Chapitre 303
Ces derniers temps, l’atmosphère à l’Agence de renseignement était étrangement calme. Pour être précis, on aurait dit l’œil du cyclone. Un courant plutôt suspect circulait entre le directeur Gedley et plusieurs chefs d’équipe.
C’est pourquoi je gardais un œil sur le bureau de Bell Moore, au cas où…
« Ah, merde. Où sont passées ces trois pièces ? »
Sans se douter de quoi que ce soit, Bell Moore s’affairait à assembler un puzzle de mille pièces.
« Je les ai fait tomber en venant ? Ça me rend dingue. »
Il avait l’air plutôt détendu tandis qu’il se baissait pour fouiller sous le bureau et le canapé.
Tout Bell Moore, ça.
Pour une raison ou une autre, notamment pour les rapports de travail, les employés de l’Agence de renseignement ne venaient pas le voir. Il était complètement isolé, aussi bien de ses contacts internes que de ses contacts externes.
En revanche, presque toutes les informations m’étaient transmises : par les membres de l’équipe, la ligne d’urgence, ou même les caméras que j’avais installées dans l’Agence de renseignement.
Aux yeux du monde, j’étais le bras droit de Bell Moore. Pourtant, je n’agissais pas de mon propre chef.
Ce que je veux dire, c’est que je n’étais rien de plus qu’un « cadre exécutant les ordres de Bell Moore ».
Tous les plans que je mettais à exécution, toutes les pensées qui me traversaient l’esprit, étaient les idées de Bell Moore.
Shion Ascal était un sbire à la solde du cerveau de l’opération, Bell Moore.
Grâce à cela, une simple phrase me permettait de me décharger de toute responsabilité : « C’est la volonté du chef d’équipe Bell. »
Du pouvoir sans la moindre responsabilité.
« Ah, merde, j’ai vraiment dû les faire tomber. Putain, c’est vraiment la merde. »
Ayant renoncé à retrouver les pièces du puzzle, Bell Moore s’allongea sur le canapé.
« Ah, merde, il en manquait déjà quand je l’ai acheté ? On dirait qu’ils ont foutu ça à l’arrache et bâclé le boulot. Putain, c’est chiant. »
Il marmonna d’un ton irrité, puis bâilla soudain à s’en décrocher la mâchoire.
… Haaaah.
Il cligna un instant des yeux, ensommeillé, puis se recroquevilla comme une crevette et s’endormit.
Il était vraiment fidèle à ses instincts.
« Maître ! J’ai trouvé ! »
À cet instant, je reçus un message de Grawl.
« Bien. Envoie-moi ça par e-mail. »
« Oui ! »
L’e-mail arriva sur mon compte Darkweb. Il concernait Theia Esil.
Je le consultai discrètement.
« On s’y met tout de suite ? »
« Non. Doucement. Il nous faut du temps. »
Nous devions rassembler des preuves, lentement mais sûrement.
Theia était une personne méticuleuse.
Même si c’était pour l’aider, agir trop vite risquait de provoquer une riposte.
« Continue de la surveiller. Un jour ou l’autre, elle ira probablement voir le fils de son ancien mentor. »
L’ancien mentor de Theia avait un fils.
C’était un monstre.
Toutes les fausses accusations et l’humiliation qui entraîneraient sa chute venaient de lui.
… Beckron, de Glofeld, avait passé un examen médical plusieurs mois plus tôt que prévu.
Bien sûr, ce jour-là, il avait traité le voyant de fou. Mais les paroles qui ressemblaient à une malédiction l’avaient tracassé.
Les résultats…
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Beckron fut surpris par les paroles de sa femme.
Il était allongé dans une chambre d’hôpital VIP, vêtu de blanc immaculé.
« … Au moins, c’est rassurant. On l’a découverte tôt. »
Sa femme continuait de parler, mais Beckron était ailleurs. Sa voix lui parvenait à peine.
« Chéri, ne t’inquiète pas trop. »
Elle lui disait de ne pas s’inquiéter, mais c’était plus facile à dire qu’à faire.
« Il est encore tôt. »
Pour une personne ordinaire, le cancer du pancréas était l’un de ceux dont le pronostic était le plus sombre. Mais Beckron était entraîné à la magie comme physiquement, et il allait recevoir des soins au mana de premier ordre : il avait près de zéro pour cent de chances de mourir de ce seul cancer.
Les cellules cancéreuses n’avaient même pas encore provoqué de mutation magique.
« Non… »
Pourtant, Beckron était désespéré. Il tira sur sa moustache et baissa la tête.
« Ce n’est pas vrai. Tout ira bien. »
Sa femme lui tapota le dos, mais cela ne le réconforta pas.
Beckron répondit d’une voix accablée :
« Ce n’est pas la fin… »
« … Quoi ? »
— D’innombrables rancunes pèsent sur vous.
Ce voyant… non, ce mage astrologue avait dit que ce n’était pas la fin.
— Les esprits vengeurs essaient de vous tuer.
La cause, c’étaient les rancunes des esprits.
Mais Beckron ne savait pas exactement ce que désignait le mot « esprits ». Peut-être s’agissait-il de quelques ouvriers morts dans des accidents industriels ?
Le médecin entra à cet instant.
« Monsieur Glofeld. Comme vous l’avez appris… »
Il se lança dans une explication des traitements possibles contre le cancer du pancréas, vantant avec assurance le fait qu’il avait sauvé des dizaines de patients.
Beckron trouva son visage déplaisant.
Cet homme en blouse blanche ne comprenait rien à ce qui comptait vraiment.
« Vous avez tout de même beaucoup de chance. La maladie est loin d’avoir provoqué une mutation magique. Même une personne ordinaire pourrait reprendre le cours de sa vie sans trop de difficultés, à ce stade. »
« … Grâce au mage astrologue. »
« Pardon ? »
Mage astrologue. Le médecin eut l’air perplexe, mais Beckron baissa de nouveau la tête.
« Beckron. Relève la tête. »
Une voix grave lui fit soudain lever le visage.
« … Mon seigneur. »
Son père, Derian, était le chef actuel de Glofeld. C’était un vieil homme complètement chauve, au corps toujours robuste, que le temps n’avait pas courbé.
Il lui parla comme s’il lui donnait un ordre :
« Dans quel état te trouves-tu ? »
Les médecins et les infirmières échangèrent un regard, puis quittèrent la chambre.
Derian fronça les sourcils, mécontent.
« Une maladie n’est qu’une maladie. Pourtant, on dirait que tu crains autre chose que la maladie elle-même. »
« … »
« Tu vas rester muet ? Explique-toi. »
Son père insista. Beckron pinça les lèvres.
Ne restait-on pas toujours un enfant devant son père, quel que soit son âge ?
Beckron se frotta le visage à pleines mains. Sa voix tremblait, au bord des larmes.
« Il s’est passé quelque chose à Castrology. »
« Castrology ? »
« Oui. C’est là que se trouve le mage astrologue aux cartes… »
« Espèce d’idiot. Tu te tourmentes pour de telles superstitions ? »
« Écoute-moi, s’il te plaît. Sans lui, je serais peut-être mort. C’est lui qui m’a averti que j’avais un cancer du pancréas. »
« Quoi ? »
« Père. Ce qui s’est passé là-bas… »
Beckron expliqua à son père ce qui s’était produit à Castrology.
Le mage astrologue avait repéré la maladie qui se développait dans son corps et, grâce à lui, Beckron avait avancé son examen médical.
« Ce n’est qu’une coïncidence. Tu es devenu faible, Beckron. »
Derian balaya ses paroles d’un revers de main, mais Beckron était toujours paniqué.
Et ce n’était pas seulement à cause de la prédiction.
— Ce voyant a perdu la tête ? Tu devrais me remercier de ne pas envoyer quelqu’un réduire cet endroit en miettes.
Beckron avait même calomnié le mage astrologue en le traitant de simple voyant, l’avait menacé et avait récupéré tout l’argent qu’il lui avait versé.
C’était de la folie.
Pan !
Derian lui donna une tape sur la tête.
« Beckron. Reprends-toi. Je t’ai dit que c’était une coïncidence. »
« … Mais, père. Il a dit que ce n’était pas la fin. »
« Pas la fin ? »
« Oui. »
— Ce qui compte t’échappe. Ne crois pas qu’une seule maladie signe ta fin.
Beckron avait peur.
Il avait beau être milliardaire et héritier d’une famille prestigieuse siégeant à la Table ronde — ou peut-être justement parce qu’il l’était —, il avait vécu dans l’opulence et accumulé les regrets. Il ne voulait pas renoncer à toute sa richesse et à toute sa gloire, et la mort le terrifiait.
« Il a dit que ce n’était que le début. »
« Beckron. Tu crois à ça ? Depuis ton enfance, tu es obsédé par les superstitions… »
« Il a dit que des esprits s’accrochaient à mes épaules. Des esprits. »
Derian se raidit soudain. Ses profondes rides frémirent légèrement.
« De quoi parles-tu ? Explique-toi clairement. Des esprits ? »
Beckron leva les yeux vers Derian.
« … Le mage astrologue a dit que de nombreux esprits essayaient de me tuer. »
Derian se tut brusquement. Beckron vit quelque chose passer sur son visage.
Son père savait quelque chose.
« Père. Tu sais quelque chose. »
Les joues creuses de Derian tressaillirent. Il secoua vivement la tête.
« Savoir quoi ? Ne crois pas ces inepties de voyant. »
« Ce n’est pas un voyant. Père, tu sais quelque chose. Tu viens de te souvenir de quelque chose, pas vrai ? »
Le fils connaissait bien son père.
Toujours fort et perspicace, son père venait bel et bien de se rappeler quelque chose.
« Père. Dis-le-moi, je t’en prie. Je dois demander pardon aux esprits. »
« Tu as perdu la tête. Je t’ai dit de ne pas croire ces voyants ! »
« Ce n’est pas un voyant ! »
Beckron s’arracha les cheveux, les dents claquant tandis qu’il marmonnait :
« Je dois revoir le mage astrologue. J’ai été trop grossier avec lui. Je n’aurais pas dû agir comme ça… »
« Espèce de pauvre fou… »
Derian regarda son fils d’un air exaspéré, puis quitta la chambre d’hôpital.
Pourtant, il revint peu après.
« Bois un peu d’eau. »
Il tendit un verre d’eau à Beckron. Celui-ci leva vers son père un regard hébété.
« Allez. Bois et calme-toi. »
« Oui. »
Il but l’eau, sans pour autant retrouver son calme.
« Repose-toi. »
Derian attendit qu’il eût fini son verre avant de ressortir.
« Père. Je t’en prie, parle-moi. Père ! »
Beckron essaya de le retenir, mais la silhouette de son père qui s’éloignait resta froide.
…
Je désactivai Infimian dans les toilettes de l’hôpital. Le visage de Derian redevint celui d’un homme complètement différent.
« Ouf. »
On dirait que j’ai choisi le bon moment.
Au fait, c’était moi qui venais de donner l’eau à Beckron, déguisé en Derian.
L’eau contenait un poison utilisé dans un sort appelé [Affaiblissement], une version modifiée d’Affaiblir que Grawl avait altérée au laboratoire.
Je comptais continuer à lui servir ce thé empoisonné une fois par semaine.
Pendant sa chimiothérapie, et même après la fin de celle-ci, Beckron continuerait de s’affaiblir.
De plus, ce poison était magique : la médecine moderne ne pouvait pas le détecter.
Beckron finirait par croire qu’il mourait vraiment à cause des esprits. Plus il y croirait, plus il s’accrocherait à moi, et Derian serait finalement obligé de révéler la vérité sur les expériences d’immortalité.
Une fois ces informations obtenues, je comptais le libérer.
Il me suffirait de préparer un antidote.
« Hem. »
Je parcourus le couloir de l’hôpital. Je vis le chef de Glofeld, Derian, monter dans une limousine, l’air préoccupé.
C’était un homme robuste. Contrairement à Beckron, il ne se laissait pas le moins du monde influencer par les superstitions.
Un léger sourire se dessina sur mes lèvres.
« Mes prédictions ne se trompent jamais. »
Et même si elles se trompaient, je n’aurais qu’à les rendre exactes.
Un hiver d’un blanc immaculé.
L’année avait changé, et le continent avait vieilli d’un an de plus.
Durant cette période, j’avais surtout travaillé comme poursuiveur à l’Agence de renseignement. La fin et le début de l’année avaient été incroyablement chargés. J’avais assassiné plusieurs agents, recueilli des renseignements, servi du thé empoisonné à Beckron et suivi Theia avec la plus grande prudence.
— Jade est vraiment furieux, en ce moment.
Grawl bavardait, vautré sur le canapé.
Il semblait vraiment apprécier ma nouvelle maison et venait souvent me voir.
« C’est compréhensible. Je serais furieux, moi aussi. »
Jade souffrait depuis trois mois. Blocker le tourmentait de toutes sortes de façons : raids sur les grains de café, pillage de matériaux, attaques à la bombe.
C’était moi qui avais tout déclenché, mais même moi, j’étais surpris de voir à quel point ils agissaient sans retenue.
— Je crois qu’ils ont pris Lithium pour l’entreprise de Jade.
« Ouais. Je crois aussi. »
Zia avait reçu des matériaux d’armement par l’intermédiaire du réseau de distribution de café.
Blocker avait donc confondu Lithium, la société de Zia, avec l’entreprise de Jade et l’avait considéré comme un concurrent direct.
Blocker devait penser qu’il pouvait s’en prendre à Jade, le deuxième fils.
Vu les rapports de force actuels dans la succession, ni la fille aînée ni le fils aîné ne viendraient en aide à Jade, même s’il mourait demain.
Peut-être qu’autrefois, ils auraient même soutenu Blocker ?
« Jade a déjà bougé ? »
— Non.
La situation était certes plus grave qu’une piqûre de moustique, mais Jade l’endurait avec une patience surhumaine.
Ça devait vouloir dire qu’il tenait à l’image d’homme d’affaires qu’il s’était forgée.
Mais qu’y pouvait-il quand son adversaire n’était pas un homme d’affaires ?
À la violence qui ne connaît pas d’autre langage, il fallait répondre par la violence.
« Il bougera d’ici un ou deux mois. »
Jade n’agirait qu’une fois, et ce seul mouvement suffirait. L’organisation appelée Blocker disparaîtrait dans les pages de l’histoire sans même savoir qui l’avait frappée.
— Ça a l’air intéressant. J’ai envie de voir ça.
Grawl gloussa.
Je regardai la télévision en silence.
[Derek de Libra : les ventes d’intelligence artificielle atteignent un niveau record……]
Le journal parlait de l’IA de Derek, qui se vendait comme des petits pains. Malgré les frais élevés d’adhésion et d’abonnement, les précommandes dépassaient déjà les 100 000.
Grâce à cela, l’identité de Killian avait rapporté près de 50 millions de Ren en primes, mais je comptais les faire tomber une fois leur apogée atteinte.
Ding—
« … Hmm ? »
Je reçus soudain un message sur mon téléphone Libra.
Un message teinté de bleu.
Il s’agissait d’une demande personnelle directe de la part d’une personne liée à Libra.
Autrement dit, une mission ciblée.
[Découvrez où se trouve le repaire d’une organisation appelée « Blocker », ainsi que les déplacements et les informations personnelles de son chef, Blocker, puis faites-en rapport.]
À peine eus-je lu les détails de la mission que je sus qui l’avait demandée.
Je pensais qu’il faudrait encore un mois, mais même Jade semblait avoir perdu patience.
« Grawl. Je pars travailler. »
— D’accord. Donne-moi des nouvelles !
Je m’habillai, tandis que Grawl pianotait sur son smartphone pour gérer ses réseaux sociaux.