Chapitre 58
Demain (2)
Je pris un congé maladie.
J’avais beau essayer, mon corps refusait de bouger et ma tête tournait comme si j’étais dans des montagnes russes.
Je m’étais résigné à perdre des points, mais, heureusement, Jeoly savait que j’avais été directement impliqué dans l’incident de Recordark, la veille au soir.
Grâce à cela, j’obtins un « congé spécial ». Autrement dit, je ne perdais aucun point même si je manquais les cours.
« … Les effets secondaires sont violents. »
Ça devait encore être à cause du Périon. Tout semblait aller bien, puis ça s’effondrait en un instant.
Enfin bref.
Il était 23 h 45.
Depuis l’arrière du vieux bâtiment, je contemplais l’eau.
Au fait, j’avais déjà pris rendez-vous à l’hôpital.
[Réservation confirmée : Centre médical Libra, hôpital Aden Edsilla]
[Mercredi 28 mars, 15 h 00.]
Centre médical Libra, hôpital Aden Edsilla. Le dernier mercredi de mars.
Comme on était le 21 mars, c’était exactement une semaine plus tard, soit environ deux semaines plus tôt qu’avant ma régression.
À l’époque, j’avais seulement passé les examens plus tôt ; le traitement, lui, avait été repoussé de beaucoup.
« … La vie, c’est de la merde. »
Je marmonnai ces mots en songeant qu’il me faudrait recommencer la chimiothérapie.
Froufrou-
Une silhouette humaine, drapée dans une couverture, apparut entre les buissons.
C’était Soliette.
Elle s’approcha en traînant les pieds, puis s’assit sur le banc de pierre. Comme moi, elle regarda le lac et déclara :
« Le devoir de la troisième semaine d’escrime porte sur les Trois formes d’épée. »
« … Ah, c’est vrai ? »
Le thème de la troisième semaine semblait être les formes d’épée.
Quand on enchaînait plus de trois formes initiales, on obtenait une forme d’épée. Si la forme initiale était la matière première, la forme d’épée était un pilier, celui qui soutenait l’édifice qu’était l’escrime.
Ici, les Trois formes d’épée désignaient les trois formes les plus courantes fondées sur les Cinq formes fondamentales.
Les Trois formes d’épée des cinq formes fondamentales pouvaient être considérées comme les bases de l’escrime.
« Et tiens, prends ça. »
Soliette me tendit une épaisse enveloppe. Je regardai à l’intérieur.
Vingt billets de mille Ren.
Vingt mille Ren tout rond.
« Merci pour le salaire. »
« Comment comptes-tu mener l’enquête ? »
Soliette posa la question la première.
Bien sûr, elle ne s’inquiétait pas pour moi. Mon état physique l’intéressait peu et éveillait encore moins sa curiosité.
Et ça ne me blessait pas, ni ne m’attristait.
Parce que c’était Soliette. Parce que nous nous retrouvions pour le travail, cette fois.
« C’est simple. Je dois reconstituer les faits. »
Le Cauchemar chevaleresque était bel et bien vivant, mais savoir cela ne suffisait pas pour le traquer. J’ignorais toujours qui il était.
Comme je l’avais dit, je n’avais été qu’un tout petit coup de main pour Soliette, et c’était elle qui avait mis fin à l’affaire de ses propres mains.
« … Reconstituer les faits, tu dis ? »
« Ouais. Je dois me rendre sur les lieux où il a tué des gens, reconstituer les événements et fouiller dans le passé. »
Son expression se figea un instant, glaciale.
Je poursuivis sans m’en soucier :
« Je dois remonter sa piste en examinant tous les incidents révélés, et ceux qui ne l’ont pas été. »
Sur ces mots, je lui tendis le dossier que j’avais préparé. Le « dossier de l’affaire du Cauchemar chevaleresque », qu’elle avait dû lire des centaines, des milliers de fois plus que moi.
« C’est toi qui choisis par quoi commencer. »
Le bilan officiel de l’affaire du Cauchemar chevaleresque s’élevait à dix-sept morts.
C’était nettement moins que pour le Démon de Mirina, mais l’impact social du Cauchemar chevaleresque était différent : il s’en prenait aux chevaliers, et à eux seuls.
Je lui dis :
« Mais tu ne pourras pas éviter ce que tu veux éviter. Tu ne peux pas choisir les enquêtes qui t’arrangent. »
« … Putain. Compris. »
Soliette murmura d’une voix faible. Les mains tremblantes, elle sortit une cigarette et l’alluma. Le bout rougit.
Je m’adossai au banc de pierre et levai les yeux vers le ciel nocturne. Soudain, de vieux souvenirs remontèrent de ses profondeurs froides.
Soliette avait tenu à deux personnes. L’une était de sa famille, l’autre était un ami proche de celle-ci.
Jared et Felix.
Leurs noms m’étaient encore étrangers, mais pour Soliette, c’étaient des compagnons de toujours. Ils avaient passé plus de jours ensemble qu’éloignés l’un de l’autre.
Jared avait trois ans de plus que Soliette. C’était lui qui lui avait appris à affronter le monde et à composer avec ses exigences.
Felix était l’ami proche de Jared, et l’homme dont Soliette était amoureuse. Ils se disputaient sans cesse pour des broutilles, parce qu’ils s’appréciaient. Parce qu’ils ne savaient pas encore ce qu’ils ressentaient.
Peut-être aurait-elle pu devenir la compagne de Felix. Peut-être auraient-ils pu se promettre l’éternité, avec la bénédiction de Jared.
En un instant, cet avenir avait été taché de sang.
Elle n’avait compris que c’était de l’amour qu’après la mort des êtres qu’elle aimait.
Avant ma régression, j’avais voulu prendre leur place.
Bien sûr,
c’était impossible.
Quand elle s’était suicidée, j’avais compris que je ne devais même pas essayer de les remplacer.
Quand elle avait renoncé à ce monde, j’avais enfin abandonné les sentiments qui me retenaient à elle. J’avais rejeté tout regret et toute affection.
C’était pareil, maintenant.
Je ne voulais simplement pas laisser passer l’occasion de sauver Soliette.
Je voulais seulement qu’elle vive plus longtemps.
Dans cette vie, j’espérais qu’elle trouverait sa propre valeur.
Parce que même si l’on aime quelqu’un, cette personne ne compte pas plus que soi-même.
« … Oui. Compris. »
Soliette expira une bouffée de fumée. Un soupir coloré s’épanouit dans le ciel nocturne. Elle écrasa sa cigarette dans son cendrier personnel, puis dit :
« Je te ferai savoir bientôt par quelle affaire commencer. »
« D’accord. »
Elle se leva.
Je ne la regardai pas repartir sur ses pas.
Ding-
Alors que j’allais me perdre dans mes pensées, l’alarme indiscrète de mon téléphone retentit.
[Elise : Tu écris le script ? Tout le monde semble savoir comment ça va finir, sauf toi.]
C’était Elise. Je lui répondis sans y mettre de forme.
[Ouais, j’écris.]
[Elise : D’accord. Bien. Je me demande quand tu vas finir le script et quand tu vas trouver d’autres gens. T’es un attardé incapable de voir la réalité ou de prendre du recul sur toi-même. Pourquoi tu vis ? Crève.]
« … »
Elle était devenue folle, ou quoi ?
« Elle doit vouloir jouer le rôle principal. »
De toute façon, tu seras l’héroïne, puisque tu es une femme.
[T’es folle ? Joue le rôle principal, et trouve les gens. T’en fais pas, je choisirai un bon script.]
J’avais vu, un jour, une comédie musicale qui réinterprétait « Le Barde ».
Si je me souvenais si clairement de ce moment sans avoir besoin de m’appuyer sur un « Bloc-notes », ce n’était pas seulement parce que Theia et Gerkhen Kal Doon m’avaient accompagné.
C’était tout simplement génial.
Même moi, qui détestais ce monde à cause du cancer du noyau magique, et Gerkhen Kal Doon, qui semblait se désintéresser de tout sauf de sa promotion, avions été si captivés par la pièce que nous en avions oublié le reste, le temps d’un instant.
On pouvait résumer l’histoire du « Barde » ainsi :
Pour commencer, le protagoniste, le Barde, était le conteur et chanteur le plus célèbre du royaume, autrement dit, un barde.
Comme à son habitude, il se produisait dans la rue lorsqu’un jour, le roi l’invita au palais. Il y resta une semaine pour préparer le spectacle, quand soudain…
Une série de meurtres atroces se produisit.
D’abord, le chambellan mourut, puis le régent, le baron et même le prince. Au milieu de cette vague de meurtres, le Barde se retrouva pris dans l’affaire sans rien comprendre…
(Divulgâchage)
En réalité, le Barde était le coupable.
Le Barde avait un secret de naissance.
Il était le fils illégitime du roi et d’une servante, autrement dit, il avait du sang royal.
La reine, les nobles du côté maternel et le chambellan, craignant une querelle de succession, firent toutefois pression sur la mère du barde. Elle finit par fuir le palais et s’installa avec le jeune barde dans une campagne lointaine.
La reine ne la laissa même pas faire. Elle envoya un assassin tuer la mère du Barde. Ils tentèrent aussi de tuer l’enfant, mais il se cachait sous le plancher.
De dessous le plancher, il vit sa mère mourir.
Le Barde était donc une pièce de vengeance, une réinterprétation qui renversait le genre original, la « romance ».
Mais l’amour y était bel et bien présent. C’était une tragédie née uniquement de l’amour.
[La folle : Je vais obtenir les rôles, comme tu l’as dit. Je serai l’héroïne. Mais tu as trois jours. Si ce n’est pas intéressant, ou si tes tendances minables ressortent, j’arrête tout sur-le-champ.]
« J’ai envie de lui balancer une punchline. »
Je me retins. Yael m’aurait engueulé en même temps.
[Compris, maintenant dégage.]
Elise ne répondit pas davantage.
Vendredi, à la Salle Clemen. Comme d’habitude, Elise arriva à l’école avec Kain, Asher et Layla.
À peine assise, elle se mit à fredonner sans s’en rendre compte. Était-ce à cause du rôle principal ? Elle était d’une humeur étonnamment bonne.
En réalité, elle avait déjà écrit un script adapté du « Roi rusé ». Celui de Shion Ascal serait forcément nul.
« Il t’est arrivé quelque chose de bien ? »
demanda Kain. Lui et Asher avaient l’air épuisés.
Ils étaient sortis en boîte la veille.
« Bah. »
Elise prit un air malicieux.
« Hmm. Tu vas jouer l’héroïne, c’est chouette~ J’aimerais bien, moi aussi~ Tu ne me laisses même pas participer~ »
La critique était mordante. Layla croisa les bras, comme si elle était profondément vexée.
Elise se défendit à voix basse.
« … Tu as dit que tu ne voulais pas participer. »
« Non ! Qui voudrait jouer un figurant ? »
Elle avait proposé à Layla de jouer un arbre. Seul le visage de Layla apparaîtrait sur un panneau représentant un arbre. Comme dans un photobooth de parc à thème.
« Je trouve qu’un arbre qui parle, ce n’est pas si mal. »
Elise répondit avec naturel.
La pièce leur donnerait accès au cercle « Sermones Laeterni ». Elle ne pouvait pas risquer de tout gâcher en impliquant Layla sans nécessité.
« Ouah… Elly, tu abuses. Vraiment. Très bien. Je vais demander à Shion. »
Cette fois, Kain et Asher froncèrent les sourcils.
« Pourquoi tu lui demandes ? Il est sur le point de se faire virer. »
« Exactement. »
Layla les regarda d’un air consterné.
« Ça fait trois semaines que vous dites ça, non ? »
« … Ce salaud tient plutôt bien le coup, non ? »
Asher se tourna vers Kain et lui posa la question. Kain éclata d’un rire incrédule.
« Exactement. Comment, ou pourquoi, ce type est encore en vie… Ah, j’ai une sacrée gueule de bois. »
« Oh, voilà Shion. »
Quand on parle du loup.
Shion venait justement d’apparaître.
Il entra d’un pas chancelant et s’assit tout au fond. Layla, très prudemment, commença à se diriger vers lui…
« Bonjour. »
La porte d’entrée de la salle s’ouvrit et la voix du responsable se fit entendre. Layla se rassit aussitôt.
« C’est la deuxième fois, hein ? »
Le responsable de ce vendredi était encore Shelton.
Ses qualifications de mage de la Tour de magie et de chercheur principal dépassaient celles de Chedric et d’Asillen.
« Le devoir d’aujourd’hui s’adresse non seulement aux élèves d’Endex, mais aussi à tous les élèves de dernière année des lycées de magie qui participent au concours d’entrée à l’université… Ça risque d’être un peu difficile pour vous. »
Toute la Salle Clemen se raidit.
Le responsable disait que ce serait difficile. Autrement dit, ce serait vraiment dur.
« Vous allez entrer dans l’“Espace magique”. »
La tension dans la salle dépassa alors le taux d’oxygène.
En termes simples, un Espace magique était « un espace fait de magie ».
De l’extérieur, il pouvait ressembler à une cabane étroite, alors qu’à l’intérieur, il était aussi vaste que plusieurs terrains de sport réunis. Ou bien il était sous l’eau, mais on pouvait y respirer. Tout cela, c’étaient des Espaces magiques.
Il y a cinquante ans, ces espaces mystérieux n’apparaissaient que naturellement. Mais les progrès technologiques permettaient désormais de les créer artificiellement.
« Restez sur vos gardes. Tout ce qui se trouve dans l’Espace magique est réel. Vous pouvez donc vous y blesser et, dans les cas graves, y mourir. Le support qui maintient l’Espace magique, c’est le “Noyau magique”. »
En somme, le Noyau magique était une version supérieure du noyau de mana. À masse égale, il pouvait contenir beaucoup plus d’informations et traiter bien davantage de magie. Il était, en règle générale, supérieur à tous les égards, beaucoup plus cher et plus rare.
L’Espace magique créé à l’aide d’un Noyau magique était donc presque aussi réel que la réalité, et les dangers qui s’y trouvaient tout aussi véritables.
« Ce devoir n’a qu’un seul objectif. »
Shelton sourit d’un air narquois.
« Survivre le plus longtemps possible pendant trente heures. »