Chapitre 317
Nous étions collés à la vitre de la voiture, les yeux rivés sur l’entrée de la prison. Sheron désigna un homme qui se tenait là.
Il avait d’épais cheveux gris et portait des lunettes de soleil.
C’était un proche de Sherlock, qui vivait au cœur même de Libra…
« … Belingham Kantar. »
Akane prononça son nom, un sourire en coin.
« Il était trop parfait, cela dit. »
« Vous vous connaissez bien ? »
demanda Soliette. Akane croisa les bras.
« Ce type, cette garce de Theia et moi, on nous appelait le Trio doré, ou un truc du genre. Tu dois bien connaître Theia. »
Je me tournai vers Sheron. « Mademoiselle Sheron, qu’est-ce qui vous paraît précisément anormal ? »
« … Les longueurs d’onde elles-mêmes sont extrêmement étrangères. »
Sheron poursuivit d’un air grave.
« Les vôtres et celles de Soliette se chevauchent peut-être, mais elles restent indéniablement humaines. En revanche… »
Sheron fixa Belingham droit dans les yeux. Il était entré dans la prison, mais elle semblait encore suivre ses longueurs d’onde du regard.
« … Les siennes sont très étrangères. Si l’âme d’un humain est une courbe, la sienne ressemble à une ligne droite. »
Soliette pencha alors la tête et répliqua :
« Mais monsieur Belingham a une famille. Comment un humain artificiel pourrait-il en avoir une ? »
« … »
À vrai dire, j’étais moi aussi sceptique. Même en faisant abstraction de l’existence d’une famille, créer un homoncule revenait à créer une âme :
c’était pratiquement le domaine des dieux, que de créer des humains.
Je me tournai vers Akane.
« Mademoiselle Akane, qu’en pensez-vous ? »
« J’ai du mal à y croire, moi aussi. Comment ceux qui ne sont même pas capables de fabriquer une poupée convenable pourraient-ils créer quelque chose d’aussi complexe qu’une âme ? »
« … Mais il n’est définitivement pas humain. »
C’était l’avis de Sheron. Les sourcils froncés, elle marmonna :
« De toutes les longueurs d’onde que j’ai ressenties dans ma vie, la sienne est la seule de ce genre. Même celles des monstres ne sont pas comme ça. »
Grâce à elle, nous avions appris l’existence des homoncules.
Mais cette découverte ne faisait que soulever davantage de questions.
« … Shion, qu’est-ce qu’on fait ? On l’attaque ? »
Soliette proposa une solution pour le moins radicale. Je ricanai et lui poussai le front du doigt.
« L’attaquer ? Tu comptes le disséquer ? »
« Hm… »
« Abordons le problème autrement. Je connais quelqu’un qui pourrait en savoir plus sur Belingham. »
« Ah bon ? Qui ça ? »
« … »
J’ignorai Soliette et me contentai de regarder Akane. Elle acquiesça. Soliette plissa le bout du nez.
« Pourquoi vous échangez des regards, tous les deux ? »
Je n’y pouvais rien. Je ne pouvais pas en parler devant Sheron.
« Tout d’abord, mademoiselle Sheron, merci pour votre aide. »
« Oui. Au fait, vous êtes de Libra, non ? Vous avez le droit de faire ça ? Cet homme est votre supérieur, non ? »
Sa remarque me piqua légèrement, mais j’avais préparé une excuse depuis longtemps.
Je ne voulais pas encore trop en révéler sur moi à Sheron.
« Justement parce que je suis de Libra, je dois creuser la question. Ils pourraient représenter une menace pour Libra. »
« Vraiment ? Dans ce cas, je vous aiderai comme vous voudrez. »
Sheron tendit la main.
« Donnez-moi ce que vous m’avez promis. »
Je lui tendis les coupons. Il y avait deux [billets d’utilisation de Castrology].
Son visage s’illumina et elle s’en empara aussitôt.
« Je peux y aller aujourd’hui ?! »
« Non, il faut prendre rendez-vous. »
« D’accord ! »
« Mais la prochaine fois que je vous demanderai un service, il faudra revenir. »
« Je pourrai utiliser les deux billets, alors ? »
« L’un d’eux sert à frimer, tu te souviens ? »
Sheron plissa les yeux.
« Vous m’en devrez un autre la prochaine fois aussi. »
« Bien sûr. »
« Parfait. Marché conclu ! »
Sheron sourit et me tendit la main.
…
Après avoir déposé Sheron dans une clairière isolée, nous poursuivîmes notre conversation dans la voiture.
« Le docteur Vito devrait savoir. »
« Ah, l’expert en IA ? »
Soliette acquiesça. Akane claqua la langue.
« Mais est-ce que ce lâche va parler facilement ? Il a tellement peur qu’on ne sait même pas où il se cache en ce moment. »
Vito avait un instinct du danger exceptionnel. Même Grawl ne parvenait pas à le localiser.
« Il parlera parce qu’il a peur. On peut s’en servir. »
Je sortis un journal.
Il était écrit de la main de Killian.
« Vito ne sait pas encore que Killian l’a trahi. »
« Alors, tu comptes remettre ce journal directement à Vito ? »
« Non, il se méfierait forcément. On va plutôt le cacher. Chez Killian. »
Les gens méfiants doivent toujours découvrir les choses par eux-mêmes. Ils ne font pas confiance aux preuves qu’on leur remet en main propre ni à ce qu’on leur raconte.
Mais…
« Les gens méfiants ont aussi tendance à trop se faire confiance. »
Ils croiront tout ce qu’ils auront découvert eux-mêmes.
Je comptais exploiter cette faiblesse.
…
La maison de Killian était toujours au même endroit. Il était mort, mais les lumières de la luxueuse villa scintillaient encore en pleine nuit.
De même, le système de surveillance que Vito avait installé chez Killian devait toujours fonctionner.
« C’est fait ! »
Grawl, le chat, se tenait là, la queue dressée, un grand sourire aux lèvres.
J’avais demandé à Grawl de cacher le journal chez Killian avec « habileté ». S’il était trop évident, cela éveillerait aussi les soupçons.
En gros, le journal disait : « Vito est vraiment remarquable. Je l’ai toujours admiré et chéri. Derek est suspect. Vito s’inquiète, alors il a rassemblé des informations à son sujet. Je me méfie de Derek et je m’inquiète pour Vito, alors je rassemble des informations sur lui », et ainsi de suite… Des phrases susceptibles de semer la discorde entre Vito et Derek, ainsi que des anecdotes que seuls Vito et Killian pouvaient connaître.
[Le Chaser Shion m’a prévenu. Il pourrait y avoir des problèmes à Ortus, alors soyez prudent. C’est le seul Chaser en qui j’ai confiance, mais je ne peux pas décevoir le docteur Vito…]
Killian avait aussi consigné sa confiance en Shion Ascal — en moi.
Si Vito tombait sur ce journal, il devrait d’abord me contacter.
« Bon, j’y vais. Ouvre l’œil. »
« Oui ! »
Je devins un « voleur déguisé en Infimian ».
Un voleur qui ciblait la maison de Killian. Un voleur assez doué pour s’introduire dans une villa de luxe.
Je passai par une fenêtre et pénétrai chez Killian.
Je fouillerais les lieux, découvrirais le journal caché par Grawl et dirais :
« Qu’est-ce que… un journal ? »
Furieux, je le jetterais par terre, puis ramasserais tous les objets de valeur laissés dans la maison avant de repartir.
Et voilà.
Ensuite, les gens de Vito se chargeraient de récupérer le journal.
Pendant ce temps, Johanna avait achevé le centre de recherche. C’était une installation de grande envergure conçue pour développer l’« accélérateur de mana » du professeur Yu Hains. Une somme colossale y avait été investie, et il faudrait en dépenser bien davantage à l’avenir.
« Et à propos de ça ? »
demanda Johanna en descendant le couloir désert.
Yu Hains lui répondit à ses côtés.
« Tout va bien, à part le manque de personnel. »
Bien sûr, il fallait beaucoup de main-d’œuvre pour faire fonctionner de telles installations. L’« accélérateur de mana » était une technologie nouvelle, qui combinait science et mana et restait encore largement inexplorée.
« Je propose aussi des salaires parmi les meilleurs du secteur pour recruter des spécialistes, mais… »
Johanna serra les dents.
« Ce Derek de malheur fait hésiter tout le monde. »
Derek pouvait bien prétendre que les chercheurs s’obstinaient, mais les répercussions de l’affaire d’IA Libra étaient considérables.
Même avec des salaires généreux, ils refusaient de mener des recherches qu’ils jugeaient contraires à l’éthique.
« J’aimerais qu’il crève en prison. »
Johanna marmonna amèrement en ouvrant la porte de son bureau privé. Assise dans le fauteuil près de la fenêtre, elle laissa échapper un soupir ténu.
« L’“accélérateur de mana”. Quelle idée grandiose. »
Accélérer, grâce au mana, la destruction des cellules cancéreuses… Ce n’était ni une opération ni une intervention. Comme cela ne faisait subir aucune contrainte au corps, le terme « guérison » convenait vraiment.
« La plupart des cancers pourraient être soignés sans difficulté grâce à cette méthode. »
Le problème, c’est que le cancer du noyau magique ne faisait pas partie de ces « cancers ordinaires ». Il était si grave que le corps médical aurait tout aussi bien pu le classer comme une malédiction.
« Combien d’années le professeur pense-t-il qu’il faudra ? »
« Estimer la durée ne sert à rien. Nous devons simplement continuer d’essayer… »
« Si, ça sert. »
Le ton de Johanna se fit sévère.
« C’est même le plus important. »
Elle lança un regard noir à Yu Hains.
« Il est toujours en train de mourir. »
Yu Hains baissa la tête tandis que la voix de Johanna tremblait.
« Chaque jour qui passe est une torture. C’est atroce, comme si on me déchirait, comme si je mourais. »
À l’idée qu’il aurait de la chance s’il vivait encore dix ans, et cinq tout au plus, elle en venait à détester le temps lui-même.
« Je comprends. »
répondit Yu Hains.
Johanna acquiesça calmement.
« Désolée. Je suis juste trop exigeante. »
Ce professeur aussi avait perdu quelqu’un qu’il aimait.
Tu as perdu quelqu’un, mais je te demande de faire en sorte que ça ne m’arrive pas… Johanna comprenait à quel point cette demande était cruelle.
« Mais c’est vraiment étrange. »
Johanna avait toujours du mal à dormir. Elle se demandait ce qu’il faisait, s’inquiétait pour lui et finissait par rêver de lui.
« Même quand je me réveille après un cauchemar… »
D’abord, il y avait Shion Ascal, qui avait quitté ce monde avant elle.
Elle-même se tenait, hébétée, devant sa tombe.
« Quand je me réveille, de belles illusions me viennent soudain à l’esprit. »
Elle imaginait que le traitement du professeur progressait bien, qu’il guérissait, qu’ils se libéraient tous les deux des chaînes de Libra et menaient ensemble une vie normale.
« C’est un trouble bipolaire ? »
Une imagination tout à fait ordinaire qui la rendait absolument heureuse… Un état vraiment étrange.
« C’est parfaitement normal. »
déclara Yu Hains.
Johanna eut un rire amer.
« Arrêtons-nous là pour aujourd’hui. »
« Oui. »
Yu Hains se tourna pour partir. Tandis qu’elle le regardait s’éloigner, Johanna sortit une photographie.
C’était une photo de Shion Ascal. Elle en avait plusieurs. Elle avait demandé qu’on en prenne un certain nombre.
Pourtant, aucune ne la montrait à ses côtés. Les descendants directs de Libra n’étaient pas censés être des « sujets » sur des photos.
« Quelle connerie. »
Les règles de cette famille, qu’elle avait autrefois crues naturelles, ne lui avaient jamais paru aussi merdiques que ces derniers temps.
Non, elles lui semblaient de plus en plus merdiques chaque jour.
Johanna contempla la photo de Shion Ascal en souriant, puis caressa son image du doigt. Son air stupide lui était cher.
Ploc.
Une petite goutte tomba dessus.
Dans le bureau du directeur de l’Agence de renseignement de Libra.
Gedley avait convoqué Shion Ascal.
C’était un personnage important de l’Agence, pratiquement l’œil du cyclone et le bras droit de Bell Moore.
Appeler Bell Moore directement était un peu trop intimidant.
Bien sûr, même cela demandait un peu de préparation mentale, et c’était effectivement nécessaire.
« C’est la première fois que nous nous retrouvons seuls, Chaser Shion ? »
« Oui. »
Shion s’assit dans le fauteuil du bureau du directeur. Toute son attitude respirait l’assurance.
Avait-il répondu à ma convocation parce qu’il avait deviné une partie de ce que j’allais lui dire ?
Gedley lui posa la question d’un ton désinvolte.
« J’ai entendu dire que vous vous occupiez de Theia Esil ces derniers temps. »
« … Oui. »
Theia Esil. À l’heure actuelle, la plus grande adversaire de Derek, et un poids lourd que même l’Agence de renseignement avait du mal à gérer.
Pourtant, Shion restait calme.
« Vous avez l’air très sûr de vous, surtout au vu de la personne que vous affrontez. »
Gedley s’assit en face de lui. Il prépara du café et lui en proposa.
« Je ne fais qu’exécuter les ordres. »
Des ordres.
Shion Ascal exécutait les ordres de Bell Moore. Il n’avait jamais échoué.
Gedley restait pourtant méfiant.
Entre Bell Moore et Shion Ascal, lequel était le véritable…
À cet instant, Shion Ascal but une gorgée de café. Il mangea aussi quelques cacahuètes posées devant lui.
« … »
Ces gestes si simples suffirent à convaincre Gedley.
Ce type était une marionnette.
Une simple poupée, qui bougeait au gré des ordres de Bell Moore.
Les cacahuètes et le café auraient pu être empoisonnés.
Mais ce type agissait comme s’il n’avait même pas besoin d’envisager cette possibilité, comme s’il n’avait pas à réfléchir du tout…
C’était un personnage unidimensionnel, qui ne méritait même pas qu’on se méfie de lui.
« J’ai entendu dire que le chef d’équipe Bell fréquentait les clubs ces derniers temps. »
Gedley aborda des sujets anodins.
« Oui. Il dit que c’est le seul moyen pour lui d’évacuer le stress. »
Gedley s’était laissé tromper par ce genre de comportement. À l’époque, il l’avait pris pour un homme frivole.
S’il avait seulement compris un peu plus tôt ses ambitions, son avidité sans limites, ses instincts de loup…
Les choses ne se seraient pas passées ainsi.
« Je vais vous poser la question franchement. »
« … »
Gedley fixa Shion avec insistance.
« Que veut Bell Moore ? »
Malgré tout, Gedley ne voulait pas renoncer à son poste de directeur. Si possible, il comptait s’y accrocher.
« Pourquoi me poser cette question… »
« Inutile de tourner autour du pot. Vous êtes le confident de Bell Moore. »
« … »
« Ne faites pas semblant de ne pas savoir. Dites-le clairement. »
Shion se raidit.
« Hm… »
Il sembla réfléchir en se caressant le menton, puis esquissa bientôt un sourire tranquille.
« Il n’y a qu’une chose que veut le chef d’équipe Bell. »
Son second s’apprêtait à parler.
Gedley tendit l’oreille.
Puis…
« Monsieur le directeur. »
Shion désigna le siège du directeur.
« Le chef d’équipe Bell Moore ne se contentera de rien de moins que ce poste. Alors… »
Plongeant de nouveau son regard dans celui de Gedley, il poursuivit :
« Quoi qu’il arrive, il l’obtiendra. »
Gedley eut l’impression que ses entrailles se tordaient.