Chapitre 44
Les pierres du gué (3)
[Demande : tous les dossiers d’affaires de meurtre depuis 2009 (y compris ceux du milieu interlope)…]
Ce soir-là, je passai commande sur le « Darkweb » pour obtenir les dossiers d’affaires d’Edsilla. Je n’en avais besoin que d’un, mais j’en demandai deux années entières, mélangées au hasard, afin de ne pas éveiller les soupçons.
[Tâche terminée : dossiers de meurtres et de décès de 2011 à 2013 (y compris ceux du milieu interlope)]
Le prix s’élevait exactement à 10 000 DP.
Le Darkweb accomplit la commande en près de trois heures et m’envoya au format numérique tous les dossiers de meurtres et de décès des trois dernières années.
« C’était quoi, déjà… »
Ils étaient innombrables, mais inutile de les consulter un par un.
Je fermai les yeux un instant et fis remonter un souvenir passé dans mon « Bloc-notes ». Soudain, le numéro d’un dossier en particulier s’imposa à mon esprit.
« Le voilà. »
[UNON-2012-19281]
Parmi les innombrables affaires de meurtre et de décès, il n’y en avait qu’une seule dont Soliette avait besoin.
UNON signifiait qu’il s’agissait d’une affaire du milieu interlope, 2012 était l’année et 19 281, le numéro du dossier. C’était la 19 281e affaire de meurtre ou de décès survenue dans le milieu interlope en 2012.
« Comment as-tu trouvé ça ? »
Je me posai la question avec une admiration renouvelée. Pas pour moi, mais pour Soliette.
Partant du principe que « si Cauchemar chevaleresque n’était pas mort, il aurait forcément tué au moins une personne en vivant… », elle avait examiné toutes les affaires de meurtre de toutes les années écoulées depuis l’emprisonnement du faux Cauchemar chevaleresque. C’était la preuve de l’obsession presque folle et de la persévérance avec lesquelles Soliette, avant sa régression, avait fait ses recherches.
Je n’osais toujours pas imaginer avec quel état d’esprit elle avait examiné et analysé des centaines de milliers de cadavres.
« … Hmm. »
[Défunt : inconnu]
Un dossier où l’on ignorait non seulement l’identité du meurtrier, mais aussi celle du défunt. Des centaines de personnes mouraient chaque jour dans le milieu interlope, mais ce cadavre-là était différent.
Le corps était couvert d’innombrables blessures, au point d’en être méconnaissable, et aucune ne ressemblait aux autres.
« Soixante-treize blessures. Aucune n’est identique à une autre, et il n’y a aucune trace de magie. »
Alors, un cinglé aurait utilisé soixante-treize armes différentes pour tuer une seule personne ?
Ça m’intriguait toujours.
À quel point Cauchemar chevaleresque avait-il été furieux pour massacrer ainsi le cadavre ?
Enfin.
C’était bel et bien l’œuvre de Cauchemar chevaleresque. Ça ne voulait pas dire qu’il se promenait avec soixante-treize armes sur lui. Il n’y avait sûrement pas de psychopathe qui prenait la peine de changer d’arme soixante-treize fois en tuant quelqu’un.
Il y en avait peut-être un qui en transportait une trentaine, mais soixante-treize, c’était trop invraisemblable.
Autrement dit, ces soixante-treize blessures différentes étaient le « Spectre » de Cauchemar chevaleresque.
« Hmm. »
Je me levai. J’avais l’intention d’aller à la bibliothèque pour imprimer le dossier.
Le lui remettre en version papier serait plus intéressant que de lui envoyer un fichier.
Lundi matin.
La plante de mes pieds, blessée lors de l’exploration, n’avait pas encore complètement guéri, et c’était le premier jour de la troisième semaine des épreuves d’admission à l’université.
« Ah, je suis crevé. »
Dans le logement provisoire du vieux bâtiment, je me réveillai en me massant le corps de partout.
« Les épreuves d’admission à l’université de magie… Maintenant que je les ai vécues, je comprends. Le programme est littéralement meurtrier. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai un cancer, mais je suis sacrément épuisé. »
Pas étonnant que le taux d’abandon soit supérieur au taux d’échec.
« … J’ai encore beaucoup de chemin à parcourir. »
Je vérifiai mon état physique dans le miroir. J’avais l’impression d’avoir grandi d’environ deux centimètres en trois semaines, mais le chemin était encore long. Je n’arrivais pas à croire qu’il me faudrait supporter ces satanées douleurs de croissance pendant encore six mois.
En revanche, contrairement à mon ancien corps décharné, j’avais désormais une bonne couche de chair et de muscles. Je le devais à la viande que je mangeais sans cesse. Comme je privilégiais les protéines aux glucides et aux graisses, je pensais avoir une meilleure carrure qu’avant ma régression.
« Allez… »
Je sortis de mon logement et gagnai la Salle Clemen en sirotant tranquillement un shake protéiné.
Mais je tombai sur quelqu’un que je connaissais à l’entrée de la salle. Ma cliente : Soliette.
Conformément à notre accord, elle entra dans la salle en faisant semblant de ne pas me connaître. J’en fis autant.
« Ah, salut, Solie~ »
« Salut. »
« Hein ?! »
Layla salua Soliette, et fut surprise que celle-ci lui réponde.
Quoi qu’il en soit, la Salle Clemen était encore plus vide que la semaine précédente.
D’après l’annonce de la veille, nous étions exactement quatre-vingts. Il manquait précisément deux équipes pour le projet de groupe.
« … Il va crever quand, ce fils de pute de Shion ? »
« Sérieux, il est increvable, ce cafard. »
Kain et Asher marmonnèrent en me fusillant du regard. Je leur répondis par un sourire.
« Attendez quinze ans. »
« Qu’est-ce que t’as dit, l’insecte ? »
La porte d’entrée de la salle s’ouvrit dans un grincement. Je gagnai vite ma place.
« Ravi de vous voir. »
C’était toujours le même Chedric.
« Avant de commencer le travail, j’ai une brève annonce à faire. »
Il posa une pile de feuilles sur le pupitre.
« Ce mercredi, les épreuves d’admission à l’université prévoient une activité spéciale : une observation en milieu professionnel. »
Une activité spéciale. Ce n’était pas une épreuve des admissions, mais plutôt un cours évalué en réussite ou échec, où l’on perdait des points si on le négligeait.
« Je vais distribuer les formulaires de choix. Indiquez vos premier, deuxième et troisième choix. Si vous êtes refusés dans les trois, vous serez affectés au hasard à un lieu d’observation en manque de personnel. Gardez-le à l’esprit. »
Chedric dispersa les feuilles par télékinésie. J’en attrapai une et la parcourus d’un œil averti.
[Formulaire de demande d’observation en milieu professionnel]
La liste des postes disponibles comprenait notamment l’ordre des chevaliers, une prison, un commissariat, la police parlementaire, la Tour de magie, une compagnie de mercenaires reconnue à l’échelle nationale, un magasin, une agence et une école supérieure.
La plupart voudraient intégrer l’ordre des chevaliers ou la Tour de magie, puis choisiraient probablement la police parlementaire et une compagnie de mercenaires reconnue à l’échelle nationale.
Je n’avais pas particulièrement envie d’aller dans ce genre d’endroits.
Pourtant…
Une prison.
Pour une raison ou une autre, la prison avait attiré mon attention.
J’ignorais de quelle prison il s’agissait, mais la plus célèbre du continent était Recordark.
Plus précisément, Recordark I à XIII.
Plus le numéro était élevé, plus les conditions étaient dures et les criminels enfermés dangereux. Quant à la prison de la capitale, c’était Recordark I.
Si c’était bien Recordark, la personne à qui je devais une immense dette dans ma vie précédente devait s’y trouver.
« Je vais donc pouvoir le revoir. »
[1er choix : prison]
J’inscrivis « prison ».
Bien sûr, il pouvait s’agir d’une autre prison que Recordark, mais bon, qui sait ?
« Je vous laisse cinq secondes. Cinq, quatre, trois, deux… »
Pour mes autres choix, j’inscrivis l’ordre des chevaliers et la Tour de magie.
Ainsi, j’avais de grandes chances d’être affecté à la prison. Aucun cinglé ne la choisirait en premier.
« Un. »
Aussitôt, la feuille s’envola et revint vers Chedric.
« Par ailleurs, le travail d’aujourd’hui sera encadré par Shelton, de la Tour de magie. »
Shelton… Shelton.
Attendez un peu, Shelton ?
Ça pouvait être le Shelton que je connaissais ?
« Vous pouvez entrer. »
À ces mots de Chedric, les quatre-vingts regards se tournèrent vers la porte d’entrée. Un homme répugnant, vêtu d’une blouse blanche, apparut, un sourire las aux lèvres.
« Allez vous reposer, monsieur Chedric. »
« Bonne continuation. »
Il prit place devant le pupitre, comme pour remplacer Chedric. Je le regardai, hébété.
J’en restai abasourdi. Un rire creux m’échappa.
« Bonjour. Je suis Shelton, magicien et chercheur principal au Département des sciences magiques de la Tour de magie. »
Je le connaissais.
Il avait l’air soigné, vêtu d’une blouse comme un scientifique ou un médecin, mais c’était un enfoiré de cafard complètement obsédé par l’argent.
« Je serai chargé de vos travaux ce lundi et ce vendredi. »
C’était le trompettiste de la Tour de magie, un véritable dieu de l’argent, qui ne faisait aucune distinction entre morale, éthique, moyens et méthodes dès qu’il était question de fric.
« C’est la première fois que j’occupe ce poste, je risque donc de manquer d’expérience, mais je veillerai à ce que l’évaluation se déroule sans problème. »
Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi avide d’argent, et pourtant il avait vécu comme un roi jusqu’à ma mort.
Il avait même fait construire un parc d’attractions à son nom, qui avait connu un succès fou.
Un exemple vivant de la vanité du bien et du mal.
« Avant de commencer le travail, savez-vous tous ce qu’est un enchantement ? »
Shelton sourit, laissant entrevoir ses dents. Une faible lueur bleue les nimba.
C’étaient des « prothèses enchantées au mana », une sorte de dentier qu’on portait sur les gencives.
Il paraît qu’elles rehaussaient le goût des aliments et parfumaient l’haleine, mais elles devaient coûter au moins un million de Ren.
Un homme avide d’argent qui en avait pour la valeur d’un appartement dans la bouche. J’avais envie de les lui arracher et de les revendre.
« Il s’agit d’imprégner un objet ordinaire d’une formule ou d’un sortilège magique. »
Comme de juste, la réponse venait d’Elise.
« Exact. Beaucoup confondent les enchantements avec les artefacts, mais ce sont deux choses différentes. Les artefacts sont des objets de pointe qui allient technologie, magie et ingénierie. Même lorsqu’ils sont à la pointe du progrès, ils peuvent devenir obsolètes en un instant. Les enchantements, eux, sont des antiquités. »
Les enchantements figuraient parmi les domaines de recherche privilégiés de la Tour de magie.
Pourquoi ?
Parce que ça rapportait. Des sommes folles, astronomiques.
« Les enchantements ne sont pas vieux. Ils sont classiques. »
Je détestais la Tour de magie. Ses membres agissaient comme des sociopathes, sans la moindre émotion, tout en justifiant leurs actes par la rationalité. Et pourtant, ils étaient incroyablement doués pour gagner de l’argent.
Il n’y avait sans doute pas grand monde sur ce continent à leur ressembler. Même les magiciens affiliés à la Tour de magie méprisaient ses hauts responsables.
« Le travail d’aujourd’hui s’intitule “Évaluation des capacités magiques I”. Montrez-nous votre talent magique et votre passion pour la création. »
Clap, clap !
Il frappa dans ses mains. La porte s’ouvrit et des chercheurs en blouse blanche entrèrent en masse.
Ils installèrent trois bibliothèques sur la vaste estrade de la Salle Clemen et apportèrent une boîte pleine de pierres magiques qui s’entrechoquaient.
« Vous trouverez ici différents ouvrages sur les enchantements. Les trois bibliothèques correspondent aux niveaux avancé, intermédiaire et débutant. Tous les livres coûtent plus de 5 000 Ren. Ha ha ! »
Shelton souriait dès qu’il parlait d’argent.
« Ces pierres magiques sont toutes de grade C et de qualité uniforme. Elles coûtent environ 1 000 Ren pièce. »
Je jetai un coup d’œil aux étudiants plus âgés. Beaucoup semblaient inquiets à la mention des enchantements.
Ils n’avaient pas tort : les enchantements faisaient partie du programme universitaire.
« Ne vous inquiétez pas trop. Comparé au travail des enchanteurs professionnels, c’est très simple et très direct. Il ne s’agit pas d’un sort, mais d’une formule magique. Regardez : purification, chauffage, boussole, ventilateur… Ce sont des enchantements indépendants, qui ne valent pratiquement rien. Qu’est-ce qu’on peut bien faire avec seulement 5 000 Ren ? Ha ha ! »
Shelton rit et poursuivit son discours.
« À présent, choisissez l’objet que vous voulez, peu importe lequel. »
Un jour ou l’autre, je m’étais attendu à ce genre de travail : une évaluation pure et simple des aptitudes liées à la magie.
Mais pourquoi fallait-il que ce soit lui qui en soit chargé ?
« De neuf heures trente à dix-huit heures. Enchantez l’objet de votre choix ! »
Les quatre-vingts étudiants se levèrent et se précipitèrent vers l’estrade.