Chapitre 49
Recordark (1)
Cette nuit-là, Elise s’était parfaitement familiarisée avec la pièce Le Barde. Bien sûr, elle l’avait lue à quinze ans, mais elle s’y replongea.
L’intrigue était simple. Un barde célèbre du royaume était invité au palais par le roi. Divers événements liés à son passé s’ensuivaient et, pour finir, il vivait une histoire d’amour tout ce qu’il y avait de plus classique avec la princesse — ou le prince.
Fade et sans saveur. Il n’y avait rien à en tirer.
Pas étonnant que ce soit la moins populaire des vingt-trois pièces de Latinel.
« Ça n’ira pas. »
Elise referma Le Barde.
Elle ouvrit Le Roi rusé, une tragédie considérée comme la meilleure des vingt-trois pièces de Latinel.
Elle n’avait pas le choix. Avec une pièce aussi plate que Le Barde, impossible de marquer les esprits.
Elle ne pouvait pas laisser cet imbécile inculte — qui, par un mystère insondable, maîtrisait si bien Latinel malgré son absence totale de culture — gâcher la pièce.
Elle ne pouvait pas faire confiance à ce raté qui ne lisait probablement même pas un livre par mois et dont le raisonnement était complètement bancal…
« Pff… »
Mais elle n’avait effectivement pas le choix. Son niveau en Latinel était objectivement supérieur au sien, même si elle détestait l’admettre.
« Bon sang. »
Comment en était-elle arrivée là ?
Si elle avait étudié Latinel en rognant une heure de sommeil — non, trente minutes — depuis l’âge de huit ans…
Aurait-elle échappé à cette humiliation ?
Elle se massa les tempes et ouvrit sa messagerie.
[Ballan : Elise, tu fais quoi~ ?]
[Tyric : Vous jouez une pièce au festival, c’est ça ?]
[Silbin : Faudrait que j’aille voir le festival lol]
[Bel : C’est prévu pour avril ?]
Beaucoup d’hommes attendaient toujours sa réponse, mais aujourd’hui, les femmes étaient également nombreuses.
[Layla : T^T Elly, prends-moi, prends-moi, prends-moi, prends-moi T^T]
[Iliya : Elise, tu participes au festival, hein ? Tu n’as pas besoin de monde ?]
C’était à cause du festival du Lycée de magie. La rumeur selon laquelle elle montait une pièce s’était répandue, et la professeure Beatrice n’avait pas exigé que « tous les acteurs soient des élèves d’Endex ».
Elle recevait donc souvent des messages d’étudiants qui s’intéressaient aux comédies musicales ou qui se spécialisaient réellement en théâtre et cinéma. Comme il s’agissait du festival d’Endex, des célébrités de l’école seraient présentes ; ils voulaient sans doute se faire remarquer.
« … Ça suffit. »
Elle n’avait besoin de rien de tout ça, pour l’instant.
Frrt, frrt, frrt, frrt—
Elise fit défiler sa messagerie et envoya un message au type qu’elle avait enregistré sous le nom de [Ordure].
[Change de pièce. Le Barde ne conviendra pas.]
Ce qu’Elise détestait par-dessus tout, c’était d’envoyer le premier message à ce bon à rien.
Elle devait le supporter pour Sermones Aeterni.
[Je le répète. Change de pièce. Le Barde ne conviendra pas. Je ne te demande même pas de choisir Le Roi rusé. Fais Les Jambes de Belarus.]
De toute façon, elle n’aurait plus à le revoir après le lycée. Et s’ils se croisaient un jour dans le monde des adultes, elle pourrait l’écraser sans pitié en utilisant les méthodes des adultes.
Elle n’avait qu’à tenir jusqu’au festival.
Elise, tu peux bien supporter ça, non ?
[Au fait, tu as lu les vingt-trois pièces de Latinel ? Non, hein ?]
Ding—
Une réponse arriva.
[Ordure : Ah, que tu es bruyante. C’est moi qui vais remanier le scénario. Contente-toi de travailler ton jeu. Après tout, c’est moi l’auteur.]
« … Quelle ordure. »
Elise serra les dents.
[Tu te trompes. Ton raisonnement est bancal. Non, c’est ton existence même qui est bancale—]
« Ha… »
Elise calma sa colère d’un soupir. Elle s’efforça de réprimer sa rage.
Elle devait le persuader et le ménager. Plus on poussait ce genre de personne, plus elle résistait.
[Tu te trompes. Bien sûr, tu as peut-être raison. Mais c’est trop risqué.]
[Le Barde arrive vingt-troisième ou vingt-deuxième sur les vingt-trois pièces de Latinel. C’est la dernière place. Quand les conditions sont bonnes, il arrive parfois avant-dernier. Dans tous les sondages d’opinion, dans tous les votes.]
[À l’inverse, Le Roi rusé a déjà été adapté plusieurs fois en opéra-comique, et même au cinéma. Les critiques sont excellentes. Tu crois vraiment qu’on doit prendre un tel risque ?]
[Je t’envoie un lien. C’est une chronique de la professeure Stellin, de l’Université d’Edsilla, qui a évalué les vingt-trois pièces de Latinel. Le Roi rusé est premier, et Le Barde, vingt-troisième. Lis-la.]
Elise lui envoya plusieurs messages, réprimant sa colère et ajoutant des mots qu’elle ne pensait pas pour adoucir autant que possible son ton.
Ding—
Une réponse arriva.
[Ordure : Prenons un risque. Parfait. Grâce à toi, je suis encore plus convaincu.]
Elise se tortilla sur sa chaise. Elle tambourina contre le dossier et fit rouler ses pieds.
[Ordure : Le problème, c’est que tout le monde connaît déjà cette œuvre. Pourquoi refaire quelque chose de célèbre ? Ce n’est pas créatif. Ce n’est pas audacieux. On part sur Le Barde. Je vais l’écrire correctement. Profite de cette occasion pour prendre un risque, toi aussi.]
À bout, Elise se mit à taper à toute vitesse.
[Tu te trompes. Ton raisonnement est bancal. Non, c’est ton existence même qui est bancale.]
[Je ne sais pas pourquoi tu t’obstines, mais contente-toi de faire ce que je te dis, d’accord ?]
Ding—
[Ordure : Tu es moins douée que moi en Latinel.]
« … »
Les doigts d’Elise s’immobilisèrent brusquement.
Ding—
[Poisson-Ordure : Je plaisante. Fais-moi confiance. Je vais le remanier comme il faut. Enfin, lis au moins ma version avant de décider. Je te l’enverrai samedi. Si ça ne te plaît pas, tu pourras réécrire le texte, non ?]
Elle ravala le juron qui était sur le point de lui échapper.
« … Très bien, d’accord. Fais comme tu veux. »
Inutile de s’inquiéter.
Si le scénario qu’il prétendait remanier ne convenait pas, elle pourrait le faire taire grâce à son autorité et à son pouvoir.
Non, elle ferait mieux de se mettre à écrire tout de suite, puisque ce serait forcément mauvais.
Elise allait prendre son stylo quand elle s’arrêta. Elle regarda l’heure sur son smartphone.
[00 : 00]
Minuit.
Nous étions mercredi, et un problème immédiat se profilait.
« Recordark… »
Elle irait dans cette prison le lendemain.
Elle avait dit à Layla que son premier choix était la Tour de magie, mais, depuis le début, c’était cet endroit qu’elle voulait visiter.
« Bon sang… »
La personne qu’Elise méprisait et haïssait le plus.
Pour l’instant, Shion Ascal était sur ses talons, mais le grand gagnant restait incontestablement cet ignoble criminel, une véritable ordure humaine.
Le lendemain, elle le rencontrerait.
« … Ça me dégoûte déjà. »
Après avoir marmonné ces mots, Elise leva les yeux vers le ciel nocturne et s’abîma dans de sombres pensées.
Le lendemain matin.
J’arrivai sur le lieu de mon stage.
Au-dessus de l’entrée, qui ressemblait à une porte fortifiée, on pouvait lire l’inscription gravée : [Recordark I].
Recordark était le nom de la prison, et le I indiquait qu’il s’agissait du premier Recordark. Edsilla en comptait treize en tout, et plus le numéro était élevé, plus les conditions étaient rudes.
« Me voilà. »
Aujourd’hui, j’étais dans ce Recordark.
Ça me faisait plaisir et chier à la fois.
Recordark I était toutefois une prison située dans la capitale d’Edsilla, un endroit qui devait presque ressembler à un rêve pour les détenus.
Ça ne voulait pas dire que les prisonniers étaient des tendres. Ils étaient simplement un peu moins dangereux que ceux des Recordark aux numéros plus élevés.
Celui à qui je devais probablement une faveur dans ma vie précédente s’y trouvait encore.
Il était condamné à perpétuité.
Ah, comment je pouvais le savoir aussi bien ?
Moi aussi, j’avais été prisonnier.
« Vous venez souvent ? »
Quelqu’un m’arracha à mes pensées. C’était Elise.
Elle passa le dos de la main dans ses cheveux et les rejeta sur son épaule. Ses mèches couleur platine flottèrent inutilement.
« C’est ça. »
« … Tu n’as toujours pas renoncé au Barde ? »
« Je t’ai dit hier soir que je n’abandonnerais pas, non ? »
Elise se mordit la lèvre. Un souffle brûlant s’échappa entre ses dents.
« Recordark. Cet endroit te va comme un gant. »
« Quoi ? »
Comment le savait-elle ? C’était une réponse étonnamment juste.
« Tu pourrais arrêter de me regarder avec cet air pourri ? Ça me gâche la matinée. On dirait que des insectes me courent dessus. Enfin, tu es une vraie tête de mule, tu ne comprends même pas ce que tu fais et tu n’as pas la moindre once de culture… »
Cette folle se lança soudain dans une tirade. Elle détestait vraiment Le Barde.
« Si tu avais lu ne serait-ce que quelques contes de Latinel, ou au moins un article, tu comprendrais pourquoi tu t’obstines… »
« Hé. La ferme et dégage. »
Elise s’interrompit net. Elle plissa les yeux et me fusilla du regard.
« … Tu as vraiment une bouche dégoûtante. »
« Avant qu’elle le devienne encore plus… »
Elle s’était déjà dépêchée de s’éloigner.
Bref.
Au total, soixante-trois élèves de terminale avaient choisi Recordark pour leur stage, ou y avaient été affectés. Beaucoup venaient d’autres écoles de magie ; à Endex, il y avait Elise, moi et…
« — Waouh. Il est beau. »
« — Ce ne serait pas Gerkhen Kal Doon ? »
Gerkhen Kal Doon.
Son nom à lui seul dégageait le charisme d’un homme né dans le désert.
« Ah, enchanté, enchanté~ »
À cet instant, l’entrée de Recordark s’ouvrit et un homme coiffé d’un chapeau en sortit.
« Je suis Gaejin, directeur adjoint de la prison de Recordark. »
Le directeur adjoint Gaejin avait une tête de belette.
Je ne le connaissais pas.
Il n’était pas là, dans le futur, quand j’avais été emprisonné.
« Les élèves d’Endex, vous êtes en terminale, n’est-ce pas ? Bienvenue. Entrez, je vous prie. Il fait froid dehors. »
Il nous guida à l’intérieur. Les soixante-trois élèves traversèrent le couloir et pénétrèrent dans la prison.
« Voici le hall. »
Un vaste hall. Pour des raisons de sécurité, de nombreuses portes et serrures barraient les couloirs qui menaient aux quartiers des prisonniers.
À mon époque, tout était numérique.
« Si vous traversez ce couloir, vous arriverez aux quartiers des prisonniers. Les cellules sont généralement doubles et donnent sur un couloir. En avançant, les prisonniers tendront les mains entre les barreaux, mais ne sursautez pas. Ils ont une puce anti-mana implantée dans leur cœur magique. Ils ne peuvent pas utiliser la magie. »
Pendant que Gaejin parlait, un gardien déverrouilla la première serrure.
Puis la deuxième.
Puis la troisième.
Ce ne fut qu’alors que la porte s’ouvrit.
————Woooooooooooo.
Une vague de huées déferla comme un raz-de-marée. Des détritus, des morceaux de papier et des bouts de tissu jaillirent d’entre les barreaux.
C’était la façon qu’avaient les prisonniers de nous souhaiter la bienvenue, tandis que leurs vibrations emplissaient le plafond et le sol de Recordark.