Chapitre 48
Jeux et divertissements (3)
Mardi matin, à Endex.
En route vers la salle de Latinel.
« Elly~ Où t’a-t-on affectée, Elly ? »
Layla s’adressa à Elise, qui rayonnait.
« J’avais mis le groupe de mercenaires en premier choix et j’ai été acceptée tout de suite~ Et toi~ Et toi~ »
Elles parlaient du stage en entreprise prévu mercredi.
Elise, qui vérifiait le devoir à rendre aujourd’hui — une pièce à deux personnages —, lui retourna la question.
« Ton premier choix, ce n’était pas le groupe de chevaliers, Layla ? »
« Ha~ J’ai beaucoup hésité. J’aime bien les chevaliers, moi aussi, mais je me suis dit que les mercenaires seraient plus sauvages, alors j’ai changé au dernier moment. En ce moment, j’aime les mauvais garçons. Et toi, Elly ? »
« Haa… »
Elise poussa un soupir délibéré.
« … Regarde. »
Elle lui montra le SMS sur son smartphone. Les yeux de Layla s’écarquillèrent.
« Mon Dieu. Recordark ? Tu vas en prison ! »
Recordark.
Elise avait été affectée à l’endroit que tout le monde cherchait à éviter.
« Qu’est-ce que tu vas faire, Elly ? »
« Qu’est-ce que tu veux que je fasse… »
Elle ravala les mots qui lui venaient. C’était à cause du type en jaune qui venait d’apparaître devant elle.
Shion Ascal. Rien que de voir sa tête lui donnait la nausée. Il lui jeta un regard, puis entra dans la salle.
« … Attends un peu. Elly, tu ne trouves pas que Shion a grandi ? Avant, il était plus petit que moi. »
Layla posa une main sur son front. Elise s’en fichait. Que ce taré grandisse jusqu’à faire cinq mètres ou rapetisse à trente centimètres, quelle importance ?
Elise entra dans la salle et s’assit avec Layla.
« Au fait, Elly, tu peux regarder ça ? C’est pour le devoir. »
Layla lui montra sa pièce à deux personnages. Elise la parcourut rapidement des yeux.
« … Ce n’est pas mal. »
Du Layla tout craché. Elle avait aussi demandé ça à [À votre service] ?
« Hein ? Regarde aussi ça~ »
Layla lui montra une autre page. Sous les répliques en Latinel, elle avait noté la prononciation en langue commune d’Edsilla. Un travail plutôt grossier.
« [À votre service] a tout fait. Grâce à ça, j’ai parfaitement mémorisé la prononciation. Héhéhé… »
Layla chuchota comme si elle venait de commettre un crime épouvantable. Elise eut un sourire en coin.
À ses yeux, le propriétaire de [À votre service] était encore plus pitoyable que Layla.
À quel point fallait-il être fauché pour vendre du Latinel comme ça ?
… Attends.
Un spécialiste du Latinel fauché ?
Sans s’en rendre compte, Elise regarda dans une direction. Le doute emplit ses yeux. Avec ses cheveux, il avait tout d’un vaurien. Shion le vaurien…
« Ravie de vous voir~ »
La professeure Beatrice entra. Elise se redressa.
La femme qui se tenait devant l’estrade s’exprima d’un ton chaleureux.
« Pour commencer, asseyez-vous avec vos partenaires de la semaine dernière. »
Encore associée à ce foutu Shion.
Elise en était vraiment agacée, mais elle s’efforça de se contenir.
« On va présenter les pièces à deux personnages que vous avez écrites ? Qui veut commencer… »
« Moi ! »
Layla fut la première à lever la main.
« Avant que j’oublie ! »
« Oui. Viens donc~ »
La professeure Beatrice lui sourit avec bienveillance.
Les présentations des pièces à deux personnages, le devoir du jour, prirent fin.
Layla s’en sortit plutôt bien.
— Vermor~ C’était bien la personne à laquelle je pensais~
Grâce à la prononciation en langue commune qu’elle avait notée sous le texte en Latinel, son articulation avait beaucoup progressé, mais elle gardait son excès d’émotion habituel.
— Ahhhh~ J’ai envie de pleurer~ Quand je te vois, des larmes~ me viennent~
Bref.
Pour ce devoir de pièce à deux personnages, Elise et moi reçûmes une nouvelle fois d’excellentes notes.
La professeure Beatrice avait presque l’air émue par l’emploi emphatique de verbes soutenus et nous demanda qui avait écrit le texte.
Elise tripotait le script, remuant les lèvres sans rien dire. Je pris la parole à sa place.
Elise avait écrit le texte, mais je m’étais chargé d’apporter quelques retouches aux formulations.
La professeure Beatrice nous félicita tous les deux.
Nous étions encore premiers.
« … Bien. Commençons le cours pour de bon. »
Par hasard, le chapitre de Latinel du jour portait lui aussi sur les « flexions ». La professeure Beatrice donna son cours en écrivant soigneusement au tableau.
« Comme le mot “Duare” qui apparaissait dans la pièce à deux personnages de Shion et Elise, le Latinel comporte de nombreuses flexions. Un même mot peut prendre jusqu’à treize formes différentes… »
Le temps passa ainsi, et il fut bientôt 12 h 50.
Ma faim commençait à m’étrangler.
« Il reste une dizaine de minutes, mais nous allons nous arrêter là pour aujourd’hui. »
La professeure Beatrice termina le cours dix minutes plus tôt.
« Pour le prochain cours, vous mémoriserez les mots de la page cinquante-trois du manuel. »
Un devoir de vocabulaire. Les autres élèves de dernière année avaient l’air de trouver ça pénible, mais moi, ça m’arrangeait plutôt.
Avant comme aujourd’hui, j’avais toujours eu la note maximale aux examens de mémorisation. Évidemment, c’était parce que je trichais avec le « Bloc-notes ».
« Et… Vous savez tous qu’il y aura un festival à l’école de magie dans deux semaines, n’est-ce pas ? »
Un festival.
Il y en avait aussi dans les écoles de magie. Pas seulement à Endex : les six écoles de magie de la capitale participaient ensemble à un festival de grande ampleur. Des célébrités, des chevaliers célèbres et des chanteurs y venaient souvent.
Les élèves de dernière année n’en étaient pas exclus. Au contraire, le conseil des écoles accordait une semaine de congé à cette occasion.
« La classe de Latinel d’Endex prévoit de monter une pièce. Le thème sera la “vulgarisation du Latinel”. Nous allons traduire et adapter en langue commune l’une des vingt-trois pièces en Latinel, puis la jouer. »
Ça allait encore être pénible.
Je commençai à chercher comment me défiler.
« Bien sûr, la pièce du festival n’aura aucune incidence sur vos notes. Cependant… »
La professeure Beatrice sortit alors quelque chose de son corsage : une enveloppe bordée d’or. Le nom d’un cercle mondain y était élégamment embossé.
[Sermones Laeterni]
« … ! »
Elise, assise à côté de moi, fut sous le choc. Elle tremblait si fort que le bureau en vibrait. Ses yeux, aussi morts que ceux d’un poisson pourri pendant tout le cours, étincelaient de nouveau comme des pierres précieuses.
Sermones Laeterni.
J’en avais entendu parler, moi aussi. Un cercle de Latinel extrêmement sélectif et fermé. Non seulement les enfants des familles prestigieuses, mais aussi des sénateurs et des magnats rêvaient d’en faire partie.
« Si la pièce est d’une qualité satisfaisante, je vous offrirai cette invitation en récompense. »
Les yeux de tout le monde s’illuminèrent, mais seulement un instant. La plupart semblaient renoncer. Peut-être à cause de moi, ou peut-être à cause d’Elise.
« Les deux personnes qui se sont le mieux débrouillées dans la pièce à deux personnages d’aujourd’hui seront responsables de la pièce du festival. »
La professeure Beatrice nous désigna.
« Je pense que Shion et Elise pourraient s’en charger. Qu’en pensez-vous ? »
La professeure Beatrice désigna notre table.
« Vous n’êtes pas obligés de jouer. Vous serez responsables de la pièce elle-même. Bien sûr, ce sont les acteurs qui attireront le plus l’attention. »
Si je n’avais pas à jouer le rôle principal, ça pouvait se révéler moins pénible que prévu.
Sermones Laeterni serait sans aucun doute utile pour mes projets à venir.
« Et toi, qu’en dis-tu ? »
Je demandai à Elise.
« … »
Elle ne répondit pas, mais elle devait être en train d’hésiter. Partagée entre son aversion pour moi et son envie d’obtenir l’invitation.
Pendant qu’elle réfléchissait, je levai la main le premier.
« Je m’en charge. »
« Parfait ! Et toi, Elise ? »
« … Oui. »
Qu’elle se soit décidée ou non, Elise soupira à son tour avant de répondre.
« Je m’en chargerai aussi. C’est un honneur. »
« Parfait. Vous pouvez choisir n’importe laquelle de ces vingt-trois pièces en Latinel. »
La professeure Beatrice posa trois gros livres sur notre table.
« Vous pouvez la réinterpréter ou mettre en scène l’original de façon classique. Si vous avez besoin de personnel ou d’une scène, Endex vous fournira largement de quoi couvrir les frais. »
Les livres s’intitulaient Pièces en Latinel I (une à sept), Pièces en Latinel II (huit à quinze) et Pièces en Latinel III (seize à vingt-trois).
« Sur ce, nous allons nous arrêter là pour aujourd’hui. Vous avez tous bien travaillé~ »
Beatrice partit d’un pas léger et enjoué.
Je parcourus la table des matières du premier tome des Pièces en Latinel.
La plupart des titres ne me disaient rien, mais, pour une raison quelconque, le troisième, « Le Barde », retint mon attention.
« Hein… ? Attends. »
Ça.
Le Barde.
Je connaissais cette pièce.
Enfin, pas exactement. Par un heureux hasard, ou quelque chose du genre, une comédie musicale qui réinterprétait Le Barde avait fait un carton environ cinq ans plus tard.
Je me souvenais être allé la voir moi-même, avec Theia Esil et Gerkhen Kal Doon.
« À cette époque… »
Alors que je me replongeais dans mes vieux souvenirs, Elise s’empara soudain des trois livres.
« Hein ? »
« Je vais adapter la pièce. Toi, contente-toi de corriger les répliques. »
« … »
J’allais hocher la tête sans réfléchir, mais je m’arrêtai.
« Non. »
« Alors, laisse tomber. »
« J’ai dit non. »
« Quoi ? »
Elise fronça les sourcils et me demanda d’un ton agacé ce qui me prenait.
Revenons sur ce que je venais de dire.
Ce n’était pas faux, mais, par hasard ou pour une autre raison, une comédie musicale qui réinterprétait cette pièce avait connu un immense succès cinq ans plus tard.
« Je m’en occuperai. »
J’écrirais cette comédie musicale, comme à l’époque.
Les droits d’auteur, plus tard ? Je m’en fichais. Après tout, l’auteur était lui aussi un artiste de scène obsédé par le mécénat de Libra.
Elise agita la main avec dédain.
« Ce n’est pas parce que tu es avide que ça va marcher. Tu es un ignare sans le moindre sens littéraire… »
« Essayons ensemble et nous déciderons après. On a encore deux semaines. »
« … Tu l’as seulement lue, cette pièce ? »
Elise secoua les trois volumes de pièces en Latinel.
Plus important encore, ses avant-bras étaient impressionnants. Ce n’était pas lourd ? Chaque volume devait peser une dizaine de kilos, et elle les tenait tous d’un seul bras.
« Oui. Je l’ai lue. On va faire “Le Barde”. »
« Quoi ? »
Le visage d’Elise se déforma de nouveau. Son thème du jour, c’était le papier journal ? Pourquoi n’arrêtait-elle pas de se froisser ?
« Il y a un problème ? »
« Bien sûr. Le Barde est la moins connue des vingt-trois pièces en Latinel… »
« Elly~ Je suis jalouse~ »
Layla accourut vers nous.
« Ajoute-moi dans un petit rôle~ »
Notre conversation s’interrompit. Nous échangeâmes un regard devant cet ennemi commun.
Si nous donnions un petit rôle à Layla, la pièce serait fichue.
« Désolée. J’ai quelque chose à faire. »
Elise faillit sortir en courant. Layla cligna des yeux et se tourna vers moi.
« Shion~ Si tu me donnais un petit rô… »
« Ah, allô ? »
Je fis moi aussi semblant de répondre à un appel et sortis. Je venais justement de recevoir un SMS.
[La Vente aux enchères de Bark est terminée.]
Un message du Darkweb pour m’informer de la fin de la vente aux enchères.
[La mandragore de qualité supérieure d’EasyCash a finalement été vendue pour 63 500 DP.]
[Après déduction de la commission de 40 % et des frais d’expertise de 3 000 DP sur le prix de vente de 63 500 DP, 35 100 DP ont été versés sur votre compte.]
Lors de la conversion des DP en argent liquide, environ 30 % partiraient en frais de blanchiment et autres dépenses. Ça revenait donc à près de 20 000 Ren.
La commission était exorbitante, mais il n’y avait pas d’autre plateforme convenable que le Darkweb.
Ding !
Mon smartphone sonna de nouveau. Un message s’afficha à l’écran.
[Conseil des écoles : annonce du lieu de stage de l’élève de dernière année Shion Ascal.]
[Lieu souhaité : prison. Recordark I]
[Veuillez vous présenter à Recordark avant 10 h mercredi. Le transport est à votre charge.]
Le lieu de mon stage dans le cadre de l’activité spéciale du lendemain.
C’était Recordark.
« Oh… »
Sans y penser, je me léchai les lèvres.
J’avais hâte d’y être, j’étais de bonne humeur, mais j’étais aussi inquiet.
Il devait être là-bas à présent, mais n’était-il pas trop tôt pour le rencontrer ?
Était-ce une bonne idée de le voir si tôt ?
En proie à toutes sortes de pensées, je souris et glissai mon smartphone dans ma poche.