Chapitre 325
Les anciens de Libra réclamaient la peine de mort.
Bien sûr, moi, je n’en voulais pas.
Mais dire franchement « je n’en veux pas » aurait rendu la situation gênante.
J’avais bien dit au procureur chargé de l’affaire de Theia Esil : « Plutôt que la peine de mort, déshonorons-la. » Mais des paroles de ce genre ne convainquirent pas les anciens.
Alors…
« Je la tuerai. »
Je répondis à la force par la force.
À ceux qui voulaient tuer Theia, je proposai une mesure encore plus extrême. Je me comportai comme quelqu’un de plus fou qu’un ancien de Libra, d’une loyauté excessive.
Si j’approuvais leur avis tout en poussant les choses à l’extrême…
« … » « … »
« … »
Les anciens restèrent donc silencieux. Leurs visages trahissaient une grande perplexité. Ils approuvaient le résultat — la mort —, mais la méthode les effrayait.
« … La tuer ? À l’intérieur de la prison, vous dites ? »
Anakta prit la parole.
« Oui. Theia Esil est une personne qui ne mérite aucun pardon, puisqu’elle a terni la réputation et la confiance du Seigneur Derek. Libra doit donc adresser un avertissement à tout le continent. »
Les anciens gardèrent le silence.
Je feignis la folie avec un sérieux tout aussi factice.
« Voilà ce qui arrive quand on s’en prend à Libra. Voilà le sort qui vous attend. »
Treize anciens assistaient à la réunion. Je les regardai chacun dans les yeux, presque avec défi.
L’un après l’autre, ils détournèrent le regard.
« Le plan est parfait. De la première ébauche jusqu’à la suite. »
« … Mais tout de même… »
« Ne vous inquiétez pas, ancien Anakta. Cela passera pour un suicide. »
Anakta se frotta le menton de la paume.
Je poursuivis d’un ton sec :
« Une condamnation à mort ne sert à rien. Elle signifierait simplement que le conseil l’a punie. »
Je modifiai légèrement mon expression. J’arborais le visage d’un méchant.
Ce n’était pas une grimace empruntée aux films ou aux séries. C’était l’imitation du mal sans fin que j’avais côtoyé de mes propres yeux, à rouler dans les caniveaux de la vie.
« C’est à nous de tuer Theia Esil. »
« … Eh bien, attends. Attends un peu. Voyons voir, d’accord ? »
Ce fut Belanta qui intervint.
L’ancien qui appelait Derek « bébé » cherchait maintenant à me calmer.
« Je comprends ta loyauté. Mais cette décision est bien trop précipitée. »
Belanta esquissa un sourire forcé.
« … »
Je me rassis en silence. Belanta me regarda d’un air apaisant.
« Ne t’inquiète pas trop. Nous sommes tous aussi furieux que toi. »
« … Oui. Je suivrai entièrement l’avis des anciens. Mais voici ce que j’en pense. »
« Alors… devrions-nous suspendre la réunion pour l’instant ? »
Belanta échangea un regard avec les autres anciens. Anakta, comprenant le signal, se leva.
« Mettons fin à la réunion d’aujourd’hui et reprenons-la plus tard. »
Nous nous levâmes tous.
La réunion du conseil avait été brusquement levée, mais ils tiendraient sans doute une seconde réunion entre eux.
« Ancien Anakta. »
Je rattrapai Anakta alors qu’il s’apprêtait à partir.
« … Hmm. Qu’y a-t-il, maintenant ? »
Il avait l’air franchement mécontent.
Bon, une attitude trop agressive pouvait effectivement déplaire à un ancien conservateur.
C’était pour cela que j’étais venu avec un cadeau choisi sur mesure.
« J’ai entendu dire que vous aimiez le golf, ancien. Ce n’est pas grand-chose, mais… »
Je sortis de ma poche une invitation ornée de dorures. Elle avait tout l’air d’un objet de luxe.
Anakta fronça les sourcils.
« … Un abonnement de golf ? »
« Oui. »
Il eut l’air de se moquer de l’idée.
D’un geste dédaigneux, il déclara : « Malgré votre jeune âge, vous manquez encore de finesse. Je possède déjà des abonnements dans tous les clubs de golf réputés. Pour qui me prenez-vous ? Vous ignorez donc tout de mon statut et de mon prestige ? »
C’était compréhensible. Anakta était l’un des anciens les plus influents de Libra.
Mais…
« C’est pour Emilio Goldengarden. »
« … Quoi ? »
Son teint changea aussitôt.
Emilio Goldengarden.
On disait que c’était le plus beau parcours de golf du monde, mais, en réalité, il s’agissait d’un « espace magique ».
Quel que soit le prix de l’abonnement, le nombre de membres était limité et les places ne se libéraient que tous les quelques années. Même un ancien de Libra avait du mal à y entrer. Les descendants directs, comme Zia, la cadette, n’étaient peut-être même pas acceptés.
Comment avais-je obtenu une invitation aussi convoitée ?
Je l’avais reçue en guise de commission.
Yerain, le rejeton de cette famille distinguée que ma prophétie avait sauvé, n’arrêtait pas de m’offrir des cadeaux.
L’invitation n’étant pas nominative, quelqu’un d’autre pouvait l’utiliser sans problème.
« Est-ce un pot-de-vin ? »
Il me posa la question d’un ton sévère.
Je lui répondis avec un sourire.
« Ancien Anakta, votre anniversaire n’est-il pas dans trois jours ? Je serai occupé ce jour-là, alors je vous l’offre en avance. Au départ, je voulais vous donner une invitation pour Castrology, mais je n’ai pas réussi à en obtenir une. C’est donc ce que j’ai trouvé de mieux. »
« Oh. Castrology, le célèbre mage astrologue… Eh bien, finalement, c’est encore mieux comme ça. Je préfère cet abonnement… Non, attendez ! Je ne peux pas accepter. »
Anakta fit mine de refuser. J’insistai avec des formules toutes faites, jusqu’à lui fourrer l’invitation dans les mains.
« Oh là là, quel jeune homme détestable ! Enfin… »
Il prétendit me réprimander vertement, puis finit par sourire et posa la main sur mon épaule.
« … Tuer quelqu’un à l’intérieur de la prison, c’est difficile. Ce serait trop voyant. Mais enfin, je verrai ce que je peux faire. Après tout, c’est la sincérité de ton geste qui compte. »
Anakta afficha un sourire soulagé, comme s’il venait de se débarrasser de plusieurs décennies de mauvaise digestion chronique.
On aurait dit que l’abonnement à Goldengarden figurait sur sa liste de rêves à accomplir.
« Encore bon anniversaire. »
Je m’inclinai profondément devant lui.
Me courber à quatre-vingt-dix degrés ne me coûtait rien.
Les autres Équilibreurs auraient eu du mal. Ils débordaient d’un orgueil inutile et se croyaient les égaux des anciens.
« Ha ha, allez, file. Cela fait longtemps que je n’ai pas vu un jeune homme aussi consciencieux… Voilà pourquoi tu es devenu Équilibreur. »
Anakta agita la main en s’éloignant dans le couloir.
« … »
Je regardai sa silhouette s’éloigner en silence, puis rejetai mes cheveux en arrière.
« On dirait que ce n’est pas lui. »
Au fait…
Parmi les anciens de Libra, il y avait, chose étonnante, des traîtres — des anciens qui comptaient trahir Libra.
Dans les grandes lignes, c’étaient des alliés.
J’ignorais encore de qui il s’agissait, mais il était très peu probable que ce soit Anakta.
…
Pendant ce temps, les anciens se réunirent de nouveau dans une salle plus exiguë, à l’insu de Shion.
« Cet Équilibreur me donne la chair de poule. C’est un homme dangereux. Qu’est-ce que ça veut dire, tuer quelqu’un à l’intérieur ? Qu’on l’exécute proprement, bon sang… »
« Qu’est-ce que tu racontes ?! »
Anakta coupa brusquement Belanta d’une réprimande cinglante. Belanta tressaillit.
« Tu m’as fichu une de ces trouilles ! Tu deviens sénile ou quoi ? Pourquoi tu t’énerves comme ça ?! »
« C’est toi qui t’énerves ! Qu’est-ce qui te donne la chair de poule ? Pourquoi tu dérailles comme ça ?! »
Anakta, le visage plissé par la colère, fusilla Belanta du regard.
« Un jeune homme peut se montrer un peu extrême ! Ce n’est pas l’un des plus jeunes Équilibreurs ? Tout ça vient de sa loyauté et, au lieu de l’encourager, tu racontes n’importe quoi à ton âge ? Tss. »
Tout en tripotant dans sa poche l’invitation pour Emilio Goldengarden, Anakta prit la défense de Shion. Belanta resta bouche bée devant tant d’ardeur.
« Tu suggères donc qu’on tue Theia en prison ? »
« … Je vais devoir y réfléchir. »
Hum. Anakta se caressa la barbe.
Soudain, il se rappela une remarque que Shion Ascal avait faite un peu plus tôt.
« Au départ, je voulais vous donner une invitation pour Castrology, mais je n’ai pas réussi à en obtenir une. C’est donc ce que j’ai trouvé de mieux. »
« … J’ai entendu dire qu’un mage astrologue très doué se trouvait actuellement sur le continent. »
« Ah ! J’en ai entendu parler, moi aussi. »
Un autre ancien intervint.
« Celui de la famille Roundtable, qui a sauvé le fils de Glofeld et Yerain aussi. Un devin très compétent, paraît-il. »
« Hmm. Vraiment ? Alors, pourquoi n’irions-nous pas lui demander de lire notre avenir ? Ça ne coûte rien de vérifier. »
Anakta regarda Belanta. Celle-ci se gratta les cheveux bouclés avant de répondre :
« Qu’est-ce qu’on pourrait lui demander ? On devrait consulter l’agence de renseignement… Pour une fois, c’est une bonne idée. »
Les lèvres de Belanta se retroussèrent légèrement.
En réalité, elle était assez connue au sein de Libra pour croire aux chamans et aux superstitions.
……
L’agence de renseignement a lancé une mission.
[Un bon pour Castrology]
Tout se déroula sans accroc.
Bien sûr, je n’avais pas mentionné Castrology à Anakta sans raison. La nature humaine était assez trompeuse : elle cherchait toujours les réponses les plus faciles, juste sous son nez. Anakta avait donc adopté sans même s’en rendre compte l’idée de Castrology que j’avais évoquée juste avant la réunion.
« Hé. »
Bell Moore posa la question. Il était presque affalé dans le fauteuil du directeur.
« Tu peux mettre la main sur un de ces bons ? »
« Oui. »
« T’en es sûr ? »
« Mais il faudrait que la mission soit d’un grade un peu plus élevé pour que ça vaille le coup. »
« C’est un grade B. Ce n’est pas assez élevé ? »
« Même les sénateurs de Roundtable ont du mal à obtenir ces bons pour Castrology. »
« … Et alors ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Haaa… »
Son bâillement empestait l’alcool. On aurait dit qu’il avait encore passé une nuit à boire comme un trou.
« Dites simplement à l’ancien de la relever au grade A. »
« Vraiment ? Ils vont faire ça comme ça ? »
« Oui. »
Bien sûr, ils n’accepteraient pas sans rien dire.
Je semais discrètement la discorde. Je comptais faire de Bell Moore un directeur que même les anciens ne pourraient pas renvoyer à la légère.
J’avais travaillé dur pour l’amener jusque-là. S’il se laissait influencer par les anciens, autant donner une friandise à un chien.
« Mais les anciens ne vont pas mal le prendre ? Ils vont dire que je suis trop exigeant, non ? »
« Pourquoi le prendraient-ils mal ? Au bout du compte, on accomplit les tâches qu’ils nous ont confiées. Ça devrait aller. Envoie simplement le dossier. »
« … B-o-n. Vas-y, alors. Mais rapporte-moi bien le truc de Castrology. »
« Oui. »
Je hochai la tête avec un sourire professionnel.
« … Comme je le pensais, c’était le sale coup de Shion Ascal. »
Sur la berge paisible du lac, les jurons grossiers d’Aren résonnèrent avec violence. Sa magie, chargée de rage, se déversa dans l’eau et y fit naître des vaguelettes.
— Chut.
Une voix. Mais pas une voix humaine.
C’était une petite poupée de chiffon.
— Ne réagis pas aussi vivement.
« Comment voulez-vous que je ne réagisse pas, mademoiselle Riley ? »
Cette poupée de chiffon était le dispositif de communication de Riley.
Après avoir accompli un exploit retentissant, elle était rentrée à Vancheon et avait été promue à l’un des postes de direction les plus importants. Elle devait donc se montrer extrêmement prudente pour ne pas révéler où elle se trouvait.
« On ne peut pas frapper les premiers ? Je tuerai ce salaud et j’irai en prison. »
Aren ne parvenait plus à contenir sa colère. La presse s’acharnait à démolir sa mentor avec ses insinuations sordides et ses sales calomnies.
— Shion Ascal est un homme compétent. Tu auras du mal à le battre seul.
« Alors, on ira ensemble ! »
— Et après ?
« … »
Soudain, Aren resta sans voix.
— Imagine que toi, son disciple, tu tues Shion Ascal. Qu’est-ce qu’il restera ?
« … »
— Elle ne pourra pas sortir, et vous finirez tous morts… Soupir.
La poupée de chiffon laissa échapper un soupir triste.
— Aren. Ne te fais pas d’illusions. Tu n’es pas Vancheon. Pas plus que Theia.
« … Alors, qu’est-ce qu’on est censés faire ? »
Aren s’effondra contre un arbre, comme s’il avait besoin de s’y appuyer.
« Je ne peux pas continuer à vivre comme ça. »
Aren n’avait pas de famille. C’était un orphelin de naissance.
Si Theia Esil n’avait pas remarqué son talent et ne s’était pas proposée comme mentor, il serait probablement mort de faim dans la rue.
Mais maintenant, au pire moment, alors que sa mentor mourait de faim, comment pouvait-il ne rien faire ?
« … C’est absurde. »
— Attends. Il y aura une solution. Je ferai de mon mieux, moi aussi. Pour qu’elle… ne meure pas.
La poupée de chiffon lui demanda de prendre patience, mais Aren se plaqua les mains sur les yeux.
« Merde… »
En disciple inquiet pour sa mentor, il pleura en silence.
La prison de Bellaros.
Theia Esil se trouvait dans une cellule d’isolement. Sa boîte-repas, proprement lavée, était posée sur la table, mais elle n’y avait pas touché. Les gardes l’avaient mangée.
Ils lui avaient demandé s’ils pouvaient la prendre si elle comptait la jeter, puis s’étaient régalés en la mangeant.
« … »
Theia leva les yeux vers le téléviseur. On lui avait exceptionnellement permis de le regarder, mais ce n’était pas un privilège.
Il n’y avait qu’une seule émission : les informations.
[Dernière minute. Alors que les activités criminelles passées de Theia Esil sont mises au jour les unes après les autres, de nombreux témoignages sur sa personnalité singulière émergent…]
On cherchait à la briser mentalement.
« Visite. »
Soudain, un garde s’approcha et frappa aux barreaux.
Theia secoua la tête.
« Je refuse. »
Elle savait qui était le visiteur. Ce ne pouvait être que ce salaud.
« Ah… Professeure. »
Le garde poussa un léger soupir.
« … Vous ne pouvez pas refuser. Vous le savez. Faites simplement ce qu’on vous dit, pour l’instant. »
« … »
Theia fusilla le garde du regard, mais il n’y était pour rien.
En réalité, il faisait partie des gardes les moins gradés qui s’efforçaient de rendre son séjour aussi confortable que possible.
À contrecœur, elle quitta sa cellule d’isolement.
Lorsqu’elle traîna les pieds jusqu’à la salle des visites, la personne qu’elle aperçut était, comme prévu, Shion Ascal. Il était encore venu avec une boîte-repas.
« Vous voilà. »
Il la salua d’un ton poli. Theia s’assit en silence sur la chaise.
« … Vous dépérissez. Vous n’avez pas mangé votre repas ? »
Il feignait l’inquiétude, ce qui était écœurant.
« … Vous n’avez rien à me dire ? »
« … »
« Rien ? »
Theia garda le silence. Shion Ascal se gratta lui aussi la joue et se tut.
« … »
« … »
Ils échangèrent à peine un mot tandis que le temps s’écoulait.
Tic… Tac…
Tic… Tac…
Theia jeta un coup d’œil à l’horloge qui faisait tic-tac.
La visite durait quinze minutes.
Il en restait cinq.
« … Je suis curieux. »
Soudain, Shion rompit le silence. Il fixa Theia et lui demanda :
« Pourquoi ne déposez-vous pas une plainte ? »
Cette question ébranla momentanément le calme de Theia. Le mot « plainte » lui fit un drôle d’effet.
« Saint Chevalier Athan. »
Shion Ascal prononça le nom de son mentor.
« Votre mentor. »
Les menottes de Theia tressaillirent. Une pulsion irrépressible de le faire taire la submergea, mais son corps était entravé par les chaînes.
« Cet homme. Ce n’est pas un monstre ? »