Chapitre 302
Theia ne laissait pas ses sentiments personnels influer sur ses évaluations.
Autrement dit, elle ne donnait pas une mauvaise note à Shion Ascal, qui était pratiquement le toutou de Libra, et ne favorisait pas non plus son propre étudiant, Gerkhen, en lui attribuant de bonnes notes.
Elle avait renoncé à les évaluer tous les deux.
Elle se concentra plutôt sur un autre dossier.
L’intelligence artificielle de Derek. Enquêter sur les actes monstrueux de cette maudite famille.
[Hibou : enquête en cours]
Même les informateurs infiltrés chez Libra avaient du mal à accéder au secteur de l’IA.
Il devait être étroitement surveillé.
Heureusement, l’IA de Derek avait été récupérée. Un contact l’avait achetée pour elle. La disséquer et l’analyser pourrait révéler des preuves cruciales.
« … Hmm. »
Theia bâilla discrètement et ouvrit la messagerie de groupe sur son ordinateur. Le salon de discussion de ses étudiants — des doctorants — était en pleine effervescence.
Theia ne participait pas à leurs conversations, mais elle avait l’habitude d’espionner. En fait, elle n’avait même pas été invitée dans ce salon.
Autrement dit, elle l’avait piraté.
[Arkham : Waouh. Alors comme ça, Gerkhen a été accepté sans problème ? C’est génial.]
[Allen : Gerkhen va venir dans notre labo ?]
[Arkham : On dirait qu’il va devenir l’apprenti direct de la professeure.]
[Allen : Jaloux ; ;]
Ces types avaient l’œil vif et l’oreille fine. Ils étaient à l’affût des tendances et des sujets du moment. La plupart venaient de la haute société ou en étaient proches, si bien que les informations auxquelles ils avaient accès étaient de qualité.
Lire ce salon lui permettait de mieux comprendre le climat social que de consulter les informations du matin.
« … »
Mais plus elle lisait, plus elle se sentait mise à l’écart.
Theia ouvrit une autre discussion de groupe, celle dont elle faisait officiellement partie.
Elle était restée silencieuse depuis trois jours.
Par ennui, Theia envoya un message.
[Tout le monde est prêt pour le prochain article ?]
Aucune réponse. Le message n’avait même pas été lu.
Elle retourna dans le salon dont elle ne faisait pas partie.
[Allen : Vous avez vu le message de la professeure ? Ça avance, l’article ?]
[Arthong : Aucune idée, putain. Les échantillons sont toujours contaminés.]
[Charles : OO@@ Quelqu’un peut m’aider ?]
Ce salon était animé, et pourtant personne ne répondait dans le sien.
« … Ils pourraient au moins répondre, non ? »
En comparant les deux discussions, Theia se sentit blessée.
[BestFriendo : Les gars, vous connaissez Castrology ?]
Un nom étrange fit alors son apparition.
[Allen : Ah oui, je connais. C’est pas le médium qui tombe toujours juste ?]
[Arthong : Non, non, pas un médium, une voyante. Avec le tarot, non ? Il paraît qu’elle a deviné ce qui allait arriver à Benjamin hier.]
Voyante. Castrology. Theia n’avait jamais entendu parler de tout ça.
[Charles : Je connais aussi. Cette voyante n’a-t-elle pas sauvé monsieur Yerain ?]
Elle lut la suite avec intérêt.
[Arthong : Exact. Son copain taré a failli la tuer.]
[Charles : Ouais ; mais elle a survécu parce que Castrology insistait pour qu’elle ait toujours un garde du corps.]
[Arthong : Dingue. Une séance coûte combien ? Ça doit être cher, non ?]
[Charles : J’ai entendu dire que monsieur Yerain avait dépensé près d’un million de Ren rien qu’en consultations.]
[Arthong : Putain.]
Un million de Ren en consultations.
Si c’était vrai, c’était peu cher payé pour une vie.
[Charles : Mais même avec l’argent, des gens comme nous ne peuvent pas la consulter. Tout dépend des relations, et à moins d’être quelqu’un comme monsieur Yerain ou monsieur Sheron, il ne faut même pas y penser.]
[Arthong : Même notre professeure ?]
[Charles : Qu’est-ce qu’elle a, la professeure ?]
Theia ne s’intéressait pas spécialement à la voyance ni aux médiums, mais la question méritait réflexion.
Ce n’était peut-être pas de la simple voyance, mais quelque chose qui s’apparentait davantage à un [Spectre].
« … Tss. »
— Il fallait croire qu’elle se sentait nerveuse, ces derniers temps, pour penser ainsi.
Theia se rapprochait lentement de Libra. Elle était déterminée à révéler au monde la corruption et la pourriture qui gangrenaient la famille jusqu’en son cœur…
Mais l’issue était incertaine.
Theia nota le nom de Castrology dans son carnet.
[Réussite à l’examen de certification de chevalier]
Je reçus la notification de ma réussite. Parmi les étudiants de première année de l’Université nationale, nous ne devions être que trois à l’avoir obtenu : Gerkhen, Soliette et moi.
Pour info, Kain et Asher ne s’étaient même pas inscrits à l’examen.
« … Shion. Shion a réussi aussi ? »
Soliette me posa justement la question.
Nous étions dans l’ancien bâtiment d’Endex, celui dont elle me louait une partie.
« Oui. »
Je lui montrai l’écran de mon smartphone.
« Hé hé. Félicitations. »
Soliette tendit la paume. Je lui tapai dedans.
Clap !
« Merci. »
À présent, je n’avais plus aucune raison d’aller à l’université.
Bien sûr, beaucoup continuaient à y étudier après avoir obtenu leur certification de chevalier. Ils ne se limitaient pas aux spécialités et aux cours liés à la chevalerie : ils apprenaient aussi toutes sortes d’autres choses.
Erick et Sheron, par exemple, qui avaient obtenu leur certification depuis longtemps, assistaient à divers cours de gestion, tandis que Gerkhen, qui rêvait de devenir sénateur, poursuivrait ses études à l’université.
Pas moi.
« … Shion. Alors, tu ne vas plus à l’université ? »
« Ouais. »
« Hmm. Je devrais peut-être faire pareil. C’est une perte de temps. »
« Tu ne peux pas. »
« … Quoi ? »
Soliette plissa soudain les yeux.
« Tu ne peux pas. »
« Pourquoi ? »
« Tu as encore beaucoup à apprendre. »
« Tu es mon père, Shion ? »
Elle me lança un regard noir. Je ris doucement.
« Arkne continuera à te surveiller. Tu dois apprendre à gérer des affaires, entre autres. Si tu arrêtes maintenant, ta famille va venir te chercher, non ? »
« … »
« Rester à l’université nous facilite grandement l’enquête. »
Libra nous avait déjà dans le collimateur ; inutile de se faire aussi une ennemie d’Arkne.
« On nous accuse d’avoir tué un Équilibreur. »
Candy et Jelly avaient tué un Équilibreur.
L’affaire était étonnamment calme, mais si nous remuions les choses, nous risquions de provoquer une réaction bien plus violente.
« … Je comprends. »
Soliette hocha distraitement la tête. Je l’observai en silence un instant, puis me levai.
« Allez, viens. »
« … Pourquoi ? »
« Je vais te montrer. »
« Quoi ? »
Soliette plissa les yeux. Son visage mêlait méfiance et impatience, mais je décidai de ne répondre qu’à son impatience.
« L’Épée Tranchante. Tu as dit que tu voulais l’apprendre. »
« … Je… »
Soliette bondit du sol comme une grenouille.
« Pour de vrai ?! »
« Ouais. »
Mon Épée Tranchante et celle que Soliette connaissait d’avant sa régression seraient sans aucun doute différentes.
Mais si elle devait finir par apprendre l’Épée Tranchante, je préférais que ce soit auprès de moi.
« Je vais te l’enseigner. »
Grâce à Jade, j’avais compris quelque chose d’important.
Quand la force atteint son apogée, elle n’apporte jamais le bonheur.
L’hiver était arrivé. La fin de l’année était particulièrement froide. Mon sommeil agité me réveillait souvent.
C’était le signe que mes jours étaient comptés.
Sans une opération comme la dernière fois, la douleur ne ferait sans doute qu’empirer.
Pourtant, je n’avais pas l’intention de subir à nouveau cette terrible opération, qui consistait à implanter un Artefact spécial dans mon corps afin de me maintenir en vie le plus longtemps possible.
Je devrais tenir encore au moins huit ans.
Huit ans suffiraient pour tout terminer.
[Castrology]
Aujourd’hui, je suis allé travailler comme voyant. Mon client était Beckron, le fils aîné et héritier du chef actuel des Glofeld.
« … Hmm. »
Je l’observai. Il m’interrogeait sur ses affaires : l’entreprise automobile de Glofeld.
« Nous sommes actuellement deuxièmes en parts de marché… mais nous prévoyons de lancer une nouvelle voiture. »
Beckron venait, pour être honnête, d’une famille aussi prestigieuse que Libra, qui avait autrefois fait partie du Sénat à vie de la Table ronde.
« Il veut savoir si ça va marcher. »
Malgré tout, Beckron me posa la question avec beaucoup de respect.
Je tirai une carte.
Frouf !
Elle était rouge.
« Ce n’est pas bon. »
Le teint de Beckron se rembrunit.
« … Les affaires vont mal ? »
« C’est vraiment ça qui vous préoccupe, en ce moment ? »
Je regardai Beckron. Il pencha la tête, le visage impassible.
« Oui, oui. Je suis venu vous interroger sur mes affaires. »
« Pff. Vous ne savez même pas ce qui compte. »
Je fronçai les sourcils.
Pour Beckron, des Glofeld, l’avenir était limpide, facile à prévoir et parfaitement exploitable.
Beckron me posa de nouveau la question.
« Qu’est-ce qui compte, alors ? Évidemment que mes affaires comptent. »
« Avez-vous déjà participé à des expériences portant sur les âmes ? »
« Les âmes, quoi, quoi ? »
Beckron fronça les sourcils.
« Vous racontez n’importe quoi, tout à coup… On parle de mes affaires, de mes affaires. Je suis venu vous demander si elles allaient marcher ou non. »
« Ce n’est pas ça qui compte ! »
Bang. Je frappai la table du plat de la main.
Le masque de Beckron se fissura légèrement.
« … Si ma question n’a pas d’importance, alors qu’est-ce qui en a ? »
Je fixai son épaule. Beckron baissa à son tour les yeux sur ses épaules, l’une après l’autre.
« Votre corps est couvert d’âmes. D’innombrables âmes. »
Glofeld collaborait avec Libra. C’était peut-être l’une des familles qui avaient participé aux expériences humaines visant à atteindre la vie éternelle.
« Le poids d’innombrables rancunes vous accable. »
« Ah, franchement… »
Beckron croisa les bras, agacé.
« Je ne vois pas de quoi vous parlez. Vous dites que ces rancunes ruinent mes affaires ? »
« Vous vous trompez. »
« Alors, c’est quoi ?! »
Il finit par crier. Je le désignai du doigt.
« Les esprits vengeurs essaient de vous tuer. »
« … Moi ? Cette voyante a perdu la tête ? »
« Les rancunes accumulées vont devenir une maladie dans votre corps. »
Un problème célèbre, avant ma régression.
Beckron allait avoir un cancer.
Pas le cancer du cœur magique dont je souffrais, mais un cancer du pancréas.
Il avait toutefois de la chance : on le découvrirait lors d’un examen de santé, plus tard, et il n’en mourrait pas. Je ne faisais que le prévenir un peu en avance.
« Une maladie ? »
Beckron marqua une légère pause.
« Quelle absurdité. J’ai vraiment dû perdre la tête pour venir consulter cette foutue voyante sans le moindre fondement scientifique. »
Il lâcha ces mots acerbes et se dirigea vers la sortie de la tente, mais se retourna, récupéra tout l’argent qu’il avait posé sur le bureau, puis ressortit.
Je l’interpellai tandis qu’il s’éloignait.
« Vous ne savez pas ce qui compte. Ne croyez pas qu’une maladie suffira à vous achever. »
Bien sûr, le cancer du pancréas était généralement fatal, mais je voulais seulement lui faire peur.
Comme ça, quand il reviendrait, je lui prendrais tout ce qu’il possédait, foie et vésicule biliaire compris.
« … Vous devriez vous estimer heureux que je n’envoie personne raser cet endroit. »
Beckron me lança un regard en coin, puis quitta le bâtiment d’un pas menaçant.
Goutte après goutte…
La pluie tombait au-dehors. D’abord simples gouttelettes effleurées du bout des doigts, elle s’épaissit bientôt et enveloppa le jardin d’hiver d’une froide étreinte.
Crch…
Le whisky coula dans le verre. Les doigts pâles et délicats de Johanna s’en saisirent.
« … »
Assise sur une chaise, elle contemplait la fenêtre.
Sur le bureau, l’écran de l’ordinateur affichait toujours le passé. Depuis des mois, ces mots tourmentaient Johanna : le cadeau qu’elle avait préparé… même si parler de cadeau était une sacrée connerie.
Ce n’était que de la curiosité.
Elle voulait simplement le connaître.
Les traces de vie qui avaient fait de Shion Ascal l’homme qu’il était aujourd’hui — pas seulement ses goûts et ses habitudes, mais aussi ses parents — l’avaient poussée à dépenser une fortune, sottement, pour découvrir la vérité.
Glou, glou…
Johanna vida son verre d’alcool fort. Le liquide brûlant lui envahit la poitrine. L’ivresse et la douleur se mêlèrent, faisant naître le trouble en elle.
Elle s’affaissa, perdue dans ses pensées.
Cet « événement » pouvait-il être considéré comme bouleversant ?
Oui, de tels « événements » pouvaient-ils vraiment avoir un effet considérable sur moi ?
Jusqu’ici, ce genre d’« événements » avait été courant dans sa vie.
Très courant.
Johanna, Derek, Jade : tous avaient connu des épreuves bien pires.
Leur père, Sherlock, était particulièrement obsédé par l’industrie pharmaceutique. Les trois enfants avaient voulu en hériter, mais, après bien des souffrances, Derek avait fini par en prendre les rênes.
Pourtant, si Derek lui avait vendu ces données, c’était finalement parce qu’il s’agissait de « nous ».
Parce que nous étions Libra.
[Jour 180 d’administration du médicament : procédure d’élimination lancée]
« … »
Johanna jeta de nouveau un coup d’œil à l’écran de l’ordinateur. Elle ne savait plus depuis combien de jours elle fixait ces mots sans appel : « Procédure d’élimination ».
Les mêmes soucis, les mêmes tourments, enfermé dans cette maison… Elle ne pouvait pas imaginer tout ce qu’il avait enduré.
— Si sa maladie est due à Libra.
Si la mort de son père et la sienne étaient vraiment imputables à Libra.
Si c’était bien le cas.
Alors leur rencontre avait été vouée à l’échec dès le début. Leur amour à tous les deux était vicié depuis le départ.
Libra n’avait pas été son bienfaiteur.
Il n’aurait donc pas dû être loyal envers Libra. Il n’aurait pas dû rejoindre Libra pour exaucer les dernières volontés de son père. Il n’aurait pas dû la rencontrer, à l’époque.
Il aurait dû haïr Libra, et elle aurait dû le haïr, lui aussi.
Pourtant…
Johanna voyait toujours son visage quand elle fermait les yeux. Le sérieux avec lequel il lui avait déclaré son amour, dans le paysage désertique, se brouillait ; quant à ses propres sentiments, elle ne pouvait que reconnaître à nouveau qu’elle l’aimait.
« Ha… »
À l’origine, il aurait dû la haïr.
Elle aurait dû le dégoûter.
Il aurait dû la mépriser.
« … C’est insupportable. »
Johanna n’en pouvait plus.
Si elle avait été celle qu’elle était autrefois, elle aurait ricané face à la haine, au dégoût ou à l’aversion de quiconque.
Mais pas face à Shion Ascal.
Rien que d’imaginer son regard passer de l’amour à la haine, son corps et son esprit envahis par le sentiment d’avoir été trahi, elle en avait mal au ventre, comme si on lui arrachait les entrailles.
« Je… »
Johanna regarda de nouveau par la fenêtre. Elle sentit le froid de la pluie qui tombait. Sa peau semblait geler.
« Je me sens coupable. »
Pour la première fois, elle éprouva ce sentiment.
Une culpabilité dévastatrice, qui dépassait de simples excuses et lui faisait même porter les péchés de sa famille comme s’ils étaient les siens.
Johanna regarda le calendrier. L’hiver était arrivé sans qu’elle s’en aperçoive, mais son temps à elle et celui de ce garçon n’étaient pas les mêmes.
Ses saisons à lui touchaient à leur fin.
« … »
Johanna baissa la tête en silence.
Elle ravala le sanglot qui montait et lutta pour retenir ses larmes.