Chapitre 6
Jeunes cœurs (2)
Quand je rouvris les yeux, nous étions mardi.
Le match avait eu lieu lundi ; j’étais donc resté inconscient toute une journée.
« … C’est amusant ? »
J’étais à l’infirmerie de l’orphelinat. Hospitalisé, je m’adressai aux enfants qui faisaient « bip-bip » sur le lit d’en face.
« Mh-mh… »
« … Beurk ! »
Berry et Bell. Assises face à face, elles jouaient à un jeu sur un smartphone.
Elles étaient comme ça depuis mon réveil.
Elles avaient dû explorer le smartphone à leur guise, pendant que personne ne s’en servait, passant de YouTV aux jeux mobiles.
— Partie terminée.
« Non ! »
« Beurk. »
« Berry est morte… »
Je souris en coin. Berry et Bell me regardèrent. Leurs yeux innocents me mirent mal à l’aise.
Je me grattai la nuque et m’excusai :
« Désolé. »
J’avais fait une belle partie, mais j’avais perdu.
À vrai dire, je n’y pouvais rien. Qui aurait pu prévoir qu’un monstre pareil débarquerait ?
« Enfin, bon. Les promesses sont faites pour être rompues. Les mensonges, pour être racontés. C’est comme ça que le monde tourne… »
« Shion était vraiment trop fort. »
« Trop fort. »
Berry et Bell éclatèrent de rire, dévoilant leurs dents. Leurs sourires ne trahissaient ni tristesse ni déception à mon égard.
Et ça me cloua sur place un instant.
« Et puis, le méchant débarque, pan ! Pan ! »
Berry agitait les bras, le visage animé d’une expression exagérée.
« Et tout de suite ! »
Bell se joignit à elle.
« … Hmm. »
Je me sentis mal à l’aise sans raison. Je haussai les épaules et passai les doigts dans mes cheveux.
« Mais je n’ai pas tenu ma promesse. »
Je désignai le smartphone que tenaient Bell et Berry.
« Je vous le donne. »
Les yeux des deux enfants s’écarquillèrent aussitôt. Une décharge sembla les traverser. Leurs cheveux se hérissèrent comme si elles étaient devenues des boules d’électricité statique.
« Oh, waouh… »
« … »
Les joues de Bell se gonflèrent d’impatience, mais Berry se mordit la lèvre.
« Non. »
Puis, calmement, elle secoua la tête et me rendit le smartphone.
« Ça va. »
« … Pourquoi ? »
« On va le perdre en quittant notre maison. »
Une raison très réaliste. Trop, pour une enfant.
À un âge où l’on ne devrait pas avoir à se contenter de ce qu’on désire, tout en craignant de le perdre.
« … »
Voyant mon expression, Berry rit timidement.
« Ça va, Berry. C’est plus si amusant que ça… »
« Tu te trompes. »
Je lui poussai le front du doigt, puis déposai de force le smartphone dans sa paume.
« Ce n’est pas parce que tu risques de le perdre qu’il ne faut pas le prendre. Il faut devenir assez forte pour qu’on ne puisse pas te le prendre. Pourquoi abandonner sans même essayer ? »
« … Hein ? »
Le regard de Berry s’assombrit légèrement. Elle leva les yeux vers moi en silence. Je repris, comme pour accrocher son attention :
« Essaie de le tenir. Fort. »
Les petits doigts de Berry se crispèrent.
Le smartphone, trop grand pour qu’elle le tienne à deux mains, disparut presque sous ses doigts potelés.
« Même si tu es faible aujourd’hui, tu peux devenir plus forte, et personne ne pourra te le prendre. »
« … »
Berry se mordit la lèvre sans un mot. Elle semblait retenir ses larmes, mais ses joues gonflèrent comme des petits pains. Ses yeux se remplirent de larmes et son visage se crispa.
Elle était sur le point de pleurer.
« Si tu as compris, prends-le et va-t’en. J’ai des choses à faire. »
Berry hocha la tête et fila dehors. Bell la suivit sans comprendre pourquoi.
Je les regardai s’éloigner et poussai un soupir.
« … Je me suis attaché à elles pour rien. »
Pour rien.
Enfin, on allait bientôt se séparer de toute façon.
Je me laissai retomber sur le lit.
« Ah… Bon sang, ça fait mal. »
Mon état était pire que je ne l’avais cru. Les effets secondaires du Périon étaient aussi graves que prévu. Non, ils l’étaient davantage.
« Je ne devrais en prendre qu’en cas de nécessité. »
Je le sentais presque instinctivement.
Si j’en prenais plus de deux fois par semaine, je finirais forcément par mourir…
Je me rendormis en un rien de temps.
* * *
Le lendemain.
Je me réveillai tard et, en sortant dans le couloir, découvris que le dortoir des adolescents de l’orphelinat s’était transformé en salle des fêtes.
« … Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Je restai planté là, interdit, à regarder autour de moi.
Une fête de clôture ? Comme quand un magasin fait faillite et brade tout ce qui lui reste.
Mais la responsable, Dent et même les adolescents avaient tous l’air étrangement joyeux. Chacun affichait un sourire.
« Hé, Shion ! »
Telrun m’interpella. Tout le monde, dans le hall, se tourna vers moi.
Je lui demandai :
« C’est pour quoi, cette fête ? »
Telrun sourit de toutes ses dents.
« On fête le déménagement de l’orphelinat à la campagne. »
« … À la campagne ? »
J’écarquillai légèrement les yeux.
« Ouais. Ils ne vont pas tout fermer. »
« … »
Déménager à la campagne.
Cette histoire n’existait pas dans le futur.
L’orphelinat avait été entièrement fermé, et les orphelins d’ici s’étaient retrouvés dispersés sur tout le continent.
« Mais l’établissement sera beaucoup plus petit, apparemment. Seuls les enfants de neuf ou dix ans maximum partiront… Nous, on va se débrouiller seuls. »
Telrun esquissa un sourire. Les adolescents dont j’ignorais le nom s’approchèrent aussi, un à un.
Ils engageaient maladroitement la conversation et m’adressaient des regards gênés. Ces gestes sans importance exprimaient leur gratitude. Leur affection. Et leurs regrets.
« C’est grâce à toi. »
Telrun, qui venait de dire ça, parut se perdre un instant dans ses pensées, puis se tourna vers moi.
« Tu as été incroyable. Tu étais tellement rapide, hein ? Franchement, on aurait presque dit que tu avais gagné, non ? C’est juste que ton adversaire était trop… »
« Quand est-ce que ça a été décidé ? »
Je coupai Telrun. Dent, qui s’était approché sans que je le remarque, répondit à sa place :
« La décision a été prise ce matin au siège de Libra. On l’a appris dans la matinée. Les enfants prendront le bus de midi, et nous resterons ici jusqu’à la démolition. »
« … Mais pourquoi ce serait grâce à moi ? »
J’étais perplexe. Pour être honnête, j’étais abasourdi.
Comment cette décision avait-elle pu être prise à cause de moi, comme ça, du jour au lendemain ?
« La plus jeune… Dame Zia a parlé de toi elle-même. Elle a dit que ton esprit combatif l’avait impressionnée. »
Zia ? Moi ?
Je restai bouche bée. Dent rit et me tapota l’épaule.
« Surpris, hein ? Je te l’avais dit : si tu fais des efforts, tu seras récompensé. Mais où sont tes bagages ? On doit y aller. »
« … Hein ? »
« Tes bagages, j’ai dit. »
« Ah. Je n’ai rien de tout ça. »
Je secouai la tête.
Je n’avais vraiment rien à emporter.
… Non, attends.
Il y avait bien une chose.
L’épée Ascal, transmise depuis la génération de mon grand-père.
Enfin, je pourrais toujours la récupérer au dortoir plus tard.
Dent reprit :
« Très bien. Le bus qui emmènera les enfants ne va pas tarder. Allons au terrain de jeu. »
* * *
Le terrain de jeu de l’orphelinat.
Derek, le fils aîné, avait été sacrément rapide. Des architectes et des techniciens étaient déjà en train de se rassembler et de discuter de la manière de démolir le bâtiment.
Assis dans les gradins avec Telrun, je les observais.
« Les enfants sortent. »
Les petits commencèrent à sortir du dortoir des tout-petits et à se mettre en rang.
Avec leurs bonnets jaunes sur la tête et leurs sacs jaunes sur le dos, ils se tenaient la main bien fort et avançaient en dandinant. On aurait dit de petits pingouins.
Le terrain de jeu où ils débouchèrent résonnait de rires. Leurs petites voix enfantines me chatouillaient les oreilles. On aurait dit qu’ils partaient en excursion.
— Ah !
Parmi ces quelque deux cents enfants, deux cherchaient expressément à me rejoindre.
Bell et Berry.
Elles accoururent ensemble.
« Shion~ On ne se sépare pas. On déménage juste dans une autre maison. »
« Oui, oui ! »
Berry et Bell, qui s’étaient approchées à toute vitesse, sourirent en montrant les dents. Je regardai le cou de Berry. Un joli mouchoir auquel était accroché le smartphone y pendait.
Elles avaient fait une boucle autour du téléphone, puis l’avaient attaché avec le mouchoir pour en faire un collier.
« Je vois. »
Berry rit timidement.
« Et toi, Shion, tu vas faire quoi, maintenant ? »
« Je sais pas. Je trouverai bien. »
« Oh… Tu trouveras bien… »
« Oh… »
Alors que Berry et Bell semblaient admiratives, trois grands bus franchirent l’entrée de l’orphelinat.
« Le bus est là. Allez, partez. On n’a pas le temps. »
« Oui, monsieur ! »
Comme si elles avaient regardé un dessin animé la veille, Berry et Bell exécutèrent un salut bizarre. Puis elles réajustèrent le collier de mouchoir autour de leur cou.
« Appelez-nous. »
En riant, elles tapotèrent le smartphone qui leur appartenait désormais, puis firent un pas, puis un autre, et s’éloignèrent à petits pas.
Je les regardai en silence.
« Elles partent vraiment, hein. »
À cet instant, Telrun s’approcha de moi.
« Hé, Shion. C’est le bon numéro de téléphone ? »
Il me montra un bout de papier où un numéro avait été griffonné à la hâte.
« Ouais. »
« Tant mieux. Au moins, on pourra rester en contact avec elles. »
Telrun avait l’air de vouloir garder le lien avec cet endroit.
« Et toi, tu comptes faire pareil ? »
« … »
J’y réfléchis un instant, puis secouai la tête.
« Je suis occupé. Je dois aller à la fac. J’ai pas le temps de garder le contact. »
« … Quoi ? Waouh~ Sérieux ? T’as vraiment pas de cœur. »
Telrun fit la moue et se détourna.
— Allez~ tout le monde, asseyez-vous~ Attachez bien vos ceintures dès que vous serez montés~
À cet instant, Berry et Bell s’installèrent tout au fond du bus. Elles se retournèrent sur leurs sièges et me firent signe par la fenêtre. Leurs petites lèvres s’agitaient autant que possible : elles n’arrêtaient pas de bavarder.
« Au revoir. »
Je leur rendis leur salut. Berry et Bell rirent de bon cœur.
Bientôt, les portes du bus rempli d’enfants se refermèrent.
Le vacarme et les rires qui emplissaient le terrain de jeu s’évanouirent.
Dans le silence qui suivit, le moteur du bus démarra.
Vroum——
Heureusement, les enfants n’auraient pas à voir « notre maison » se faire démolir.
Nous pouvions éviter les adieux.
Et, finalement, il n’y avait peut-être rien de mal à les laisser partir si loin.
Car les jeunes cœurs des enfants savent trouver l’espoir et rire à tout instant.
« … C’est intéressant. »
Une histoire si différente de celle dont je me souvenais.
Aujourd’hui, Libra avait conservé un tout petit peu d’humanité.
Était-ce moi qui avais provoqué ce changement ?
« Shion Ascal. »
Alors que le bus s’ébranlait lentement, Dent m’appela. Des larmes coulaient déjà sur ses joues tandis qu’il regardait le bus partir.
« Tu peux devenir quelqu’un de meilleur que ton père. »
Sa voix tremblante avait quelque chose de réconfortant.
Pas « comme » mon père. Meilleur que lui.