Chapitre 76
Visite de l’université (1)
Le lendemain, mercredi matin, à la salle Clemen.
Le jour de mon rendez-vous à l’hôpital.
« Aujourd’hui, nous avons une activité spéciale. »
Chedric, qui arrivait toujours à neuf heures pile, prit la parole. Un soupir de soulagement mêlé d’impatience parcourut la salle.
Les activités spéciales ressemblaient presque à une pause.
« Nous allons visiter une université. »
Une visite d’université.
La salle Clemen s’anima. Mon cœur s’emballa légèrement, lui aussi. Avant ma régression, je n’aurais même pas osé en rêver.
« Voici les universités que vous pourrez visiter. »
Chedric alluma le vidéoprojecteur. Les noms des universités apparurent les uns après les autres.
[Université nationale d’Edsilla]
[Dantea] [Gouroa] [Kronos]
[Lumies] [Belladium] [Witouz]
[Sistina] [Nordpole] [Petra]……
Il s’agissait d’universités prestigieuses. En général, on en prenait les initiales pour former un sigle, avec quelques exceptions.
Les universités situées dans la capitale s’étendaient jusqu’à Belladium, et l’université de magie Petra se trouvait également dans la zone métropolitaine.
« Vous pouvez choisir l’université que vous voulez. »
L’université.
La vie étudiante.
La valeur absolue propre aux élèves de dernière année du lycée de magie, pour qui la vie entière changeait selon le nom de l’université inscrit sur leur diplôme.
Peu à peu, les visages des élèves s’illuminèrent.
« Bien sûr, même si c’est une activité spéciale, il y aura des devoirs. Ils varieront selon l’université. »
Les visages qui s’étaient animés un instant plus tôt se décomposèrent aussitôt.
« Je vais noter les participants. Commençons par l’Université nationale de magie d’Edsilla. »
L’Université nationale de magie d’Edsilla était l’établissement le plus prestigieux du continent. Même le lycée Endex, pourtant réputé, n’y envoyait que dix à vingt élèves par an, dans le meilleur des cas.
Étonnamment, beaucoup d’élèves la choisirent.
« Gerkhen Kal Doon. Soliette. Elise. Kain. Asher. Layla. Kielli. Brown. James. Et… »
Je levai aussi la main.
« Shion, ça nous fait dix personnes, c’est bien ça ? »
Quand Chedric prononça mon nom, tous les regards se tournèrent vers moi. Je gardai un visage impassible.
Putain, j’y vais.
« Ensuite, Dantea. »
Dantea était également une université prestigieuse, juste derrière les universités nationales. À cause de la rivalité entre Dantea et Gouroa, disait-on que la vie étudiante y était encore plus amusante qu’à l’Université nationale d’Edsilla.
Les volontaires furent donc encore plus nombreux que pour l’Université nationale d’Edsilla.
« Treize personnes. Bien, ensuite, Gouroa… »
À neuf heures et demie,
les élèves de dernière année sortirent sur le terrain de sport d’Endex. Plusieurs bus étaient déjà garés là. C’étaient des bus de luxe réservés aux visites d’universités.
« C’est celui-là. »
Je montai dans le bus où était collée une étiquette : [Université nationale d’Edsilla].
À l’intérieur, neuf personnes étaient déjà installées.
Tout au fond, la bande d’Elise était assise en rang. Kain et Asher étaient toujours séparés. Devant eux, Kielli baissait la tête comme pour éviter mon regard.
Je m’assis sur le siège libre à côté de lui.
« Tout le monde est là ? »
Chedric, le professeur principal de la classe A de magie, monta dans le bus pour compter les élèves.
« Dix. Nous partons. »
Chedric transmit l’information par talkie-walkie, puis redescendit.
Le bus se mit en route. Je m’adossai à la vitre, décidé à faire un petit somme…
Boum.
Quelque chose me heurta l’arrière du crâne. Un bout de papier.
Je me retournai. Mon regard croisa celui d’Asher. Il remua les lèvres : « Qu’est-ce que tu regardes ? »
Je lui lançai une pomme de terre grosse comme le poing.
« Hé, regarde ça… »
Sans tenir compte d’Asher, médusé, je me retournai. Un autre bout de papier vint alors me frapper.
Je regardai autour de moi. Il y avait un caillou ou quelque chose du genre, dans le coin ? Autant le tuer.
Vingt minutes passèrent.
« Nous sommes arrivés. »
annonça le chauffeur. Je tournai les yeux vers la fenêtre. L’Université nationale d’Edsilla apparut dans mon champ de vision.
La première impression était grandiose. À commencer par la clôture du campus : c’était une barrière magique.
« Vous pouvez tous descendre. »
Tout le monde descendit du bus. Le sol de l’université de magie était bleu.
« Hé, Shion. T’as vraiment grandi ? »
Je répondis en souriant à Asher, qui râlait à côté de moi.
« J’ai un peu grandi. Ça se voit ? »
Mon uniforme était devenu trop serré ; je me disais que j’allais bientôt devoir en acheter un neuf.
« Quoi ? Mais qu’est-ce que… Oh ? T’as raison. T’as un peu grandi… »
« Bienvenue à Endex. Je suis le professeur adjoint Beison. »
À cet instant, le professeur adjoint s’approcha, agitant un petit drapeau à hauteur d’épaule.
« Allons-y, entrons sur le campus. »
Il nous désigna l’entrée du campus. Au milieu de la barrière magique se dressait une gigantesque sculpture en forme de « L ».
« Vous savez ce que signifie ce L, n’est-ce pas ? Certains l’appellent “l’université L” à cause de ça. Mais ce n’est pas le L d’Edsilla : c’est celui de Lemina. »
Lemina était le mot latinel pour « magie ».
« Ça signifie donc université de magie. L’entrée de l’université de magie est différente de celle d’une université ordinaire. Mais si vous continuez tout droit, vous arriverez sur la place centrale, où les deux campus se rejoignent. »
Présentait-il le campus ou monologuait-il tout seul en marchant ?
Quoi qu’il en soit, le professeur adjoint se mit en route et nous le suivîmes.
« En fait, on appelle ça une ville, pas un campus. Le campus est tellement vaste… »
En effet, l’Université de magie d’Edsilla s’étendait sur trente kilomètres carrés : à elle seule, elle formait pratiquement une ville.
L’université de magie n’accueillait que deux cents étudiants par promotion. Mais comme son campus était partagé avec l’université ordinaire — étudiants de premier et de deuxième cycle, ainsi que le corps enseignant compris —, la population résidente atteignait le chiffre vertigineux de cent mille personnes.
« Quoi qu’il en soit, plus de la moitié de cette zone appartient à notre université de magie. Laboratoires, centres d’entraînement, chevaliers de l’université, stades, dortoirs, Montagne magique, et ainsi de suite. »
Beison s’interrompit un instant. Il se couvrit la bouche et bâilla.
« Haa… Pour être honnête, le campus est trop vaste pour une visite en groupe. On devrait se séparer ? »
Il avait vraiment l’air de s’ennuyer.
Après tout, c’était un professeur adjoint. Il avait dû venir parce qu’un professeur le lui avait demandé.
Sans y penser, je regardai autour de moi.
« Soliette ! Faisons équipe ! »
Layla s’accrocha à Soliette comme si elle lui était tombée dessus par surprise. Elise, qui se sentit trahie, finit par faire équipe avec Brown, du club de théâtre. Asher se tenait gauchement à côté de Kain, qui n’avait pas l’air de s’en soucier.
Mais qu’est-ce qu’ils ont, ces deux-là ? On dirait un couple. Ils évitent maladroitement de se regarder et tournent autour du pot.
Bon, il reste…
« …… »
« …… »
Je le regardai. Il me regarda.
Ses yeux étaient glacials, comme une mer gelée.
Ses cheveux évoquaient l’aube : les heures les plus sombres avant le lever du soleil, mais déjà traversées d’une lueur pure.
« Vous allez faire équipe en fonction de votre classement actuel. »
Gerkhen Kal Doon.
Je me retrouvai en binôme avec lui.
« Très bien. Rassemblez-vous. Prenons une photo d’Endex. »
Les dix élèves de dernière année se serrèrent les uns contre les autres.
Clic. Beison prit une photo avec son smartphone.
« La tâche de la visite d’aujourd’hui est simple. Je n’ai pas l’intention de vous donner quelque chose de compliqué. C’est la même pour tous les élèves de dernière année des lycées de magie qui ont choisi notre université nationale. Par chance, c’est la semaine du recrutement des clubs, pas vrai ? »
Le professeur adjoint mit le feu au drapeau qu’il tenait. Celui-ci se transforma en dix cartes.
« Je vais vous distribuer les cartes de club. Vous pourrez ainsi découvrir les activités à l’avance. Entretien ou épreuve, peu importe : il vous suffit d’obtenir trois tampons d’approbation. »
Il lança les cartes. Chacune comportait environ trois cases à tamponner.
« Ne vous inquiétez pas, les clubs ne seront pas trop exigeants avec des lycéens. »
Je regardai Gerkhen Kal Doon, à côté de moi.
C’était un type maladroit, mais pour cette tâche, ça pouvait être une bénédiction.
Comment tirer parti de ce beau gosse irréalistement séduisant ?
« Bien… Il est dix heures, alors vous avez jusqu’à seize heures. À seize heures, le doyen a quelque chose à vous dire, donc rendez-vous à Senbil. Senbil, c’est le bâtiment là-bas, au centre. Bonne chance à tous ! »
Beison disparut le premier. Littéralement : il claqua des doigts et s’évanouit en un instant.
À l’endroit où il s’était tenu, il ne resta qu’une poupée de papier.
« On dirait de la magie des poupées. »
expliqua Gerkhen Kal Doon.
Je lui répondis :
« Ça, je l’avais remarqué aussi. »
Gerkhen Kal Doon et moi parcourûmes le campus sans échanger un mot. C’était à mourir de gêne, mais il y avait bel et bien une « vie étudiante » à l’université.
Comme le semestre venait de commencer, les nouveaux étudiants étaient nombreux. Des fleurs de toutes les couleurs s’épanouissaient, les conversations qui bruissaient à nos oreilles avaient quelque chose de rafraîchissant et, de temps à autre, on apercevait des gens qui chantaient ou dansaient dans la rue.
Même au milieu de cette foule animée, Gerkhen Kal Doon attirait tous les regards.
À côté de lui, j’avais l’air d’un intrus.
« Il y a du monde, ici. »
Nous arrivâmes dans un parc.
Le parc central, peut-être ?
Quoi qu’il en soit, des stands de clubs étaient installés partout. Les thèmes variaient : latinel, chant, danse, magie, chasse, pêche……
« Là-bas. »
Gerkhen Kal Doon désigna un endroit. C’était le club d’entraînement physique [Body Incline].
« Vas-y. »
Le recrutement des clubs battait son plein.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Parmi les stands, l’un d’eux était particulièrement animé.
Personne ne cherchait particulièrement à attirer l’attention ni à racoler, mais la file d’attente était incroyablement longue. Le nom du club était… [Voyage : Shiver].
Plusieurs membres du club se trouvaient au stand : une femme et sept hommes.
Mais la scène avait quelque chose d’étrange. La femme était assise à l’ombre, tandis que seuls les hommes s’activaient à distribuer des formulaires aux nouveaux venus. Comme si une reine donnait des ordres à ses esclaves.
« Encore elle. »
Je voyais.
Cette femme était effectivement une noble.
« Waouh… Elle est magnifique. »
Comme nous, un élève de dernière année du lycée de magie Sudme, qui l’observait de côté, semblait ignorer sa mauvaise réputation.
— Allez, prenez un formulaire !
— Notre club ne recrute qu’une fois par an !
Une femme aux cheveux blancs comme neige et à la peau encore plus pâle, qui se fondait à merveille dans la lumière du soleil. Cette faiseuse d’histoires de la boutique de luxe.
Céline Aventagher.
Elle bâillait nonchalamment, les bras croisés, au stand du club.
Mais alors…
— Hein ?
Ses yeux s’entrouvrirent légèrement. Un frisson me parcourut.
Elle regardait dans ma direction.
— Bonjour !
Elle me fit même un signe de la main, avec un sourire discret.
Je me sentis mal à l’aise. Pourquoi elle faisait ça ?
Elle se souvenait de moi ?
Les gens autour se tournèrent alors aussi vers moi.
« ……Ah. »
Je compris enfin.
Elle regardait à côté de moi, pas moi.
Gerkhen Kal Doon.
« J’avais presque oublié. »
Je m’en souvins soudain.
Cette femme aimait Gerkhen Kal Doon. Difficile de savoir si c’était de l’amour, de l’ambition ou de la possessivité.
Elle se leva et s’avança vers nous.
« Ça fait un bail, Gerkhen Kal Doon ! »
« ……Oui. »
Gerkhen Kal Doon se montra raide. Même cela semblait plaire à Céline.
« J’ai entendu parler de votre visite. Il faut se faire accepter dans un club, c’est bien ça ? Notre club de voyage est formidable, non ? Tu veux passer un entretien ? »
Sa voix était douce, à l’opposé de la façon dont elle traitait ses subordonnés.
« Tiens ! »
Céline tendit elle-même un formulaire d’inscription.
Gerkhen Kal Doon ne le prit pas. Il se tourna plutôt vers moi et me demanda :
« Toi. »
« ……Moi ? »
Gerkhen Kal Doon hocha la tête.
Je répondis :
« Bof, ça ira. »
Il était hors de question que Céline m’accepte. Pas pour l’instant, en tout cas.
« Alors, moi non plus, je refuse. »
Gerkhen Kal Doon déclina poliment et se retourna. Mais pourquoi se servait-il de moi comme excuse ?
Comme prévu, Céline me lança des éclairs du regard. Elle serra les dents. Dès que Gerkhen Kal Doon eut disparu, sa voix mielleuse se fit entendre.
« Hé, pour qui tu te prends, à décider qu’il ne viendra pas parce que toi, tu n’y vas pas ? Tu es proche de Gerkhen Kal Doon ? »
Si un morveux engage la conversation en me tutoyant, je lui réponds de la même façon.
C’est généralement mon principe.
« …On n’est pas proches. »
Généralement.
Cette femme était vraiment tarée.
« Mais pourquoi il fait ça ? »
« Ah ! Grande sœur ! »
Une voix familière et stupide retentit soudain. D’habitude, ça m’aurait agacé, mais là, j’étais content de l’entendre.
C’étaient Layla et Soliette.
Layla me désigna du doigt, les yeux écarquillés.
« Hein ? Tu es avec Shion ? »
« C’est qui, Shion ? »
« Lui, là. »
Je me retournai aussitôt.
Je comptais profiter de cette diversion pour m’éclipser.
« Hé ! Tu peux me donner ton numéro ? »
« …Ah ! Grande sœur, pourquoi tu demandes le numéro de Shion ?! »
« Pourquoi ? Il est proche de Gerkhen Kal Doon. »
« Quoi ? Qui ? Lui ? »
« Allez, donne-moi ton numéro. Vite ! »
Céline tripotait son téléphone et me pressait.
Je récidai tranquillement :
« …019-2343-4304. »
Alors, ses longs doigts blancs se mirent à bouger comme un serpent.
« Ça ne passe pas ! »
« Ah. C’est pas 2343, c’est 2342. »
Je lui avais volontairement donné un faux numéro, mais elle s’en était aperçue. Céline m’appela.
Bip. Bip.
Mon téléphone sonna. Céline pinça les lèvres et me fit signe de partir.
« Va. Viens passer un entretien à quinze heures. Avec Gerkhen Kal Doon… Je te ferai passer ! »
Sa voix folle s’emplit soudain de grâce. Je jetai un coup d’œil : Gerkhen Kal Doon revenait.
« Un entretien. Je me suis inscrit, pour l’instant. »
Gerkhen Kal Doon s’adressa à moi.
Je lui demandai :
« Quel entretien ? »
« Body Incline. »
« …… »
C’était le club d’entraînement physique.
« Gerkhen Kal Doon ! Venez à la salle Balanta avant quinze heures. Nous avons loué toute la salle pour les entretiens ! Il y aura même un buffet ! »
Céline, qui souriait en disant cela, me fit un peu pitié.
Elle avait beau être une femme folle, presque une méchante dans la vraie vie, elle m’avait beaucoup aidé avant ma régression.
Quel genre d’aide… ça, c’est un secret.
Alors…
« Monsieur Gerkhen Kal Doon. Veuillez venir par ici. Je vais vous accompagner. »
Un membre du club, vêtu d’un tee-shirt où était inscrit [Body Incline], s’approcha. Son corps robuste était surmonté d’un large sourire.