »
Voilà bien trop longtemps que je ne l’avais pas vue. Elle semblait avoir retrouvé sa jeunesse.
« Je suis Theia Esil, doyenne. »
Cette présentation détachée m’était familière. Et, justement parce qu’elle m’était si familière, elle m’avait manqué.
« Les visites d’université ont toujours été une activité particulière du programme préparatoire. J’en ai fait une, moi aussi. »
Theia s’exprimait doucement.
« D’après les assistants pédagogiques, personne n’a échoué à l’épreuve d’aujourd’hui. Félicitations. »
Elle hocha la tête, satisfaite.
« Jusqu’ici, beaucoup ont dû abandonner ou échouer. C’est toujours comme ça au premier trimestre. Statistiquement, 70 % des abandons du programme surviennent au cours des quarante-cinq premiers jours. Autrement dit, il ne reste désormais que les élèves les plus compétitifs pour se mesurer les uns aux autres. »
À l’entendre, j’étais moi aussi un élève compétitif.
« J’espère que vous travaillerez dur pour atteindre vos objectifs. Mais ne vous faites pas d’illusions sur la voie toute tracée qui vous attend une fois à l’université. Rien ne change quand on y entre. La compétition est éternelle. Alors… »
Theia s’interrompit un instant. Elle jeta un coup d’œil à sa montre et se lécha les lèvres.
J’avais comme l’impression de savoir ce qu’elle allait dire.
Une énigme.
« Allez, essayons une petite énigme. »
Comme prévu.
Elle adorait les énigmes. Inventer ou résoudre des problèmes était son seul passe-temps.
« Si vous ne voulez pas la résoudre, vous pouvez rentrer chez vous. Si vous trouvez la réponse, je vous offrirai un petit cadeau. »
« E-est-ce que ce serait une lettre de recommandation ? »
Quelqu’un du premier rang posa la question d’une voix tremblante. Une lettre de recommandation de Theia Esil aurait été un atout incroyable.
« Non. Je tiens à le préciser ici : je ne rédige pas de lettres de recommandation. Méfiez-vous des arnaques au conseil qui prétendent pouvoir vous en obtenir auprès de célébrités. »
Sur ce ton plein de civisme, elle ramassa un morceau de craie. Puis elle se mit à tracer au tableau les traits d’une formule magique.
En un rien de temps, elle acheva un sortilège composé de huit formules magiques reliées entre elles.
Les élèves de terminale ouvrirent de grands yeux. Le sortilège devait leur être tout à fait inconnu, mais, pour une raison ou une autre, sa forme m’était familière.
« C’est… »
J’avais déjà vu ce problème.
Je connaissais déjà la réponse à cette énigme.
« Ce sortilège n’aime pas être ensemble. De quoi s’agit-il ? »
Je souris. Un rire m’échappa malgré moi.
Theia Esil.
C’était elle qui m’avait tout appris.
Comment tirer parti des symptômes du cancer du Cœur magique, comment ouvrir un compte bancaire, comment m’alimenter correctement, comment survivre dans les bas-fonds, mais aussi la méthode de respiration du Cœur de mana et mon propre Corps magique, appelé « Incarnation ».
Elle avait été la mentore de ma vie, celle qui m’avait appris à vivre alors que j’étais pratiquement mort.
Cette énigme n’était qu’un enseignement parmi tant d’autres.
« Si personne ne trouve la réponse en trente minutes, je vous donnerai un indice… »
« Je connais la réponse. »
Je levai la main. Tous les regards convergèrent vers moi. Theia cligna des yeux.
« … La réponse ? »
Elle me relança. Je répondis avec assurance.
« Oui. La réponse. »
« … Levez-vous. »
Je me levai. Sous le regard des élèves qui remplissaient la salle, je plongeai les yeux dans les siens.
« C’est un chat. »
« … »
Pendant un instant, les épaules de Theia tremblèrent, mais elle reprit vite contenance. Elle me fixa sans expression, inclina légèrement la tête et me fit signe.
« Approchez. »
Avec plaisir.
Je me levai du dernier rang et descendis les marches jusqu’à l’estrade. Je me fichais des regards des quelque trois cents élèves présents.
Je ne faisais que rejoindre mon ancienne mentore.
Une fois à ses côtés, elle prit la parole.
« Expliquez. »
« Oui. »
Je posai le doigt sur le tableau.
« … Ce sortilège est composé de huit formules magiques en tout. Mais si, comme vous l’avez dit, c’est un sortilège qui n’aime pas être ensemble… »
Tous les regards suivirent ma main.
« Alors, voilà ce que je me dis : si l’on efface, parmi ces huit formules, les parties qui partagent un circuit… »
Fsh, fsh, fsh.
« N’aime pas être ensemble. »
Autrement dit, il fallait entièrement effacer les parties « superposées » des circuits des formules magiques.
« Comme ça. »
Un grand cercle pour le visage, des oreilles qui dépassaient, des yeux ronds, un nez, une bouche et trois moustaches de chaque côté.
« C’est un chat. »
Il ne restait plus que le chat.
Héhé. Des rires incrédules résonnèrent dans la salle. Beaucoup semblaient trouver ça absurde.
« Qu’en pensez-vous ? »
Je posai la question à Theia. Elle resta longtemps immobile, le visage impassible. Elle jeta les yeux sur le tableau, puis sur moi, une demi-douzaine de fois.
« … C’est exact. »
Elle hocha la tête.