Chapitre 72
Jardin aérien (2)
La Kes Royce de Jade pénétra dans la zone 3. À l’intérieur de la berline, dont le plafond était constellé d’étoiles, j’examinais chaque détail du Jardin aérien.
Contrairement aux zones 4 et 5, la zone 3 ne comptait aucun gratte-ciel. Elle était dominée par des bâtiments ouvragés comme des objets d’artisanat. Boutiques d’artefacts, magasins de sorts, armureries, magasins de meubles… On y trouvait le luxe du luxe, le haut de gamme du haut de gamme, dans tous les domaines.
« Comment comptes-tu décrire la splendeur de Libra ? »
À cet instant, Jade m’interrogea depuis la banquette arrière. Ses questions avaient toujours une réponse prédéterminée.
Je répondis aussitôt :
« Si possible, j’aimerais immortaliser le portrait de maître Jade sur une toile… »
« Mon portrait ? »
Jade fronça légèrement les sourcils.
« Tu ne manques pas d’audace. »
« Oui. Alors, je me contenterai de ce magnifique paysage du Jardin aérien… »
« Mais. »
« … »
Qu’est-ce qu’il voulait dire, par « mais » ? Ce type était devenu inquiétant tout à coup.
« Tu as vraiment de la chance aujourd’hui. C’est le seul jour de l’année où je suis libre. »
Je dus ravaler un soupir.
Me voilà dans de beaux draps. Un mauvais choix de mots, et je finirai par devoir peindre le portrait de Jade.
« Alors, je te le demande encore une fois. »
Le regard perçant de Jade se posa sur le rétroviseur. Ses yeux étaient précisément fixés sur moi.
« As-tu du talent pour la peinture ? »
Du talent pour la peinture.
Bien sûr, la peinture n’était qu’un passe-temps pour moi et personne ne m’avait jamais donné d’évaluation sérieuse, mais…
J’en avais probablement.
Je savais que j’avais du talent pour la peinture, tout comme je savais que je n’en avais pas pour la magie.
« Tu prends ton temps pour répondre. Tu n’as pas confiance en toi ? »
Jade insista.
Il ne parlait jamais à la légère. Aussi froid que dénué d’affection, c’était un sociopathe narcissique qui ne pensait qu’à lui-même.
Par conséquent, je disparaîtrais de son champ de vision en un instant.
Ah, bien sûr, ce n’était pas un fou qui me tuerait dès que je sortirais de son champ de vision. Mais, au moins jusqu’à sa mort, je ne pourrais plus remettre les pieds au Jardin aérien.
« Non. »
Pourtant, c’était à la fois une crise et une occasion à saisir.
Je devais croire en mon talent.
Le clan Libra n’aimait pas les artefacts « précis », comme les images ou les photos. C’était l’une de ces étranges traditions transmises de génération en génération. Ils avaient même inventé et portaient des artefacts spéciaux pour éviter de se retrouver immortalisés à leur insu.
Ils s’intéressaient donc davantage à l’art et versaient des sommes considérables dans tout le secteur, de la peinture à la sculpture.
L’École d’art Libra, notamment, que la famille dirigeait elle-même, était considérée comme l’une des meilleures écoles d’art du continent.
Le « talent pour la peinture » était donc le lien idéal pour me rapprocher d’eux.
« J’en suis sûr. »
Je répondis ainsi et regardai dans le rétroviseur. Jade ne me quittait toujours pas des yeux.
« Tu en es sûr… Bien. »
Il esquissa un sourire profond. Le chauffeur, sur son siège, laissa échapper un léger soupir. Il croyait sans doute que je racontais n’importe quoi.
« Si tes paroles se révèlent mensongères, tu en paieras le prix. »
« Même si votre splendeur m’aveugle et m’étouffe, je ne désire qu’une chose : la capturer. »
À présent, flatter les gens m’était aussi naturel que respirer.
« Hum ! »
Jade se lécha les lèvres. Son visage affichait toute l’arrogance d’un noble : l’impatience, l’excitation, la curiosité, l’amusement et cette magnanimité condescendante réservée aux roturiers.
Il déclara :
« Bien. Allons dans la zone 1. »
La zone 1.
Un endroit où je n’avais même pas pu mettre les pieds dans ma vie précédente.
« Seigneur Jade… »
« Avance. »
Surpris, le chauffeur obéit sans réfléchir. Le visage de Jade, lui, devint parfaitement impassible.
Quel visage dangereux. Celui d’un meurtrier capable de tuer des centaines de personnes sans sourciller, peut-être.
« Ne me réponds pas. »
« … Oui. Veuillez m’excuser. »
Le chauffeur répondit en suant à grosses gouttes. Je m’enfonçai dans mon siège pour calmer les battements affolés de mon cœur.
J’étais plutôt excité.
Comme l’avait dit Jade, j’avais l’impression d’avoir de la chance aujourd’hui.
La zone 2 regroupait de nombreuses installations centrales de Libra : les Chevaliers de Libra, des instituts de recherche sur les sorts, des ateliers, des centres de recherche et développement, ainsi que divers autres « départements » créés par Libra pour ses propres besoins.
— Le système de Libra ne diffère pas de celui d’un petit pays.
Découvrir de mes yeux cette réalité que je n’avais jusque-là connue que par des documents était une expérience assez singulière. Mais la luxueuse Kes Royce de Jade ne s’arrêta pas dans la zone 2.
Elle traversa la zone et se dirigea vers l’endroit le plus proche du cœur du Jardin aérien, où seuls les « premières classes » reconnues par Libra étaient conviées.
L’immense barrière magique, encerclée de rosiers grimpants : la zone 1 du Jardin aérien.
La berline arriva à l’entrée.
Le chauffeur arrêta la voiture. Une femme en tailleur, qui semblait être une gouvernante, s’approcha.
Elle me regarda sur le siège passager, puis s’adressa à Jade.
« … Seigneur Jade. »
« C’est un peintre. »
Jade me présenta comme s’il n’attendait que ça.
« C’est moi qui l’ai invité. Vous y voyez un problème ? »
« Non, seigneur. »
La gouvernante ouvrit la porte. La barrière magique s’ouvrit à son tour et la berline pénétra dans la zone.
Le paysage de la zone 1 était plutôt ordinaire. Paisible, même. On y trouvait surtout des lieux de vie pour les domestiques : des résidences, des parcs, des jardins fleuris et des installations de loisirs comme des courts de tennis et des pistes d’équitation.
« Arrêtez-vous ici. »
Jade donna l’ordre dans un jardin. Le chauffeur s’arrêta aussitôt.
« Descendons. »
À la demande du chauffeur, je sortis le premier de la voiture.
Je regardai autour de moi, un instant interdit.
« … Waouh. »
C’était un monde étrange. Des fleurs et des arbres de toutes les formes et de toutes les couleurs, bien au-delà des roses, des tulipes et des magnolias, emplissaient tout l’espace.
J’en avais entendu parler.
Le fameux « Jardin de la pureté céleste », réputé pour sa beauté jusque dans le Jardin aérien de Libra, où poussait toute la flore magnifique du continent.
« À toi de justifier ton invitation. »
Jade, qui était sorti de la voiture, s’assit dans un coin du jardin. Derrière lui fleurissaient des rosiers grimpants et des roses noires.
Clap, clap…
Il frappa dans ses mains. Presque aussitôt, les gouvernantes apparurent et installèrent un chevalet à l’endroit approprié. Elles y fixèrent également une toile de la bonne taille pour un portrait.
« Quelle marque de peinture utilisez-vous ? »
L’une des gouvernantes posa la question. Neuf autres sortirent alors des peintures à l’huile. Les marques étaient variées.
« Celle-ci. Dephencroix. »
Je choisis la peinture à l’huile de la marque Dephencroix. Jade me demanda :
« Tu sais ce que c’est ? »
« Oui. C’est une peinture à l’huile produite par Dephen, une entreprise dans laquelle Libra investit. C’est la plus onctueuse et la plus facile à utiliser. »
« Hum. »
Jade hocha légèrement la tête.
Encore une fois, je connaissais tout ce qui touchait à Libra.
« Préférez-vous une pose en particulier ? »
Je m’assis sur la chaise et pris d’abord un crayon pour esquisser le portrait.
« Je pense qu’une pose méditative ou concentrée serait préférable. Comme lorsque vous travaillez. »
Jade voulait probablement se donner l’image d’un homme d’affaires. Il n’avait aucun talent en la matière ; ses aptitudes étaient à l’opposé de celles d’un homme d’affaires.
Il aurait réussi s’il était devenu mercenaire.
« Tu as du goût. »
Jade prit la pose. Il pencha légèrement la tête, baissa un peu le regard et posa la main sur son menton, l’air pensif.
C’était banal, mais, pour être honnête, son visage était une œuvre d’art. La pose importait peu.
Je commençai l’esquisse au crayon.
« Je ne peux pas rester longtemps. Je te donne trente minutes pour l’esquisse. Termine-le avant ce soir. »
Mais, en réalité, il me laissait jusqu’à la fin de la journée.
J’étais donc un peu inquiet.
Mon talent suffirait-il à satisfaire Jade ?
Non, même si c’était le cas, face à Libra, ne fallait-il pas faire mieux que « suffire » ?
── Alors que ces inquiétudes m’assaillaient…
Une idée me traversa soudain l’esprit.
Elle concernait la polyvalence du Périon.
Si le Périon du « Bloc-notes » fonctionnait selon ma volonté, ne pourrais-je pas améliorer quelque chose d’intangible — autrement dit, l’« essence » que l’on appelait « talent » ?
Si j’améliorais mon talent pour la peinture, ne pourrais-je pas montrer une aptitude bien supérieure au simple nécessaire, même pour un bref instant… ?
Je fermai les yeux. J’appelai le « Périon » en moi et lui assignai une fonction spéciale par ma seule volonté.
Ce que je voulais, c’était améliorer mon « talent », pas simplement mon corps physique.
Et, parmi ces talents, celui de peindre.
Bzzzzzz— !
Le Cœur de mana surchauffa en grésillant.
Ou peut-être s’exaltait-il.
J’ouvris grand les yeux.
Jade se trouvait en face de moi.
Toute la lumière du monde se déversait sur lui.
La lumière, la chaleur et le vent se mêlaient, miroitant en couleurs éclatantes.
C’était déjà un paysage digne d’une œuvre d’art.
Je jetai mon crayon dans l’herbe et me mis aussitôt à peindre. Je n’avais pas besoin d’esquisse.
Je commençai directement à appliquer la peinture à l’huile.
Partout où se posaient mes yeux, partout où allait ma main.
Mes coups de pinceau ne s’interrompaient pas, je n’hésitais pas.
La silhouette de Jade était plus sculpturale que je ne voulais l’admettre. Les rosiers noirs se balançaient dans le vent. Les rayons du soleil se courbaient au-dessus du paysage.
Je capturai tout cela sur la toile.
Je l’interprétai de mes yeux et le recréai de mes mains.
Je me laissai happer par l’instant.
L’espace d’un moment, j’oubliai tout.
Ma régression, mon échéance, ma vengeance, mes sentiments : je les mis de côté.
Je ne cherchais qu’à peindre…
* * *
La zone 1 du Jardin aérien était littéralement le domaine de la famille. Seuls ceux qui aspiraient désespérément à en faire partie, et surtout ceux que la famille avait reconnus, étaient autorisés à y séjourner.
Pourtant, Jade avait encore fait des siennes ce jour-là. Il avait autorisé un certain élève de dernière année d’Endex à entrer dans la zone 1.
C’était pour cette raison que Belingham Kantar avait été envoyé au Jardin aérien de Libra.
« Est-il arrivé ? »
Le majordome Shelin acquiesça. Belingham désigna un point au loin.
« … Shion Ascal. C’est bien ça. »
Shion Ascal. Ce lèche-bottes en herbe qu’il avait rencontré aux mines de Limto.
« Oui. »
« Pourquoi l’a-t-on amené ici ? »
Jade n’avait pas été informé des détails de l’incident des mines de Limto. Il avait mobilisé une équipe spéciale sous les ordres de Gaju Shale Rock pour étouffer toute l’affaire.
« Il a adressé à maître Jade des compliments particulièrement appuyés, et travaille actuellement sur un portrait pour son devoir. »
« … »
Des compliments particulièrement appuyés.
Après tout, Jade était quelqu’un de simple.
Mais le portrait… Shion Ascal était bel et bien en train de le peindre. De là où il se trouvait, impossible de voir ce qu’il représentait ni comment il s’y prenait.
« Intéressant. Je doute qu’une peinture suffise à satisfaire Jade. »
Belingham s’approcha lentement. Sans un bruit, il s’immobilisa derrière Shion Ascal.
Vif.
Le pinceau bougea, traçant la ligne de la mâchoire de Jade. Ses yeux luisaient avec intensité.
Vroum.
Les rosiers grimpants s’élancèrent. Les roses noires s’épanouirent. Un rayon de lumière descendit du ciel.
Vroum !
Ses coups de pinceau étaient assurés, intenses comme le mélange de lumière et de paysage.
« … »
La bouche de Belingham s’entrouvrit.
Il se laissa happer sans même s’en rendre compte. Ses pieds semblaient collés au sol. La peinture à l’huile sur la toile se reflétait dans ses yeux gris.
Il était allé quelques fois dans des écoles d’art, mais n’avait encore jamais vu une peinture aussi intuitive et singulière.
Une manière de peindre qui semblait moins « apprise » qu’« innée ».
De plus, pas la moindre retouche dans ses coups de pinceau. Il se contentait de déverser sur la toile l’image qu’il avait en tête, en continuant de peindre sans relâche.
« ? »
Soudain, Shion immobilisa sa main. Il avait peut-être senti une présence. Il se retourna et sursauta.
« Qu’est-ce que… »
Belingham, qui venait d’apparaître, eut l’air décontenancé.
Jade se leva à son tour. Sans prêter attention à Belingham, il s’adressa à Shion.
« Les trente minutes sont écoulées. C’est terminé ? »
« Ah, oui. C’est raisonnablement réussi. »
Belingham tendit le cou pour examiner la toile.
Trente minutes ? Il avait peint ça en seulement trente minutes ?
« Raisonnablement ? »
Jade fronça les sourcils.
« Raisonnablement… Tu dépasses les bornes. »
Le mot « raisonnablement » ne lui plaisait visiblement pas.
D’un pas brusque, il s’approcha en un instant, l’air prêt à congédier Shion sur-le-champ.
« Le mot “raisonnablement”, dans mon dictionnaire… »
N’existait pas.
Il allait le dire quand ses paroles s’interrompirent brusquement.
« … »
Il fixait la toile d’un air absent. Il se contemplait lui-même, immortalisé sur la toile.
Ses yeux s’écarquillèrent légèrement.
Belingham tourna la tête sur le côté pour retenir son rire.