Chapitre 62
Expérience dans l’espace magique (1)
« Ah… Ça fait du bien. »
Au trentième étage de l’hôtel, dans la suite présidentielle, l’une des dix seulement que comptait cet étage.
Kain et ses deux compagnons s’étaient affalés sur le spacieux canapé pour se reposer.
« C’est sympa, ici. Mais on a bien réservé pour le reste de notre séjour ? »
Kain posa encore la question. Asher soupira. Depuis tout à l’heure, il se comportait comme un chien qui avait une envie pressante : il regardait nerveusement par la fenêtre et leur interdisait d’entrer dans la chambre ou le bureau. Seul le salon était sûr, disait-il.
« Ouais. Tu devrais régler ton problème d’anxiété. »
« Quel problème d’anxiété ? T’es cinglé. »
Ce n’est qu’alors que Kain s’étira de tout son long, tel un tas de linge, visiblement soulagé.
Franchement, pourquoi un type de sa carrure avait-il peur d’un fantôme ? On aurait dit qu’il pouvait affronter un grizzli.
« Ah… J’ai envie de boire du vin. Il y en a quelques bouteilles dans le distributeur. »
Kain marmonna d’un air absent. Il y avait du vin dans le distributeur du trentième étage. Une marque ordinaire, mais en ce moment, même ça avait l’air luxueux… Ses yeux brillaient à la vue des bouteilles.
« Qu’est-ce qui te prend de parler de vin en pleine mission ? Kain, t’es devenu un chevalier supérieur et tu as perdu la tête. »
Mel était assis dans un fauteuil massant. Tandis que l’appareil lui massait le corps, il demanda :
« Hé, comment vont Elise et les autres, ces temps-ci ? »
« Elise n’a pas changé. Elle est dans la même académie que toi. »
répondit Asher. Mel marmonna en s’abandonnant au fauteuil massant.
« Elise… Elle ne veut vraiment pas de moi. Ah, c’est agréable. »
« Quoi ? »
Kain et Asher se rembrunirent. Mel s’empressa de faire non des mains.
« Non, non. Plus maintenant. C’était comme ça au collège, mais maintenant, je ne l’aime vraiment plus. On est trop différents. Mais elle n’aurait pas quelque chose avec Gerkhen Kal Doon ? J’ai entendu dire qu’il était parrainé par Petra, cette roturière. »
« J’en sais rien, mec. »
Asher l’interrompit, quand soudain…
toc, toc…
On frappa à la porte.
« Merde, c’est quoi, ça, tout à coup ? »
Kain tressaillit comme s’il avait reçu une décharge électrique.
« … Ouais, pourquoi on frappe ? »
toc, toc…
Quelqu’un frappa de nouveau dans le couloir. Asher se leva lentement et se dirigea vers la porte.
« Hé, n’y va pas ! Pourquoi tu y vas, imbécile ? »
« Hé, c’est marrant. »
Kain s’y mit lui aussi pour le taquiner. Asher eut un sourire en coin et ouvrit brusquement la porte.
« Qui… Oh, quoi ? »
Une silhouette inattendue se tenait dehors. Même Kain, qui était presque en train d’hyperventiler, se calma aussitôt en le voyant.
« Shion ? Qu’est-ce que tu fais là ? »
Shion Ascal. Il était venu se venger de s’être fait arnaquer…
« J’ai aussi réservé une suite, juste en face. »
Shion sourit et désigna une autre suite, de l’autre côté du couloir.
Après tout, on ne lui avait pris que la moitié de son argent. Il devait lui en rester assez pour réserver une suite à lui tout seul.
Asher le dévisagea avec méfiance.
« … Vraiment ? Mais pourquoi ? »
« Ah~ Je me suis dit que je devais vous remercier. Vous m’avez protégé pendant que je jouais, non ? »
« C’est… vrai, non ? »
En réalité, c’était un mensonge. Même sans les avoir protégés, tout le monde aurait fui à cause du fantôme et de l’aura qui émanait du casino.
« Alors, voilà un cadeau. »
Shion lui tendit un sac à vin. Asher y jeta un coup d’œil et demanda :
« Du vin ? Tu l’as trouvé où ? »
« Ils en vendent dans le distributeur du trentième étage. »
Asher se méfia. Pourquoi ce type, qui avait été si coincé jusqu’ici, se montrait-il soudain si gentil ? Il essayait encore de se faire bien voir ? C’était pas un peu tard ?
Il se posa toutes sortes de questions, mais accepta tout de même le sac. Il n’y avait quand même pas de poison dans le vin ?
« Hmm… Tu veux boire un verre avec nous ? C’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de boire avec quelqu’un de notre milieu, non ? »
À ces mots, Shion agita la main avec un sourire.
« Non. Je ne peux pas boire. »
« Quoi ? Waouh~ Quel loser… Bref, ça suffit. Dégage. »
« Euh. »
Cette dernière réponse lui ressemblait tellement, à l’époque où il était un loser. Bien sûr, il en était toujours un aujourd’hui.
Asher referma la porte avec un rictus moqueur.
« “Euh”, mon cul. Il est marrant, ce type. »
« C’est quoi, ça ? Du vin ? Passe-le-moi. »
Kain ne quittait pas le sac des yeux. Asher le secoua en disant :
« C’est un cadeau de Shion~ »
« Pourquoi il ferait ça ? »
« Il a dit qu’il nous était reconnaissant de l’avoir protégé pendant qu’il jouait. »
« … Passe-le-moi, c’est tout. »
Kain prit le sac et en sortit aussitôt le contenu.
« Ah~ C’est celui que j’avais repéré en arrivant. »
C’était le vin qu’il avait remarqué dans le distributeur du trentième étage.
« Hé, hé. Ne le bois pas. Je ne fais pas confiance à ce type, Shion. Il a peut-être mis un truc bizarre dedans. »
« Je sais, abruti. Tu crois que je vais le boire ? Tu me prends pour un débile ? »
Kain posa la bouteille. Il la regardait avec envie et se lécha les lèvres à plusieurs reprises, mais finit par s’enfoncer dans le canapé en soupirant.
Mais alors…
« … »
Son visage, jusque-là tourné droit devant lui, se figea soudain.
Gloups !
Sa pomme d’Adam frémit. Des gouttes de sueur froide perlèrent sur sa peau. Son corps se mit à trembler, faisant vibrer le canapé comme un fauteuil massant.
« Quoi ? Il y a encore un problème ? »
À la question d’Asher, Kain, tremblant, leva un doigt.
« C-c’est quoi, ç-ça ? »
« Quoi ? Où ça ? »
Mel et Asher regardèrent dans la direction indiquée, mais ne virent rien.
« Il n’y a rien, là. »
« Comment ça, y a rien, putain ! Ce monstre… Toi, toi, comment t’es entré ici ? »
Kain fixait le vide. On aurait dit qu’il voyait un faucheur tout poilu. Mel et Asher concentrèrent eux aussi leur énergie psychique pour distinguer cette « chose ».
« … Non. Il n’y a rien. »
« T-toi, toi, approche p-pas, d-dors pas ! Aaaaaah ! »
Kain poussa soudain un cri.
« Aaaaaah ! »
Clac ! Son cri aigu fit voler en éclats le verre à vin, et Asher et Mel se bouchèrent les oreilles.
« Ah, merde ! Hé, Asher, pourquoi ce taré hurle ?! »
« J’en sais rien, putain ! »
« Fais quelque chose ! »
« Aaaaaah ! »
Kain avait même invoqué son Corps magique et agitait les bras dans tous les sens. Les bourrasques qu’il soulevait ravagèrent la pièce.
« A-ah ! Espèce de salaud ! Taré ! Dehors, dehors, dehors ! »
« Non, hé, arrête… Aïe ! »
PAF ! Asher, qui tentait de calmer Kain, reçut un coup de poing dans le plexus solaire. Grièvement blessé, il fut renvoyé prématurément.
« Kha, khahahaha ! »
Kain n’en continua pas moins. Il agitait bras et jambes comme une bête. Ses membres, gonflés de muscles et de mana, étaient des armes à eux seuls. À chacun de ses mouvements, les plafonniers vacillaient et le sol tremblait comme en plein séisme.
« Quel taré. C’est vraiment un candidat cinq étoiles. »
Mel se détourna, écœuré. S’il restait là, cet ours possédé allait l’emporter dans sa folie. Comme Asher, à l’instant.
Il ferait mieux de s’enfuir, pour le moment.
Il ouvrit la porte de la suite et sortit dans le couloir…
— Boum !
Sa tête vacilla.
« … ? »
Sa vision se brouilla soudain, et le monde bascula. Il ferma les yeux un instant ; quand il les rouvrit, il était plaqué au sol.
« Euh… »
Mel était perplexe. Avait-il reçu un coup sur la tête ? Ou avait-il trébuché sur quelque chose ?
Mais surtout, où se trouvait-il ? Et quelle heure était-il ?
Chancelant…
Tandis que ses facultés cognitives, momentanément détraquées, peinaient à retrouver leur équilibre, des pas s’arrêtèrent devant lui. Grâce à ça, Mel reprit à grand-peine ses esprits.
Qui était-ce ? Qui osait s’en prendre à moi, le fils d’un sénateur…
Pour le savoir, il devait bouger. Il devait voir son agresseur.
Mel se força à relever la tête. Dans son champ de vision incliné vers le haut, quelqu’un lui souriait de toutes ses dents.
« Salut, Mel. »
Ce blond… Comment s’appelait-il ? Gianfranco ? Ferragamo Toronto ?
Était-ce parce qu’il était si insignifiant ou parce qu’il avait reçu un coup sur la tête qu’il n’arrivait pas à se souvenir de son nom ?
Fffou…
L’homme leva un objet. La lumière rouge du couloir vacilla.
C’était une hache. Sa lame rouillée réveilla l’instinct de survie de Mel. Un frisson de peur lui parcourut le dos.
« Ah… À l’aide… »
Bam !
L’homme abattit sa hache.
Ma tête se fendit en deux.
Non, pas ma tête. Si elle s’était fendue, je n’aurais pas pu réfléchir.
C’était la montre connectée à mon poignet. La lame de la hache s’y était fichée, et des éclats avaient volé près de mes yeux.
« Garcia, toi… »
Mel marmonna d’un air hébété, puis fut renvoyé prématurément.
Frouf…
Je marchai doucement sur les débris de la suite.
Quel bazar. Le canapé avait été réduit en une sorte de poussière, et le sol comme le plafond étaient si criblés de trous qu’ils semblaient sur le point de s’effondrer.
« C’est vraiment un cinq étoiles. »
Kain était bel et bien un candidat cinq étoiles. Au combat, surtout, il rivalisait avec un six étoiles : un vrai combattant au physique redoutable. Un monstre que je ne pourrais jamais vaincre dans un affrontement frontal.
L’état mental de Kain n’était sans doute pas aussi catastrophique qu’il en avait l’air. Il manquait simplement un peu d’immunité contre ce genre de fantômes.
Et voilà que ce Kain si puissant avait piqué une crise et s’était suicidé.
Pas au sens propre, évidemment ; il avait fracassé sa montre connectée.
« Bien joué. »
Je lançai une plaque de casino en l’air. Le fantôme masculin tendit la main pour la rattraper.
C’était un homme au visage fendu en deux.
Dit comme ça, ça pourrait presque sembler mignon, mais en y regardant de près, on distinguait parfaitement les éclats d’os, les vaisseaux sanguins, les dents et la langue à travers la fente : c’était plutôt répugnant.
« Hmm. Ça marche. »
Je ramassai une bouteille de vin qui roulait par terre.
À première vue, on aurait dit une bouteille ordinaire, mais c’était là aussi une utilisation du « Bloc-notes ». Il suffisait d’insuffler dans un objet déjà existant le souvenir de sa « forme » pour le transformer.
Cette bouteille de vin était donc…
Je désassemblai son souvenir. Le goulot s’enroula vers l’intérieur et le fond se rétracta, jusqu’à devenir petit et mince.
C’était une plaque de casino.
La plaque elle-même étant une pierre de mana, nul besoin d’un « support » distinct pour préserver le souvenir. Ce n’était pas pour rien que les fantômes pouvaient manipuler les plaques.
« Hmm. »
Je regardai ma montre.
[20 : 30 : 00]
Neuf heures et demie s’étaient écoulées.
Dans cet endroit, cela faisait quatre jours et quatre heures.
Il me restait largement du temps, mais je devais m’activer pour mener le plan à bien.
Grrrr !
« Ah, la vache ! »
Un bruit assourdissant retentit soudain derrière moi. Quand je me retournai, la porte de la suite s’était refermée toute seule.
Pourquoi s’était-elle fermée d’un coup ?
Je poussai la poignée. À ma grande surprise, la porte s’ouvrit sans résistance.
« … Où est-ce que je suis ? »
Mais le couloir était étrange.
Tout était rouge vif, et des chambres s’alignaient sans le moindre espace de chaque côté.
[Chambre 444]
[Chambre 444]
[Chambre 444]
[Chambre 444]
[Chambre 444]
[Chambre 444]
[Chambre 444]
[Chambre 444]
[Chambre 444]
[Chambre 444]
Il s’agissait partout de la chambre 444.
« C’est… un peu flippant. »
Je laissai échapper un rire sans joie.