Chapitre 65
Hall, dixième étage, vingtième étage.
J’avais détruit les trois bureaux.
Désormais, les séjours ne seraient plus prolongés et le chauffage des chambres ne fonctionnerait donc plus. Les portes ne se verrouilleraient pas, laissant le gaz hallucinogène s’infiltrer dans les pièces et pousser les gens à se voir comme des monstres et à se battre.
Un hôtel voué à la destruction…
Pendant ce temps, je m’étais installé confortablement dans le hall du premier étage. La température descendait sous les moins trente degrés au fil du temps, mais j’avais amélioré l’enchantement « chauffage » de mes sous-vêtements thermiques avec du Périon, ce qui me permettait de tenir.
Ici, dans le hall, je faisais ce que j’avais à faire.
Rien de compliqué. Quand leur santé et leur magie étaient à bout, ou qu’ils étaient épuisés par le combat, je réconfortais ceux qui descendaient dans le hall, tels des bêtes malades.
[03 : 00 : 00]
Le temps passa, et il ne resta exactement que trois heures.
Le nombre de survivants s’afficha.
[17]
Un nombre dérisoire.
Enfin, dans ce froid glacial où l’on risquait de se faire geler les membres, alors que les spectres semaient le chaos et que Soliette devait mettre l’étage sens dessus dessous…
La plupart ne tiendraient pas…
… Aaaaaaaahhhhhhhhhhhhh !
C’est alors que j’entendis crier quelqu’un qui descendait l’escalier.
Il était temps de se mettre au travail.
Je me levai du canapé, la hache à la main.
« — Aaaaaaaahhhhhhhhhhhhh ! »
J’interceptai quelqu’un qui courait comme s’il était poursuivi. J’allais l’envoyer valser d’un coup, mais il m’attrapa le bras avant.
Pendant un instant, j’eus presque l’impression qu’il allait me l’arracher.
« Ossey ! Bruaga ! »
Le type au masque à gaz cracha quelques mots dans une langue extraterrestre. Je fus légèrement surpris en voyant son visage. Il semblait m’avoir reconnu à travers mon masque, lui aussi.
« Ah ! Toi ! Shishishi, Shion ! Shion, c’est bien toi, hein ! »
Layla Hilton. Elle me serrait le bras et criait d’une voix rauque.
Je déguisai ma voix.
« Je ne suis pas Shion. »
« Si, c’est toi ! »
« De qui tu parles ? »
« Arrête de plaisanter ! Shion, sauve-moi ! Je t’ai acheté un hamburger, la fois où on s’est rencontrés ! Aaaaaahhhhhhhhhhhhh ! Shion, derrière toi ! Derrière toi ! »
Layla ne cessait de désigner l’endroit derrière moi. Je me retournai. Un spectre féminin à l’apparence plutôt effrayante s’y trouvait.
« Là, un spectre ! Il y a un spectre ! »
Elle avait apparemment touché quelque chose, des jetons de casino ou je ne sais quoi.
Je la regardai et hochai tranquillement la tête.
« Je vais te sauver. Calme-toi, lâche-moi. »
Le visage de Layla s’illumina.
« P-pour de vrai ? »
« Ouais. »
« Tu as faim ? »
« J’ai faim ! »
Je sortis un repas tout prêt de ma poche.
« Tends-moi la main. »
Layla tendit les deux mains. Je fis mine de lui donner le repas, puis abattis ma hache sur son poignet — plus précisément, sur sa montre connectée.
« Ah ! »
Elle cria, alors que ça n’aurait pas dû lui faire mal.
« Toi, toi… »
Elle comprit bientôt ce qui s’était passé, et ses yeux de biche se remplirent d’effroi.
Je lui dis :
« Fais-moi confiance. C’est pour te sauver. »
« Toi, espèce de… Aaaaaahhhhhhhhhhhhh — »
Layla fut déconnectée de force en hurlant.
Je regardai de nouveau la montre connectée.
[3]
Sans que je m’en aperçoive, il ne restait plus que trois personnes.
Si l’on excluait Soliette et moi, il ne pouvait naturellement s’agir que de « lui ».
— Toc.
À cet instant, des pas descendirent l’escalier. L’odeur de magie émanant du Corps magique me chatouilla les narines.
Sans même le regarder, je sus de qui il s’agissait, grâce à mon expérience passée.
Le boss final, Gerkhen Kal Doon.
Même dans ce froid glacial, il promena sur le hall un regard imperturbable.
« C’est toi qui as fait tout ce bazar ? »
Je feignis naturellement l’ignorance.
« Pas moi. »
Gerkhen Kal Doon prit alors la parole d’un ton sec.
« C’est une façon de gagner, mais elle n’est pas efficace. La vie, c’est un marathon. »
« Tu as bu ? »
Il racontait n’importe quoi, tout à coup.
Gerkhen Kal Doon toussota, mal à l’aise.
« … Tu devrais aussi tenir compte des enjeux politiques. »
« Politiques ? »
En effet, Gerkhen Kal Doon deviendrait sénateur. S’il évitait de faire des vagues et parlait si peu, c’était à cause de cela.
Pour ne pas se faire d’ennemis, le mieux n’était pas seulement de dire des choses agréables, mais aussi de ne rien dire du tout.
« Tu pourrais devenir l’ennemi public. Le conseil étudiant, c’est une longue course. On n’en est qu’au premier trimestre. »
« C’est pour ça que je porte un masque à gaz. Comme ça, personne ne me reconnaîtra. »
« Les rumeurs finiront par circuler. Il y a beaucoup de têtes. Un jour, on fera le rapprochement, et les nouvelles vont vite. »
« Tu ne vas pas répandre la rumeur, j’espère ? »
« … »
Gerkhen Kal Doon se tut.
Sa politique était simple.
Parler le moins possible, mais ne dire que la vérité quand c’était nécessaire.
Chercher à inspirer confiance, sans pour autant la préserver à tout prix.
Quand il fallait trahir cette confiance, ne le faire que si le prix à payer en valait absolument la peine.
Comme lorsqu’il avait trahi Theia Esil.
Ce n’était pas une critique : cela signifiait qu’il ne se ferait pas inutilement des ennemis dans une situation relativement anodine comme le conseil étudiant.
« Gerkhen Kal Doon a raison. »
Une autre voix s’éleva soudain derrière lui.
C’était Soliette.
« Ta méthode est mauvaise, Shion Ascal. »
Elle me critiqua, puis gifla Gerkhen Kal Doon.
Bam — !
À cet instant, le regard de Gerkhen Kal Doon se vida. Il chancela et s’effondra au sol.
« Euh. »
« Oh. »
Gerkhen Kal Doon avait été mis K.-O. d’une seule gifle. C’était un peu surprenant.
Le boss final venait d’être vaincu en un instant.
« On dirait que tu n’avais pas prévu ma trahison. Amusant. »
Soliette affichait une expression étrangement amusée. En effet, autrefois, quand elle jouait à des jeux, elle semblait apprécier ce genre de situation.
Comment dire ? Elle était espiègle. Elle aimait piéger les autres.
Crac — !
Soliette fracassa la montre connectée de Gerkhen Kal Doon.
« Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? »
[2]
Nous n’étions plus que deux.
Enfin, pas seulement nous deux. Il y avait déjà des spectres partout autour de nous. Peut-être plusieurs centaines.
J’applaudis en silence.
Clap clap. Les spectres tournèrent les yeux vers moi.
« Détournez les regards. »
Je dispersai des jetons parmi eux en répétant : « Détournez les regards. » Les spectres devaient sûrement connaître l’emplacement des caméras et avoir un moyen de les tromper. Après tout, c’étaient des êtres surnaturels et magiques.
Après en avoir dispersé une dizaine, les nombreux spectres disparurent quelque part.
« … Allons-y. »
Je fis signe à Soliette.
« Oui. »
Nous sortîmes du hall côte à côte. Le froid, assez mordant pour vous arracher la peau, s’insinua dans mon corps.
Soliette, en revanche, n’avait pas l’air gênée.
Les membres de la famille Arkne étaient comme ça. Ils volaient en hiver, mais tombaient malades en été.
Je sortis de ma poche tous les jetons de casino qu’il me restait. Soliette, qui les fixait d’un air absent, prit la parole.
« Maintenant, j’aimerais que tu m’expliques tout en détail. »
« Ces jetons sont des pierres de mana. »
J’empilai tous les jetons au sol. Du point de vue du SZX-9500, c’était là que se trouvait le circuit de cet espace magique.
« Je vais m’en servir comme catalyseur pour améliorer le Noyau de mana. »
L’alpha et l’oméga qui maintenaient en place un sort aussi gigantesque, c’était le « Noyau de mana » lui-même. Une masse d’esprits de milliers de personnes palpitait au centre de la barrière, autrement dit, au plafond.
« L’améliorer ? »
« Ouais. Mon Spectre. »
« … Ça ne te dérange pas de révéler ton Spectre ? »
Les Spectres étaient généralement considérés comme des secrets personnels, surtout chez les individus prometteurs. S’ils étaient révélés, non seulement on pouvait en évaluer la valeur, mais une analyse complète pouvait aussi mettre au jour leurs faiblesses.
« Les secrets, c’est pour les gens de six étoiles comme toi. Pas pour moi. »
Je posai la main sur un jeton.
« Si on améliore le Noyau de mana lui-même avec ces pierres de mana, les esprits à l’intérieur briseront leurs propres entraves. »
« … Tu vas améliorer l’“intérieur”, pour qu’ils brisent eux-mêmes la “coquille”. »
« Exactement. Quand le Noyau de mana s’effondrera, des résidus s’en écouleront. »
La magie noire se déchaînerait probablement. Les esprits des morts exploseraient et, libérés de leurs entraves tenaces, ils rassembleraient toute la souffrance et la haine accumulées depuis si longtemps pour pousser un cri.
« Ça va être douloureux. »
« Si ça ne fait que mal, on aura de la chance. »
Ils risquaient bien sûr de souffrir de troubles mentaux permanents, voire de tenter de se suicider sur-le-champ.
« Je vais rester. »
Soliette l’affirma avec obstination.
« Comme tu veux. Vas-y. »
« Oui. »
Je levai la main au-dessus de la pile de jetons.
Après avoir pris une profonde inspiration, j’y insufflai du Périon. Les jetons chauffèrent comme des braises, se liquéfièrent bientôt et s’infiltrèrent dans le circuit magique relié au Noyau de mana.
« … Recule. »
Soliette et moi fîmes quelques pas en arrière.
Nous levâmes ensemble les yeux vers ce ciel.
Le Périon remontait le vaste circuit. Il jaillit du fond de l’espace magique en plusieurs ramifications, comme une toile d’araignée, atteignit le centre du plafond de l’espace magique et…
Boum !
Il secoua violemment cet axe. D’innombrables circuits magiques se teintèrent de blanc.
Le spectacle était d’une beauté à couper le souffle.
« Waouh. »
Je ne pus retenir mon admiration, et les yeux de Soliette s’écarquillèrent de surprise.
Mais cela ne dura qu’un instant.
Crac…
Un bruit sinistre, comme celui d’une vitre qui se fissurait, résonna.
Juste après, un cri bien plus terrifiant retentit.
——— !
D’innombrables hurlements d’agonie, impossibles à décrire avec des mots.
Hommes, femmes, vieillards, enfants… Tous ceux qui étaient morts ici injustement crièrent, leurs voix débordant des émotions de ce jour-là. Elles se déversèrent comme un tsunami gigantesque et submergèrent la terre.
Une sueur froide perla sur le front de Soliette.
Ce n’était pas quelque chose qu’elle pouvait supporter facilement.
« Ça va ? »
« Et toi… ça va ? »
« J’ai un organisme à part. »
L’un des rares avantages de mes innombrables séances de chimiothérapie. La leucémie et la tumeur cérébrale dont j’avais souffert au départ n’étaient pas des maladies ordinaires. C’étaient des maladies magiques.
La chimiothérapie n’était donc pas différente d’un traitement antimagique. Grâce à cela, ma résistance aux phénomènes magiques était devenue assez élevée — très élevée, même.
« L’effondrement va bientôt commencer. Ça va devenir plus dur. »
Jusque-là, elle n’avait vécu cela que de façon indirecte. Une fois le Noyau de mana complètement brisé, ses résidus se précipiteraient directement sur elle et s’infiltreraient dans son corps.
En réalité, j’avais hâte d’en arriver là, mais Soliette ne pourrait pas le supporter.
« Je vais essayer de tenir. Ma famille, à grande ou petite échelle, est aussi fautive. »
« Hmm. C’est vrai ? »
Je fis légèrement osciller la Fourche magique. D’un geste qui semblait manquer de force, je visai avec précision le poignet de Soliette, debout à côté de moi, et le frappai.
Crac !
Quelque chose se brisa.
Sa montre connectée venait d’être fracassée.
« Hein ? »
Soliette leva le poignet, l’air absent, puis comprit que je l’avais trahie. Son visage se décomposa sous le choc.
« … Espèce de salaud… »
Au beau milieu de son juron, elle fut renvoyée de force. Je souris faiblement et levai les yeux. Dans le ciel rouge sang tourbillonnait un vent lourd de détresse.
Aaaaaaaah────── !
Les cris devinrent bien plus nets et me déchirèrent les oreilles. Des visages se formèrent en masse, pareils à des nuages.
Ils saignaient.
Ils hurlaient, la bouche grande ouverte. Dans leurs bouches béantes se trouvait le visage de quelqu’un d’autre. Celui-ci saignait et hurlait aussi.
C’était une clameur.
Dans ces tremblements se mêlaient le regret. Le désespoir. Le ressentiment. La haine. Le chagrin. Un attachement persistant. La déception. La frustration.
Pourquoi avait-il fallu que ça finisse comme ça ?
Pourquoi avait-il fallu qu’on meure ainsi ?
Pourquoi étiez-vous en vie, et nous morts ?
Haaaaaaaah─────.
Tout en supportant les émotions qu’ils déversaient, je me préparai à inspirer le contenu du Noyau de mana.
Bientôt, des débris s’échapperaient du Noyau de mana sur le point d’être détruit. Même une quantité aussi infime de débris me serait d’une grande aide, à moi et au « Bloc-notes ».
Crac… !
La coquille du Noyau de mana se fissura et d’innombrables esprits s’en libérèrent, jaillissant par la brèche. Ils tourbillonnèrent dans le vide comme un ballon dont on aurait défait le nœud.
J’ouvris grand les bras. Des mains, des pieds, des langues ou d’autres choses semblables s’agrippèrent à mon corps. Des murmures étranges et des voix sombres s’insinuèrent dans mes oreilles.
Ça ne me dérangeait pas.
Je fermai simplement les yeux et activai le « Bloc-notes ».
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La capacité du « Bloc-notes » augmentait en temps réel.
Et ce n’était pas tout. Mon Cœur de mana pur, autrement dit ma capacité de mana elle-même, augmentait aussi. À chaque inspiration et expiration, les résidus du Noyau de mana se déposaient dans mon corps.
Je répétai la respiration du Cœur de mana, puis ouvris soudain les yeux. Je levai le regard vers le ciel, qui hurlait toujours.
Aaaaaaaah──── !
Ils étaient libérés.
Et en même temps, ils mouraient.
Était-ce la fin de leurs souffrances, ou un second massacre né de ma cupidité… ?
Un grondement.
Quelqu’un posa la main sur mon épaule. Je tressaillis et me retournai.
« … ? »
Un homme au visage à moitié arraché me tendait la main. Je le fixai, hébété. Il tenait un jeton de casino.
En temps normal, les humains et les spectres ne pouvaient pas se toucher, mais avec cette pierre de mana, c’était peut-être possible.
« Ah… oui. »
Je saisis maladroitement sa main. Plus précisément, je pris la « pierre de mana ». Il secoua de haut en bas la main qu’il tenait tendue.
Je regardai son visage. Il n’en avait pas, mais sa tête légèrement inclinée me fit étrangement penser à un sourire.
Il disparut, me laissant un jeton de casino dans la main.
Crac — !
À cet instant, la coquille du Noyau de mana se brisa complètement. L’effondrement de l’espace magique venait de commencer.
Je restai immobile à regarder la scène.
— Un grondement…
La barrière qui se brisait.
Le rêve du parc à thème qui s’effondrait.
Les esprits qui flottaient entre les deux.
Et enfin, le jeton de casino dans ma main.
« Pour le reste… à moi de l’interpréter, hein. »
À mes yeux, c’était un enchaînement assez harmonieux et saisissant.