Chapitre 53
Recordark (5)
Fouuuuu…
Les vents typhoniques de Recordark étaient acérés comme des flèches. Le sol semblait se renverser, et les assauts incessants du vent avaient légèrement altéré mon ouïe.
Au milieu de ce paysage étourdissant, Elise demanda à l’homme qui se tenait devant elle :
« Qui êtes-vous ? »
Il se contenta de sourire en silence.
Crac !
Entre-temps, la porte de fer de la zone d’isolement fut arrachée de ses gonds et s’écrasa dans la cour de récréation. Nous nous retournâmes tous les deux, surpris. Draven réapparut dans l’embrasure béante.
Il portait sur son côté droit ce qui ressemblait à un prisonnier de la cellule d’isolement, et sur son côté gauche un élève plus âgé du Lycée de magie.
Draven posa les deux hommes à terre et nous désigna du doigt.
« Hé, j’ai attrapé ces deux-là. Et les deux autres ? »
Elise commença alors à rassembler de la magie dans son corps.
« … Je vais vous le demander encore une fois. Qui êtes-vous ? »
Elle n’avait pas l’air effrayée. N’importe qui voyait qu’elle était prête à se battre.
Elle n’était pas du genre à choisir le suicide ; on aurait donc dit qu’elle n’avait pas encore aiguisé son instinct, faute d’avoir affronté un adversaire vraiment puissant.
« Ne bouge pas. »
Je saisis le poignet d’Elise. Pouf ! Elle se dégagea brutalement. Elle me lança un regard qui semblait vouloir me poignarder.
« Ne me touche pas avec tes sales mains. »
Une authentique intention meurtrière se répandit, menaçante.
« Avant que je ne te tue pour de bon. »
« … Tu es plus effrayante qu’eux. »
« Hé, on fait quoi ? »
Draven posa la question à l’homme. Celui-ci continuait à nous observer en silence. Ou, plus exactement, il regardait « Elise ».
Finalement, il prit la parole.
« Elise Petra. Je sais qui tu es. »
Il posa une question toute simple, d’une voix douce comme celle d’un garçon.
« Tu sais qui je suis ? »
Son ton était très décontracté, comme s’il parlait à un ami de voisinage.
Pourtant, ses paroles et toute cette situation…
Faisaient remonter quelque chose dans mon esprit.
[Évadé de Recordark 13, Noah Lucille, introuvable depuis plus d’un an…]
[Démon de Mirina : où est-il…]
[Dernière minute : Recordark I attaqué pendant les activités spéciales du conseil des établissements…]
[Un élève plus âgé enlevé, un prisonnier de la cellule d’isolement mort…]
[L’élève enlevé reste introuvable…]
[Noah Lucille serait à la tête du groupe… L’élève mort est le fils du procureur chargé de l’affaire…]
« Aïe ! »
Des souvenirs éclatés.
Des souvenirs que j’avais lus, vus ou vécus, mais qui avaient été enfouis dans mon inconscient, jaillirent comme des lames et s’enfoncèrent dans ma mémoire.
« Oh, ma tête… »
Je me pressai les tempes.
Sa question avait-elle déclenché mon « Bloc-notes » ?
« Tu sais qui je suis ? »
Il posa de nouveau la question.
« … C’est moi qui vous ai demandé qui vous étiez, non ? »
La réponse d’Elise était candide. L’homme pinça les lèvres.
« C’est vrai. »
Mais quelque chose clochait.
Dans les articles et les dossiers judiciaires dont je me souvenais, le nom d’« Elise » n’apparaissait pas. À l’origine, elle n’était pas mêlée à cette affaire.
Était-ce à cause de moi ?
Parce que je l’avais retenue pendant trois minutes à peine ?
« Tu dis que tu ne me connais pas. Enfin, je peux le comprendre… »
« Si, je vous connais. »
Je levai brusquement la main et répondis à la place d’Elise.
« Ça fait longtemps. »
L’homme ne cilla même pas.
Jusqu’à ce que je prononce son nom.
« Noah Lucille. »
Ses yeux tressaillirent un instant. Il tourna brusquement la tête et posa enfin le regard sur moi.
J’ajoutai avec un léger sourire :
« Pas vrai ? Je m’intéresse un peu au crime et à la pègre. »
« … Noah Lucille ? »
Elise aussi posa la question. Elle avait l’air très surprise, ce qui était, en fait, tout à fait naturel.
« Vous avez tué soixante-dix-sept civils et avez été emprisonné à Recordark XIII. Vous avez été condamné à mort, mais votre exécution a été reportée après la réélection de la Présidente, c’est bien ça ? Elle l’a ajournée et vous avez pourri en prison pendant dix-huit ans. Et puis… »
« Je me suis évadé. Parce que ce n’était pas moi qui avais commis ces crimes. »
Noah m’interrompit.
« Dix-huit ans, trois cent douze jours, cinq heures, trente-trois minutes et dix-sept secondes. C’est le temps que j’ai passé enfermé. »
« Je vois. Mais… »
J’examinai attentivement son visage.
Ses yeux, son nez et sa bouche étaient d’une pureté presque irréelle, comme peints au pinceau. Sa peau ne portait pas la moindre ride ni la moindre tache.
« Vous faites incroyablement jeune. On ne vous donnerait pas la quarantaine. C’est votre “Spectre” ? »
L’homme avait été emprisonné à vingt-quatre ans, et son visage affichait toujours le même âge.
Non, à vrai dire, il paraissait encore plus jeune. J’aurais cru qu’il avait mon âge s’il me l’avait dit.
Il releva les coins de sa bouche.
« C’est intéressant. Tu connais même mon âge. »
« Comment ne le saurais-je pas ? Vous êtes le seul à vous être évadé de Recordark 13. Vous êtes déjà une légende. »
Recordark 13. Ce monstre qui s’était échappé seul de cette île volcanique, une prison de nom, mais un enfer en réalité.
Son emprisonnement remontait à dix-neuf ans, mais son évasion datait d’à peine un an. L’affaire avait fait la une à l’époque, alors Elise devait en avoir entendu parler, elle aussi.
« Vraiment ? »
Il porta la main à sa bouche et gloussa. Je désignai l’élève plus âgé étendu à terre.
Ce n’était pas un élève d’Endex, mais un élève plus âgé du prestigieux Lycée de magie Devon.
« Puisque j’ai trouvé la bonne réponse, laissez-le partir. »
Noah secoua la tête.
« Je ne peux pas faire ça. Celui-là n’a pas trouvé la bonne réponse. »
« Alors, vous allez le tuer ? »
Il répondit aussitôt :
« Oui. »
Je lui renvoyai la question :
« Et ça changera quelque chose ? »
« Tu crois que je tue des gens dans l’espoir que quelque chose change ? »
Il me répondit par une autre question.
Je regardai l’élève étendu sur le sol.
Une victime de Noah Lucille, dans les souvenirs du « Bloc-notes ».
Quand l’affaire avait éclaté, tout le monde avait cru à un simple accident malheureux. Mais lorsque la vérité avait été révélée, le monde avait été sous le choc.
« Valentin Otto. Son père est procureur, c’est ça ? C’est lui qui vous a inculpé et qui a mené l’enquête. »
« … »
À cet instant, les pupilles de Noah se dilatèrent. Ses yeux noirs, insondables. Son regard semblait capable de vous aspirer.
Je m’efforçai de garder mon calme.
« Ça m’intrigue, voyez-vous. Et j’ai plutôt bonne mémoire. Vous avez clamé votre innocence tout au long du procès, n’est-ce pas ? »
La mémoire du « Bloc-notes » pouvait faire resurgir tout ce qui se rapportait à cet instant.
Mais je n’avais pas besoin de m’y fier pour me souvenir de Noah Lucille.
« Ouais. Tu en sais, des choses. Tu es bien renseigné. »
C’était un grand nom, évadé de la prison la plus impitoyable et fondateur d’un groupe appelé les [Spectres].
Un esprit vengeur qui cherchait à tuer tous ceux qui avaient détruit sa vie et lui avaient volé ses années.
« La mort de quelques gamins ne changera rien. »
Je comprenais en partie ce qu’il ressentait, mais il s’en prenait aux mauvaises personnes.
« Si. Ça change quelque chose. »
Il sortit de sa poche un morceau de fer. Elise tendit vivement la main. Sa magie bleue jaillit et crépita au contact de l’objet.
C’était un revolver.
« Ça m’apaise un peu. »
« Atten… »
Bang !
Je n’eus pas le temps de dire quoi que ce soit : le coup de feu retentit dans un vacarme assourdissant.
Des flammes bleues explosèrent.
Le crâne éclata.
Des éclats d’os volèrent comme des shrapnels.
Le sang, la matière cérébrale et l’eau de pluie se mélangèrent et s’écoulèrent.
Le flot de liquide qui s’étendait atteignit nos pieds.
« … Ah. »
Elise resta figée, la bouche entrouverte. Je poussai un lourd soupir. Noah essuya tranquillement le canon avec un mouchoir.
« Dis-toi que je viens de lui sauver la vie. J’allais l’écorcher, lui arracher chaque poil, chaque ongle, chaque doigt, chaque orteil, chaque poignet, chaque cheville, chaque œil… un par un. »
Je levai les yeux vers lui et demandai, comme à moi-même :
« Ce gamin… il est innocent, pas vrai ? »
Sa réponse me revint, mêlée de rire.
« Moi aussi, je l’étais. J’étais innocent, moi aussi. »
« … »
« Tu ne le sais peut-être pas, mais je lui ai déjà laissé une chance. »
Noah leva l’index.
« Premièrement. Je suis allé voir le procureur, son père, et je lui ai demandé mon nom. Il n’a pas su répondre. Il avait exactement le même visage que lui, là. »
Il leva ensuite le majeur.
« Deuxièmement. Il a cherché des excuses. Il a dit qu’il n’avait pas eu le choix à l’époque. Qu’il avait un enfant et que je devais lui pardonner. En quoi n’avait-il pas le choix ? »
Enfin, il leva l’annulaire.
« Troisièmement. Pour finir, il s’est excusé. Il a dit qu’il avait commis un péché qui méritait la mort. »
Puis il replia tous ses doigts.
« Si tu commets un péché qui mérite la mort, tu dois mourir. Mais je ne voulais pas simplement le tuer. Il devait vivre encore dix-huit ans, trois cent douze jours, cinq heures, trente-trois minutes et dix-sept secondes. »
Il poussa le cadavre du pied.
« Avec ce souvenir en lui. »
Je ne sus quoi répondre.
À vrai dire, si l’on tenait compte de l’avenir, convaincre les Spectres était peut-être impossible depuis le départ.
Ce n’était que le début, mais dans quelques années, ils deviendraient un groupe que même le Cartel des maîtres, dans le monde de la pègre, craindrait.
« Mais, qu’en penses-tu ? Tu crois vraiment que j’ai tué soixante-dix-sept personnes ? Est-ce que j’ai l’air du “Démon de Mirina” ? »
Il posa la question. Mon visage se reflétait dans ses pupilles grandes ouvertes. C’était sûrement une sorte d’œil démoniaque.
« … Non. »
Je répondis avec sincérité en secouant la tête, presque comme si je soupirais.
« Vous étiez innocent. »
Tout ce que Noah affirmait était vrai. La police avait présenté des preuves fabriquées de toutes pièces, le procureur était au courant mais n’avait pas rétracté ses accusations, et le juge avait étouffé le témoignage d’un témoin capital.
En tant que voyageur dans le temps, je savais tout cela.
Mais…
« Plus maintenant. »
L’innocence passée ne signifie rien face aux crimes du présent.
Tout comme son innocence ne peut compenser le temps qu’il a déjà perdu.
« … »
Noah Lucille resta silencieux.
Il avait sans doute compris que je pensais ce que je disais.
« … Hmm. »
Peu après, il se mordit légèrement la lèvre. Il ferma les yeux un instant, puis se détourna en poussant un soupir à peine audible.
« On y va. »
« Hé, on peut vraiment les laisser comme ça ? On n’est pas censés les tuer ? »
À la question de Draven, Noah tourna la tête et jeta un regard de côté.
« Il a trouvé la bonne réponse. Je ne le tuerai pas. »
« Ah. »
Draven se gratta alors la tête, comme s’il avait compris.
« Le reste, c’est votre affaire. Débrouillez-vous bien. Il s’appelle “Belendex”… un meurtrier comme les autres. »
Pour une raison quelconque, Noah nous laissa ces paroles de mauvais augure et se détourna.
Fouuush !
D’un seul bond, ils disparurent tous les deux. Mais le silence ne dura pas.
Ils avaient laissé quelqu’un derrière eux.
« … C’était quoi, ce bordel ? »
Draven désigna le prisonnier de la cellule d’isolement qu’ils avaient fait sortir de la zone.
Nous le regardâmes.
« Grrrr… »
Craquement… crac-crac… Il se releva, les articulations grinçantes. Ses veines avaient déjà pris une teinte livide et ses yeux étaient injectés de sang, au point de sembler prêts à éclater.
On aurait dit un zombie.